27.
— Vous avez été longs ! s’écria Emma en ouvrant la porte. J’imaginais déjà le pire !
David et Adeline claquèrent les talons de leurs après-ski contre les rondins de la façade. D’une chiquenaude, Emma chassa de la neige amassée sur l’épaule du jeune homme, puis elle se serra contre lui. Il regarda Adeline avec une expression de surprise.
— Ce Franz ? Vous l’avez vu ? demanda-t-elle en relâchant son étreinte.
Alors qu’ils entraient, Arthur opéra une manœuvre pour s’éloigner de la cheminée et les rejoindre.
— Non, nous n’avons vu personne ! fit David. Arthur, vous…
Il fronça les sourcils.
— Où sont Cathy et Clara ?
Le son de sa voix déclencha des tambourinements acharnés au fond du couloir.
— David ! David ! David !
Cathy ne prononçait pas son prénom, elle le vomissait. David abandonna le fusil, la bouteille de whisky, et se précipita vers le corridor.
— N’oubliez pas ça ! conseilla Doffre en lui tendant la clé de la chambre. Et faites attention, elle est devenue hystérique !
David écarquilla les yeux et s’empara de la clé.
— Mais qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi les…
Il ne termina pas sa phrase.
L’évidence le percuta en pleine face.
Il s’était fait avoir.
Les empreintes d’Emma, dirigées vers le charnier, qu’il venait d’apercevoir à l’instant dans la neige… On était le cinq !
— Grin’ch ! Où est Grin’ch ? hurla-t-il.
Il vit Adeline se plaquer les deux mains sur la bouche. Arthur le fixait d’un air ironique tandis qu’Emma restait absolument impassible. Il jeta ses gants sur le plancher, se précipita dans le couloir. Le bois vibrait sous la violence des coups. Il plongea la clé dans la serrure.
Cathy était défigurée. Un monstre de larmes et de colère. Clara se faufila entre ses jambes et disparut vers le salon.
— Griche ! Griche ! Griche !
Draps arrachés, lit retourné, marques d’ongles sur les lambris. Par la fenêtre, au loin, une masse, toute rose et plus petite que les autres.
Des traînées grasses, sur les vitres. Empreintes de doigts.
David laissa tomber un regard plein d’effroi sur son épouse.
Cathy avait assisté à l’exécution. Elle avait vu Grin’ch se faire vider de son sang.
Dans un terrible grognement, la jeune femme poussa son mari aussi fort qu’elle le put et se fraya un passage vers la porte. Dans son poing droit, un scalpel.
— Sale garce ! Je vais te saigner !
David tenta de la stopper, mais dès que Cathy sentit la pression sur son poignet, elle frappa, par instinct.
Le sang gicla.
Une entaille, au niveau du pouce.
— T’approche pas ! vociféra-t-elle en agitant l’instrument tranchant.
Un démon l’habitait. Son blanc de l’œil était injecté.
Elle était partie pour tuer.
Emma s’était réfugiée dans un angle, ses bras squelettiques rabattus sur sa poitrine. Elle tremblait et semblait ne pas comprendre.
Adeline essaya d’intervenir, mais Cathy lui fît clairement saisir qu’elle devait rester à l’écart. Quand elle aperçut Doffre, elle hurla :
— Ne vous avisez pas d’approcher, espèce de fumier ! Ou je vous arrache votre prothèse ! Vous allez crever ici ! Je vous jure que vous allez crever ici, comme un chien !
Clara courait de pièce en pièce, le sourire aux lèvres, persuadée que le porcelet magique jouait une nouvelle fois à cache-cache.
— Griche ! Griche ! Griche !
Cathy s’approcha d’Emma, contrôlant les mouvements de chacun des autres autour d’elle.
— Mais calmez-vous ! supplia Emma. Que se passe-t-il ? Vous êtes malade ou quoi ?
— Vous avez raison, je suis cinglée ! Sacrément cinglée, même !
La lame siffla dans l’air, à dix centimètres du nez d’Emma.
— David ! Elle va me tuer !
— David ! Fais quelque chose ! ordonna Doffre.
Cathy se retourna, trop tard. Elle reçut un choc dans le dos, qui la propulsa sur le sol. Son mari l’écrasait, de tout son poids.
— Calme-toi ! Ma chérie ! Mais calme-toi, bon sang !
Elle se débattait dans tous les sens. Sa tête claqua contre le parquet, son arcade se mit à bleuir.
— Tu vas te blesser ! Mais arrête, putain !
David ne parvenait pas à l’immobiliser. Elle se cabrait, rageait, mordait dans le vide.
Elle hurla plus fort encore quand une aiguille se planta dans son mollet.
— Qu’est-ce que vous faites ! brailla David.
Le vieil homme était penché vers l’avant, une seringue entre l’index et le majeur.
— Un calmant. Elle risque de se faire très mal, et aussi aux autres. Tout va bien se passer. Elle restera tranquille deux petites heures…
Arthur avait un visage incroyablement serein.
— Espèce d’enfoiré ! cracha Cathy. Enfoiré ! Enfoiré ! Enfoiré ! Tous des enfoirés ! Même toi, David !
Des bulles vinrent mousser sur ses lèvres. Elle se mit à pleurer, alors que ses muscles se relâchaient, que son corps ne se soulevait plus que par à-coups nerveux. David la maintint fermement par les poignets jusqu’à ce qu’elle s’immobilise. À présent, il lui caressait la joue. Il était plein de colère, de honte, d’indignation. Adeline s’était agenouillée à leurs côtés.
— Mon Dieu, supplia-t-elle. Pourquoi ? Je veux comprendre !
David se leva et brandit le poing. Il allait frapper sur cette gueule pisseuse, pitoyable. Lui arracher un à un les membres, les dévorer, au point de s’éclater la panse d’une overdose de plastique.
Arthur ne bougea pas d’un millimètre, le défiant du regard. Sa face ressemblait à celle d’un mannequin de cire.
— Vas-y, murmura-t-il. Frappe !
Soudain, derrière, un claquement effroyable. Adeline venait de gifler Emma, qui finit à quatre pattes, la marque des phalanges incrustée sur la joue.
— Mais… Pourquoi ? pleura la brune squelettique. Arthur ! Pourquoi elle me fait ça ?
Adeline s’enfuit dans le couloir, le visage entre les mains.
— Non, je ne vous cognerai pas, dit David en se baissant vers Cathy. Ce serait trop facile.
Il porta son épouse jusqu’à son lit. Quelques instants plus tard, Clara apparut dans l’embrasure de la porte.
— Griche, papa… Griche est où ?
Elle fixait sa mère, l’index sur les lèvres. Après s’être enroulé le pouce sanguinolent dans une serviette, David s’agenouilla à sa hauteur.
— Grin’ch est très fatigué, tu sais.
— Griche papa… Veux voir Griche…
Clara était sur le point d’éclater en sanglots. David lui repoussa les mèches derrière les oreilles.
— Grin’ch a très froid, ma puce. Alors papa va aller chercher Grin’ch, puis nous le coucherons sur une couverture, pour qu’il se repose bien et qu’il se réchauffe. C’est toi qui t’en occuperas. Tu voudras coucher ton petit cochon sur la couverture ?
La petite fille sautilla.
— Wouiii !
— Je vais appeler Adeline, elle va jouer avec toi, le temps que papa récupère Grin’ch qui s’est sauvé dans les bois, d’accord ?
— Dort maman ?
— Oui…
Mais il ne trouva pas la force de laisser Cathy seule. Il resta là, allongé contre elle, à murmurer, à l’embrasser doucement. Le sommeil de Cathy était son alcool, qui le désinhibait, ouvrait son cœur, le libérait. Il lui dit qu’il l’aimait, qu’il n’y avait jamais eu qu’elle. Il lui raconta encore que s’il parlait si peu, c’était pour la protéger, pour qu’elle ne souffre pas, qu’il préférait encaisser seul les coups. Il lui confia finalement que s’il devait recommencer sa vie, il choisirait exactement la même. Parce qu’il avait en elle une confiance absolue.
Une confiance absolue…
Il lui dit tout ce qu’il aurait aimé lui dire…
Puis il se leva, sans ciller, s’interdisant de pleurer devant son enfant.
Le petit être de blondeur et d’amour, lui, se colla contre sa mère, le pouce dans la bouche. Un inexprimable moment de tendresse et de douleur muette. Que pouvait-il bien se passer dans sa tête ? Que comprenait-elle ?
David eut peur. Peur pour son épouse. Peur pour sa fille.
Au bord des larmes, cette fois, il prit sa puce par la main et sortit.
Dans la chambre d’en face, Adeline fourrait des vêtements dans sa valise. Le kimono rouge, toutes les mochetés qu’Arthur lui avait offertes gisaient sur le plancher.
— Hors de question que je dorme une nuit de plus avec ce malade ! vociféra-t-elle en s’essuyant le coin de l’œil. Il n’a qu’à se débrouiller avec l’autre exécutrice, puisqu’ils s’entendent si bien !
Elle se moucha dans une serviette éponge.
— Dites-moi que demain, on tente quelque chose ! Dites-moi qu’on va foutre le camp de cet enfer ! Dites-moi juste ça, David !
David plaça Clara devant lui.
— Essayez de vous calmer, Adeline, vous allez lui faire peur. J’y réfléchis vous savez. Croyez-moi, j’y réfléchis…
— Réfléchissez bien, alors ! Il y va de la santé de Cathy. Je l’aime beaucoup, et je sais que tout ceci pourrait très mal se terminer. Si… si on reste, je… j’ai peur de ce qui va arriver…
— Adeline… J’ai besoin que vous vous occupiez de Clara et de Cathy. Que vous ne les quittiez pas des yeux. Je peux compter sur vous ?
Elle acquiesça.
— Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Leur ramener Grin’ch, dit-il en s’éloignant.
Adeline resta clouée sur place, ahurie, alors qu’il fonçait vers le laboratoire pour s’emparer de l’instrument du bourreau : la Rheinmetall.
— Voilà qu’il s’en prend à cette malheureuse machine à écrire ! s’exclama Arthur tandis que David traversait le salon. Vas-y ! Défoule-toi ! Tu écriras à la main, s’il le faut !
David brandit la masse noire au-dessus de sa tête et la jeta par la porte. Elle disparut dans la neige.
— Je n’écrirai plus ! Fini ! Demain, on fiche le camp !
Doffre crispa ses doigts sur le bras de son fauteuil roulant.
— Tu écriras, David. Parce que nous sommes bloqués ici, et que tu n’auras rien d’autre à faire. Parce que tu es ici pour le faire revenir ! Tu as une mission !
David replaça le fusil sur son support.
— Une mission ? Quelle mission ? Vous êtes bloqué. Moi, je suis libre. Aussi libre qu’un oiseau.
— Comme le merle noir, par exemple ?
David ne répondit pas et se dirigea à nouveau vers son antre.
— Vous, ne m’approchez surtout pas ! aboya-t-il à l’intention d’Emma, qui lui avait emboîté le pas. Ne m’approchez plus jamais ou je vous démolis !
Elle continua à le suivre jusqu’au laboratoire, ignorant totalement sa colère.
— Merci de m’avoir sauvée de votre femme, dit-elle d’un ton très doux. C’était un geste courageux, que je n’oublierai pas.
— Fichez le camp, j’ai dit !
Elle le regarda d’un air surpris, comme si elle ne comprenait pas sa réaction, puis s’avança, avec la mine d’un clown triste.
Mais… Pourquoi la mort de ce Schwein vous chagrine, étant donné que vous auriez dû l’éliminer vous-même ? Que c’était votre Job ?
— Quoi ?
— Qui a fait votre sale Job ? Qui, dites-moi ? Je croyais plutôt avoir droit à des félicitations, ou au moins des remerciements !
Mais non ! Qu’est-ce que je récolte ? Des claques et des méchancetés !
Elle parlait sérieusement.
— Mais vous êtes complètement folle ! répliqua David.
— Ce n’est pas moi qui jette des machines pour écrire par la porte ! Ce n’est pas moi non plus qui blesse son mari avec un scalpel, et qui arrache les rideaux ! Ce n’est pas moi qui me suis fait ce truc à la lèvre, ni qui me suis giflée ! Qui est le plus folle, ici ?
Elle se mit à tourner en rond, le visage baissé, les mains dans le dos.
— Je pensais vous avoir fait du plaisir, je me suis… offensichtlich trompée. Je vais mettre votre comportement sur le coup de la colère. Nous en reparlerons plus tard, quand vous serez mieux en forme.
— Nous n’en reparlerons plus ! Demain, je disparais !
Elle s’immobilisa.
— Vous… Vous ne pouvez pas partir ! Ou ça vous tuera ! Ça vous arrachera la tête dès que vous pousserez le nez dehors !
— Quoi ça ? II y a quoi, dehors ? Quand je pense que vous osez encore me parler après ce que vous avez fait à ma femme ! Je vous déteste !
Elle porta ses doigts sur sa lèvre énorme. Les larmes montèrent en une fraction de seconde.
— Vous… Vous me détestez vraiment ?
— Plus que votre cervelle de moineau ne peut l’imaginer ! Dégagez !
Elle se retourna brusquement et disparut en claquant la porte.
David s’empara de la bouteille de Chivas, histoire de calmer ses nerfs. Cette fille, ce n’était pas une case qui lui manquait, c’était l’échiquier complet.
« Un personnage inachevé, songea-t-il en avalant une rasade. Marion s’est enfuie de ton roman pour réapparaître ici… Tu as juste oublié de lui colorier les petites cellules grises et de lui injecter un morceau d’intelligence… Voilà ! Tu paies les conséquences de ton travail bâclé. »
Une image lui traversa l’esprit. Le fusil qu’il avait laissé contre le mur. Il faudrait le cacher. Absolument.
Direction l’armoire à pharmacie. Il en extirpa du fil de soie, des aiguilles courbes, des compresses, des bistouris, une bonbonne de trois litres de formol. Il en profita pour soigner son pouce, la plaie était profonde. Puis il plaça sur le bureau le plateau en acier qui servait à disséquer les insectes.
Il sortit. Devant lui, les porcs suspendus.
Grin’ch n’avait plus une goutte de sang dans le poitrail. Sa peau commençait à blanchir. Il n’était pas plus lourd qu’un nouveau-né quand David le décrocha de sa branche. Comment Emma avait-elle pu oser exécuter ce petit être, même pour de l’argent ? En plus, elle l’avait sérieusement amoché. Neuf coups de couteau. Un acharnement évident.
Cette femme était dangereuse.
— Tu n’imagines pas les conséquences de ton geste, lui dit Arthur quand il le vit passer avec le cadavre enroulé dans une serviette. Tu es en train de détruire un programme très important, et de me placer dans une posture extrêmement délicate vis-à-vis des entomologistes.
David chercha Emma des yeux, mais ne la trouva pas.
— C’est vous qui détruisez tout ce qui vous entoure, pas moi. Mais je peux vous assurer qu’à partir de maintenant, c’est fini votre petit jeu avec nous.
Doffre allait répliquer mais il se retint. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire glacial.
David rabattit la porte de son laboratoire et posa délicatement Grin’ch sur le support inoxydable.
— Tu vas revenir parmi nous, mon gros. Parce que ma femme et ma fille te réclament…
Dans sa mémoire, la journée du 13 décembre 2002…
Maman, reviens… Maman, reviens… je t’en prie…
Je ne te laisserai pas partir… je ne te laisserai pas partir… je ne te laisserai pas partir…
Paris… Matin d’hiver, quatre ans auparavant… Le laboratoire…
David, c’est toi qui t’occuperas de moi… Toi et personne d’autre… Promets-moi que tu m’accompagneras au-delà de tes forces…
Le scalpel qui caresse la poitrine, ce sein mat et ferme qui lui a donné la vie.
David, je dois t’avouer quelque chose… Quelque chose qui concerne ton enfance… Tu sais, ce secret dont je t’ai toujours parlé ? David… Oh ! Je ne peux pas…
Elle était morte sans lui avoir raconté.
Il avait embrassé ses lèvres froides, les yeux piquants de sel. Ensuite, il ne conservait plus que l’image d’un bistouri posé sur une gorge. Trois heures pendant lesquelles il avait plongé dans une sorte de coma éveillé. Des souvenirs flous et distincts à la fois, une sorte de ralenti, de décomposition de chaque mouvement, chaque son, chaque grain de lumière. Il ne se rappelait plus ses gestes, mais il se souvenait d’éclats de rire, de couleurs très vives, tourbillonnant comme des voiles, de chansons sous son crâne, pareilles à des comptines d’enfants dont il était incapable de fredonner l’air mais qui étaient pourtant en lui. Il entendait la chute d’un flacon, dans son dos, et voyait encore chaque éclat de verre exploser sur le carrelage. Puis un grand courant d’air…
Il se remémorait tout cela, mais pas les soins pratiqués sur sa mère. Que s’était-il passé, ce jour-là, dans le laboratoire ?
Une voix, derrière lui. Grin’ch réapparut soudain dans son champ de vision, le poitrail fendu d’une mince entaille.
— Je me demandais si tu l’avais fait… Embaumer ta propre mère… Maintenant je sais… Merci, David…
Et Arthur disparut, poussé par Emma, qui le dévisagea longuement.
— Espèce de…
Mais David ne termina pas sa phrase. Il y avait quelque chose de bizarre.
Emma, poussant le fauteuil d’Arthur. Alors que ces deux-là se connaissaient à peine. Alors que le vieux ne supportait pas qu’on touche à Dolor.
Les pupilles braquées sur la photo de l’entomologiste, David pressentait qu’un piège se rabattait sur lui et sur sa famille. Il était urgent de se mettre à l’abri. Mais impossible de tenter quoi que ce soit avant demain matin.
Encore un après-midi et une nuit à tenir…