Au troisième étage d’un immeuble récent, l’appartement de la rescapée donne sur le parc. Elle l’accueille avec une politesse distante. Vêtue d’un élégant chemisier en soie mauve et d’un pantalon noir, elle s’est maquillée avec soin et la scrute, de son regard d’oiseau. Elle est très âgée, fragile à se briser. Appuyée sur ses béquilles, elle l’invite à la suivre dans un salon baigné de lumière.
Une grande bibliothèque occupe un côté de la pièce. Les murs sont décorés d’anciennes affiches de théâtre. Avec une hésitation, Sabina lui demande en allemand si elle peut lui offrir du thé ou du café. Irène l’aide à préparer le plateau et deux assiettes de szarlotka, une sorte de strudel. Sabina s’assied avec précaution dans un fauteuil en velours violet et Irène en face d’elle, sur un sofa, le dos calé par des coussins brodés. Elles n’ont pas échangé trois mots.
— La dame de la Croix-Rouge m’a prévenue qu’elle ne viendrait pas, lui dit la vieille dame. Vous êtes allemande ?
— Française.
Cette réponse semble lui enlever un poids :
— Tant mieux. J’ai toujours du mal à parler allemand.
— Où avez-vous appris le français ? demande Irène, curieuse.
— À Ravensbrück, répond la vieille dame. Avec des prisonnières, des politiques. Je me rappelle une jeune Française, Anise. Elle m’a appris la conjugaison. Déjà, je trouve le français difficile. Elle répondait, C’est plus facile que le polonais !
Sa voix chevrote un peu, mais elle est ferme et précise.
— Vous le parlez très bien, la félicite Irène en goûtant le thé, trop infusé à son goût.
Elle croque dans le gâteau pour en adoucir l’amertume.
— J’ai fait des progrès, sourit Sabina. Après la guerre, je suis allée à l’Université catholique. Je voulais étudier. C’est très important pour moi.
Elle s’interrompt, cherche le mot français.
— Sous l’Occupation, l’enseignement était… interdit, sous peine de mort. Nos professeurs nous donnent des cours en cachette. Comme ça j’ai passé mon baccalauréat à dix-sept ans. Mais après on m’a arrêtée.
— Vous étiez très jeune…
— Il y en avait d’autres avec moi. La plus jeune, peut-être quinze ans. Certaines étaient mes amies, on avait un groupe de guides secret. Avec nos parents, nous faisons des choses pour l’Armée de l’intérieur. On ne l’appelait pas encore comme ça. Les Allemands nous ont arrêtées mais ils ne trouvaient pas nos parents. C’était l’hiver, je me souviens de la neige…
Elle réfléchit, se trouble :
— Peut-être en 1941… Non, 1940. Il faisait très froid. Je ne les connaissais pas toutes. C’est après, avec la prison. Et les interrogatoires de la Gestapo…
— Où étiez-vous détenues ?
— Au château, répond la vieille dame en reposant sa tasse de thé. On croyait qu’ils vont nous fusiller. On avait peur, bien sûr. Mais on était prêtes à mourir. Pour nous, la mort c’était… abstraite. On savait que nos parents seront fiers. On ne pensait pas à nos vies brisées.
Elle choisit ses mots avec soin.
— Et puis non, ajoute-t-elle avec un sourire, ils nous ont déportées à Ravensbrück.
Dès le début, Irène est frappée par ce « nous ». Comme si toutes s’exprimaient à travers elle.
— Je suis trop bavarde, s’excuse Sabina. Parlez-moi de vous.
Irène évoque son travail d’enquêtrice.
— Vous découvrez des histoires terribles. C’est difficile, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas un travail qu’on oublie en rentrant le soir.
— Pourquoi choisir de faire ça ? Avez-vous une raison personnelle ? lui demande la vieille dame en la fixant avec attention.
— Le hasard, répond Irène. J’ai vu une petite annonce. Je venais de me marier. Je cherchais du travail.
— Le hasard… vous croyez ça existe ? murmure Sabina. Je crois qu’on est poussé vers certaines choses, vous savez. Comme le fer dans la flamme… Votre mari, il est allemand ?
— C’est mon ex-mari.
— Vous vous demandez ce que sa famille a fait pendant la guerre ?
— Quelquefois, répond Irène avec gêne. On n’évoquait jamais cette période.
— Oui mais c’est votre travail ! Vous ne parlez pas de ça avec lui ? C’est étrange.
Irène voudrait répondre que ce silence ne la dérangeait pas. Qu’elle s’y repliait comme dans un jardin secret. Il lui arrive de penser à ces années comme à un paradis perdu.
— Mon mari est mort, lui confie la vieille dame. Il ne voulait pas que je parle du camp. Tout de suite il me coupe : « Tu es en vie, tu es rentrée. Maintenant il ne faut plus penser à tout ça. » Alors je ne disais plus rien. Je voyais qu’il ne comprenait pas.
— Qu’est-ce qu’il ne comprenait pas ?
— … Je ne suis jamais rentrée du camp. J’y suis toujours.
Irène se demande si Eva ressentait ça. Si tous les déportés restent prisonniers du camp, comme du champ magnétique d’un trou noir.
Elles sirotent leur thé en silence.
— Vous êtes venue parce que vous cherchez quelqu’un, n’est-ce pas ? l’interroge Sabina.
Irène hoche la tête, lui tend la photo de Wita et de l’enfant :
— Wita Sobieska. Vous avez témoigné qu’elle était morte à Ravensbrück.
L’émotion trouble le regard de la vieille dame :
— Oh, Wita… Je ne la reconnais pas, sur la photo. Elle est si jolie… Elle avait beaucoup maigri au camp, mais elle avait encore un visage. Beaucoup n’avaient plus de visage. Ça nous faisait très peur. Cet enfant, c’est son petit ?
— Oui. Je le cherche aussi. Il a été enlevé par les SS.
— Ah oui, c’est vrai, je sais ça. Elle pensait le retrouver après le camp.
— Comment l’avez-vous rencontrée ?
— Oh ça…, murmure Sabina, les yeux dans le vague.
Un soleil tiède entre par la baie vitrée. Il y a, dans cet échange, une lenteur qu’Irène ne veut pas brusquer. Elle se tait, saisie par l’émotion particulière d’écouter quelqu’un qui a connu Wita. De s’en approcher à travers elle, presque à la toucher. Entre Wita et elle, il n’y a plus que Sabina. Ses mains, dont la peau diaphane laisse transparaître un lacis de veines bleues. Sa voix, sa mémoire.
— Pour vous faire comprendre, je dois raconter ce qui nous est arrivé, dit-elle, comme si elle s’en excusait.
Sabina chausse ses lunettes et se lève péniblement, pour attraper un carnet dans la bibliothèque. « Mon aide-mémoire », dit-elle. Juste après son retour de Ravensbrück, elle s’est forcée à rédiger ses souvenirs. Elle aspirait à l’oubli autant qu’elle le redoutait.
Cet été-là, elles n’étaient plus des nouvelles venues. Un an avait passé, depuis leur arrivée dans ce lieu où la splendeur de la nature était cruelle. Le lac miroitait, indifférent à leurs souffrances. La forêt était un refuge inaccessible. Les habitants vaquaient à leurs affaires comme s’ils ne voyaient rien, n’entendaient rien. Elles étaient effacées au cœur de la vie, abandonnées de tous. Elles avaient maigri. À leur tour, elles devenaient grises. Leur visage se couvrait d’un étrange duvet, certaines tombaient malades. D’autres étaient gonflées d’abcès. Les jeunes Résistantes de Lublin faisaient partie des Verfügbaren, des prisonnières à disposition qu’on pouvait réquisitionner pour toutes les tâches. Elles déchargeaient de lourdes pierres acheminées par bateau, charriaient du sable. Leurs mains étaient en sang, le sable s’incrustait sous leur tunique de coton rayée, dans leurs yeux et dans leurs narines. Elles chancelaient de fatigue à l’appel du soir et à l’appel du matin. Les plus solides soutenaient les malades pour qu’elles tiennent debout, car celles qui s’écroulaient disparaissaient dans ces transports noirs dont l’évocation suffisait à les glacer. Bon an mal an, elles avaient appris à survivre. Elles savaient quelles étaient les gardiennes les plus sadiques, quelles prisonnières renseignaient la Gestapo, ce que signifiait une convocation matinale. Certaines de leurs amies avaient été exécutées à la tombée du jour. Elles ne doutaient pas que leur tour viendrait. En attendant, elles tenaient. Parfois l’une d’entre elles demandait aux autres, saisie d’effroi : « Ai-je encore un visage ? » Elles avaient le sentiment de ne plus exister vraiment, des épouvantails en uniforme. Pourtant elles abritaient encore des désirs, des rêves, un appétit du monde et de la vie. Elles avaient parfois échangé leur maigre portion quotidienne de pain contre un livre. Une folie, mais ces instants de lecture volés leur donnaient de la force. Écroulées sur leur paillasse, elles se racontaient avant l’extinction des feux des histoires qui repoussaient les murs. Au fond d’elles, quelque chose refusait d’abdiquer. C’était l’été 1942. Il avait fait froid jusqu’à la fin juin, puis la chaleur s’était abattue sur les baraquements, les carrières de sable.
Un jour de la fin juillet, six d’entre elles avaient été convoquées au Revier, dont Sabina. L’infirmerie était souvent une étape avant la mort par fusillade, par injection ou au bout d’un transport noir. Sabina se souvient de la douceur de l’air, d’un ciel irisé de lueurs mauves. Elle avait pensé, C’est mon dernier matin, presque soulagée.
Dans les baraquements de l’infirmerie, on leur avait fait prendre un bain. Avec de l’eau chaude, du savon. Un luxe inouï, effrayant. Une détenue infirmière leur avait apporté une chemise de nuit propre. Sabina avait pensé au dernier repas du condamné. Les SS n’avaient pas ces égards. Elle avait demandé à la détenue ce que ça signifiait. « Vous êtes malades. Ils vont vous opérer », lui avait répondu celle-ci. Son regard plein d’effroi fuyait le sien. « Non, nous sommes toutes en bonne santé », avait rétorqué Sabina. La déportée avait disparu sans demander son reste. Une infirmière SS l’avait conduite dans une chambre et lui avait ordonné de s’allonger. La vue des lits blancs l’avait glacée, tant ils paraissaient déplacés dans ce baraquement. Mais s’allonger dans ces draps immaculés lui procurait une telle sensation de bien-être, comme un rêve. Elle était si fatiguée. La Schwester[7] leur avait fait une injection. La panique l’avait gagnée en constatant qu’elle ne pouvait plus bouger. Des questions tournoyaient, terrorisantes. Elle avait fini par sombrer.
Au réveil, elles étaient brûlantes et mouraient de soif. Chacune avait une jambe plâtrée. Les premières heures, Sabina n’avait ressenti qu’un violent mal de tête et une intense faiblesse. La douleur était venue avec la nuit. « Qu’est-ce qu’ils nous ont fait ?… » gémissait Basia, qui n’avait pas seize ans. Elles déliraient de fièvre. De temps à autre, la Schwester ouvrait la porte pour les observer. « Elle attend qu’on crève », pensait Sabina. Derrière la fenêtre, elle voyait les barbelés. Il aurait suffi de les toucher pour que cette douleur s’arrête. Elle tendait les doigts dans le vide.
Le lendemain, leurs jambes étaient si rouges et enflées que le plâtre entamait la chair. Un médecin SS était venu les examiner.
— Il se moquait de nous, dit Sabina. Je l’entends ! « Seid brav, Kleine Kaninchen… Seid brav[8]… », et il rit. Souvent, on nous bandait les yeux. Les médecins SS retirent le plâtre. Ils grattent la blessure et ils mettent des saletés dedans, après ils remettent le plâtre. La douleur… Je n’oublie jamais.
— Pourquoi vous bandaient-ils les yeux ? l’interrompt Irène, horrifiée.
Elle a beau être familière des expériences auxquelles se livraient les médecins SS, ce martyre est insoutenable.
— Ils ne voulaient pas de témoins.
Elles étaient restées une éternité au Revier, trop faibles pour se lever ou avaler la soupe infecte que leur donnait la Schwester. Un jus nauséabond suintait de leurs plâtres.
— Le deuxième jour, nos amies sont venues sous la fenêtre pour avoir des nouvelles. Alors tout le monde a appris ce qui nous arrive.
Un élan de compassion avait saisi les prisonnières. Dans un lieu aussi inhumain, on s’émouvait que ces jeunes filles soient traitées comme des cobayes. Leurs camarades s’étaient relayées à la fenêtre pour leur apporter des trésors : quelques quartiers de pomme, une poignée de groseilles, un peu de mie sucrée.
— Wita les volait dans la cantine des SS, dit Sabina avec un sourire. Elle ne nous connaît pas, et elle fait cette chose dangereuse ! Elle pouvait mourir pour ça. Vous comprenez le prix de ces pommes ? Je n’ai jamais oublié leur goût.
— Vous ne vous connaissiez pas ? demande Irène.
— Non, on savait seulement qu’elle est de Lublin. Au début d’automne, j’ai pu quitter le Revier, avec mes premières béquilles… Des camarades sont mortes mais les opérations continuent. Un soir, Wita a pu nous rendu visite, parce que notre Blockova[9] est polonaise.
Les jeunes filles voulaient lui faire un cadeau mais elles n’avaient rien. À cette époque, celles qui avaient échappé aux expériences travaillaient à l’atelier de couture du camp. Pendant des semaines, elles avaient récupéré des petits morceaux de tissu à la barbe du contremaître allemand. Trop faibles pour travailler, les opérées avaient obtenu de rester dans leur block pour effectuer des travaux de tricot. Elles avaient confectionné un mouchoir pour Wita avec les chutes de tissu. Chaque Kaninchen avait tenu à y broder son prénom.
— On vous appelait comme ça ? Les lapins ? s’étonne Irène.
— Au début, on détestait ce nom. Mais après, tout le monde nous connaissait comme ça, alors… Un instant, je reviens.
Sabina refuse son bras et se lève, s’aidant de ses béquilles. Irène n’ose imaginer l’état de ses jambes.
Elle revient avec le mouchoir.
C’est un patchwork de triangles aux teintes claires que le temps a grisées. Les prénoms brodés forment une constellation : Sabina, Basia, Wanda, Grażyna, Weronika… Au centre, quelques mots en polonais qu’elle n’arrive pas à déchiffrer.
— Ça veut dire : « Pour Wita, si brave et généreuse », lui dit Sabina.
— C’est très beau, murmure Irène.
Ces mots, brave et généreuse, correspondent si bien à la mort qu’elle a choisie.
— Vous savez comment elle est morte ? l’interroge Sabina. Les SS l’ont envoyée au Camp des Jeunes. Il y avait une chambre à gaz, près du crématoire de Ravensbrück. Les Allemands emmènent Wita à la tombée de la nuit. Une des nôtres travaille à la blanchisserie du camp. Le lendemain matin, elle trouve son uniforme dans une pile d’affaires à laver. Le mouchoir était dans la poche. Alors comme ça, on a su.
Irène pense à la lettre d’Elsie, qu’elle a relue une bonne dizaine de fois. Et à ce passage où la gardienne décrit Wita en train de s’occuper du petit garçon. Elle avait récupéré un peu de neige sur le rebord de la fenêtre du block et lui nettoyait le visage avec son mouchoir.
— Vous n’êtes pas pressée ? s’inquiète la vieille dame. Tant mieux. Je vais refaire du thé.