— Tu as essayé de les séparer ?
Henning hoche la tête avec lassitude :
— On met une heure et demie à les endormir, ils font un cycle de sommeil et se réveillent inconsolables. Au milieu de la nuit, je ne me rendors pas. Je pense au réchauffement climatique, à l’extinction des espèces, à l’élection de Trump… À tout prendre, je préfère que les jumeaux fassent la java entre 21 heures et 2 heures du matin.
— Refais-toi un café, va, lui dit-elle avec compassion.
Ils sirotent une lavasse à l’arrière-goût de soupe lyophilisée, en étudiant les reflets psychédéliques que le soleil dessine sur les tapisseries du hall.
— Où en es-tu de ton enquête ?
Henning remonte depuis des semaines la piste d’une alliance gravée d’une inscription en cyrillique.
— L’anneau appartenait à un déporté bulgare, répond-il. Il est mort au Revier de Dachau. Je crois avoir retrouvé sa fille à Gabrovo, au centre de la Bulgarie. Il faut que je vérifie quelques infos auprès de la Croix-Rouge avant de lui écrire.
En principe, Henning doit proposer à la descendante de se déplacer à Bad Arolsen ou lui envoyer l’objet, mais il aimerait profiter de quelques jours de congé pour se rendre sur place.
— Ça a l’air joli, j’ai regardé : la ville est adossée à la montagne du Grand Balkan. Mais là, si je laisse ma femme seule avec les jumeaux, elle me quitte.
— Emmène-la. Déposez les mômes devant la porte de tes parents et démarrez en trombe.
L’œil dans le vague, Henning paraît tenté.
— Tu as des nouvelles de Wita ? demande-t-il, comme s’il était naturel de se donner des nouvelles d’une femme morte il y a soixante et onze ans.
Irène lui montre les photos d’Auschwitz, celle avec son fils.
— Quelle tragédie, murmure-t-il. Tu as une piste pour le gamin ?
Elle a appelé plusieurs personnes que Silke Bauer avait interviewées pour son livre. L’une est morte l’année dernière. Une autre travaillait après la guerre dans un centre pour enfants non accompagnés. Elle se souvient des petits qu’on arrachait à leur famille d’accueil et qui pleuraient des nuits entières, recommençaient à mouiller leurs draps. Elle en venait à douter du bien-fondé de leur mission. Il y avait des Polonais, oui. Elle ne se souvenait plus des noms, c’était trop loin et, de toute façon, ils portaient tous des prénoms allemands. Un petit avait été rendu à sa mère biologique, qui vivait près de Dantzig. Il avait fugué quelques semaines plus tard pour retrouver sa mère adoptive. « Ces histoires étaient un crève-cœur, a-t-elle résumé. On finissait par penser que le mieux était de les laisser là, s’ils étaient bien. Mais Piotr n’était pas d’accord. Il remuait ciel et terre pour retrouver les parents des mômes. » Qui ça ? Piotr Waliński. Un Polonais qui aidait les organisations alliées sur le terrain. Épuisant de ténacité. Même son de cloche chez sa dernière interlocutrice, jointe la veille au téléphone dans le quartier londonien de Chelsea. Amusée, elle a évoqué cet « emmerdeur infatigable ». La bête noire des militaires américains et des organisations allemandes de protection de l’enfance. Piotr ne se laissait pas endormir par des promesses, il revenait toujours à la charge. Elles l’avaient surnommé « Bull ». Il recoupait les informations, ouvrait lui-même l’abondant courrier qui arrivait chaque jour au quartier général des organisations de secours alliées. Très vite, tout le monde avait pris l’habitude de lui confier les affaires les plus délicates.
— « Le taureau. » C’est lui qu’il te faut, résume Henning.
— Il a émigré aux États-Unis. Il est probablement mort, soupire Irène.
Henning prend les paris ; les teigneux ont des ressources insoupçonnées.
Deux jours plus tard, Irène lui offre un objet en forme de conque :
— Tu le branches dans la chambre des jumeaux et ils s’endorment avec le bruit de la mer, le chant des baleines, le frémissement du vent dans une bambouseraie. Il y a aussi les sons du ventre maternel. J’ai essayé, c’est hypnotisant.
— Où as-tu trouvé cette merveille ?
— À Göttingen.
— Tu es ma bienfaitrice. Moi aussi j’ai une surprise pour toi.
Il lui tend une carte postale du Golden Bridge dans le soleil couchant. Au dos, quelques mots tracés d’une écriture ample :
« À tous mes amis de la Child Search Branch, un salut amical de San Francisco où les rues en pente entraînent mon cœur et ma pensée vers vous. J’habite une petite maison rouge avec vue sur les toits. Je vous attends.
Avec mon meilleur souvenir, Bull. »
La carte est datée du 11 avril 1965, et il y a une adresse.
En surfant sur le Net, elle déniche un Piotr Waliński à San Francisco. Si c’est lui, il s’est reconverti dans la librairie anarchiste. Elle trouve quelques portraits datant des années soixante-dix, chemise ouverte et bandana rouge, moustache et cheveux longs, plus bohème que taureau. Il pose avec Tom Wolfe pour la sortie du Bûcher des vanités. Avec Leonard Cohen, sous une arche de vieux bouquins. Sur la photo la plus récente, teint hâlé et brosse de cheveux blancs, blouson d’aviateur et jean millésimé, il ressemble à un vieux baroudeur qui n’aurait jamais défait ses valises. Sa librairie, A Tale of two hippies, existe toujours à l’angle de Haight et Ashbury, au cœur de l’ancien quartier beatnik. Devanture prune couverte de graffitis et d’affiches bariolées. C’est un temple de la contre-culture. Un lieu de pèlerinage que fréquentent de vieilles gloires punk et des nostalgiques de toutes les révolutions perdues.
Elle téléphone le soir même. Là-bas, il est 10 heures du matin, la librairie vient d’ouvrir. Une jeune femme s’excuse du vacarme ambiant, on teste l’acoustique pour la lecture musicale du soir. Elle lui fait répéter le nom polonais. « Oh, you mean Peter », s’écrie-t-elle. C’est l’ancien propriétaire. Il leur a vendu la librairie il y a deux ans mais continue à hanter les lieux. Irène a une pensée pour Henning. Habite-t-il toujours cette petite maison rouge ? « Of course ! », répond son interlocutrice. Il n’a jamais voulu la quitter. Pourtant c’est un enfer de rhumatisant : étroite et haute, toute en escaliers. Irène obtient le numéro de Peter. L’homme a ses rituels. Chaque matin, il prend le café chez Pablo, sur Castro Street. Puis il fait le tour du quartier avec son chien, Digger. À cette heure, réfléchit la libraire, vous devriez le trouver chez lui.
Irène colle son front à la baie vitrée, la nuit est agitée de rafales et de craquements. Elle imagine un troquet en plein soleil, la cloche du tramway remontant la rue escarpée, la maison victorienne dressée vers le ciel, son bois rouge un peu usé, le cri des mouettes qui rasent les toits pour gagner l’océan.
— Gee. The International Tracing Service… You’re the ghost of Christmas past[5] ! s’écrie Piotr Waliński quand elle se présente.
Sa voix est chaleureuse, son américain garde des traces d’accent polonais. Il s’amuse d’être le chercheur retrouvé, comme l’arroseur arrosé. Derrière l’humour, elle entend le choc de ce pan de vie resurgi, les bons et les mauvais souvenirs. Il a mis un océan entre eux et lui. Empilé cinquante ans d’exil, de rencontres et de marijuana. Et voilà qu’un coup de fil d’Allemagne suffit à réveiller l’après-guerre, et sa jeunesse.
« J’ai beaucoup entendu parler de vous, Bull. On vous appelait bien comme ça ? », le taquine Irène pour briser la glace. Il rit, il avait oublié ce vieux surnom. Il ressuscite des villes allemandes hérissées de chantiers, des quartiers généraux installés dans des cinémas bombardés, des files d’attente pour tout et souvent pour rien. Et puis Shirley, Dee, Janet ou Alice, venues du Kent ou de Boston pour réparer le monde et bientôt essoufflées par la complexité des situations, les réglementations tatillonnes. Et les enfants ? Bien sûr, les enfants. Tristes, déboussolés, ensauvagés, désarmants. Rassemblés dans des campements provisoires comme des marchandises sans étiquette, dont on ignorait la provenance et la destination. Ce qu’on devinait entre les silences empêchait de dormir. Lui cherchait les gamins volés, à en devenir obsessionnel. Les militaires américains dont il faisait le siège s’en agaçaient : « Pourquoi vous nous emmerdez encore avec ceux-là ? Ce ne sont pas les plus malheureux ! »
Le Taureau s’emportait : « Ils ont été enlevés, bon sang ! Qu’est-ce qu’il vous faut ? »
On leur avait volé leur nom et leur vie. On aurait dû en plus les laisser à leurs ravisseurs ? Se féliciter qu’ils soient bien traités ? Certains étaient exploités sans scrupules, d’autres ramenés un matin aux fonctionnaires alliés sous prétexte qu’ils devenaient difficiles. Ou juste parce qu’ils étaient une bouche à nourrir en temps de pénurie.
— Les parents adoptifs avaient été trompés aussi, souligne Irène.
— Bien sûr, dit Piotr.
Et la plupart aimaient sincèrement ces enfants. Autant que les leurs, ceux que le Parti avait envoyés se battre dans les ruines, et qui étaient morts dans un uniforme trop grand pour eux, près d’un fusil qu’ils n’arrivaient pas à tenir. Mais dans la tragédie générale, il ne fallait pas confondre les chagrins. Ni les réparations. Alors il passait des heures à étudier les clichés de la Croix-Rouge, et retournait frapper aux portes. Il évaluait l’âge des enfants, comparait leurs traits avec des photos vieilles de plusieurs années. Un acte de naissance établi dans la région de Poznan ou de Dantzig, des papiers d’adoption qui mentionnaient un centre Lebensborn signalaient souvent un enfant volé. En général, les SS leur donnaient un prénom allemand qui se rapprochait de leur prénom d’origine. Fransciszek devenait Franz, Tomek Thomas, Brygida Brigitte, Jadwiga Hedwig…
— Et Karol ? le coupe Irène.
— Karol… Il faut chercher un Karl. Je vais regarder dans mes carnets de l’époque. Seulement c’est un tel merdier, chez moi… Si je trouve quelque chose, je vous tiens au courant !
Le surlendemain matin, elle est sur le départ quand il la rappelle. À San Francisco, il est tard. Il a retourné sa maison de fond en comble pendant que le chien ronflait, avoue qu’un bon vieux whisky lui a tenu compagnie. Dans sa voix, elle reconnaît la fièvre du pisteur triomphant :
— Gertrud Fischer. Elle nous avait écrit en 1947. À cette époque, c’est moi qui ouvrais le courrier. La plupart du temps, y avait rien à en tirer. Mais avec Gertrud, j’ai eu de la chance. Elle avait été expulsée de Prusse-Orientale à la fin de la guerre et placée dans un camp de réfugiés. Elle avait vu les grandes affiches avec les portraits d’enfants volés. Elle avait dû se dire que nous tuyauter lui vaudrait quelques faveurs. Gertrud écrivait qu’à Königsberg, pendant la guerre, elle avait pour voisins les Winter. D’après elle, des nazis convaincus. Otto, le mari, était officier dans la Wehrmacht. Sa femme Irma s’occupait des œuvres caritatives du Parti. En 1943, du jour au lendemain, un petit garçon est apparu dans leur vie. Il n’avait pas plus de trois ou quatre ans. En bonne voisine, Gertrud le gardait de temps en temps. Le môme était gentil, il jouait tout seul sans emmerder personne. Un soir, quand Irma est venue le chercher, Gertrud s’est étonnée que le petit connaisse des chansons en polonais. La bourgeoise a blêmi, elle a bredouillé qu’il avait été en pension chez des fermiers polonais au début de la guerre. Elle ne lui a plus jamais laissé le gamin. Et au printemps 1944, ils ont déménagé sans laisser d’adresse.
J’ai su tout de suite que je tenais un truc ! J’ai demandé à un copain de l’ITS de retrouver Otto Winter. Coup de pot, le gouvernement militaire l’avait interrogé à Munich dans le cadre de la commission de dénazification. On ne l’avait pas classé parmi les nazis dangereux. Ça ne voulait rien dire, parce que c’était une vaste opération de blanchisserie : ils se couvraient tous les uns les autres ! Alors je suis allé à Munich. À l’époque, le Land de Bavière faisait de la rétention d’informations, mais j’étais plus têtu qu’eux. J’ai fini par retrouver les Winter et sonner à leur porte. Leur statut social en avait pris un coup, mais ils ne s’en sortaient pas trop mal. Le gamin avait une dizaine d’années. Il était grand pour son âge, il avait l’air d’aller bien. Ils étaient attachés à lui, ça se voyait. Ils ne nous laissaient jamais seuls. Pour voir, j’ai prononcé quelques phrases en polonais. Le père s’est crispé tout de suite, il m’a servi le baratin habituel : Karl était un orphelin allemand retrouvé sur les territoires de l’Est, les papiers d’adoption étaient en règle. J’ai envoyé sa photo à la Croix-Rouge polonaise, seulement ils n’ont pas pu l’identifier. Je voulais le faire admettre dans un de nos centres, mais les Américains ont refusé. Au motif que je n’avais que des présomptions.
— La demande d’enquête sur le petit Karol a été confiée en 1949 à la Croix-Rouge de Varsovie, l’interrompt Irène, le cœur battant.
— Oui, ma petite dame. Je l’ai noté dans mon carnet. À l’époque j’ai bien pensé que ça pouvait être le gamin Winter, mais la photo était trop vieille pour nous aider. Entre un gamin de dix-huit mois et un adolescent, c’est pas évident de voir la ressemblance. Je ne me suis pas laissé démonter, j’ai pourri la vie des Américains pendant des semaines. Je leur répétais : on a assez de soupçons pour leur retirer le gamin. À la fin, le major m’a pris entre quatre-z-yeux et m’a expliqué que mes indices n’étaient pas concluants. En ce temps-là, les militaires, c’étaient les patrons. Ils maîtrisaient bien le billard à trois bandes… Il m’a conseillé de laisser tomber, si je ne voulais pas être renvoyé en Pologne à coups de pied au cul. Je ne tenais pas à y retourner. Je me méfiais des Soviétiques autant que des Allemands. Alors j’ai fermé ma gueule et on a classé l’affaire.
— Je comprends, dit Irène.
— Je n’en suis pas fier. Ça arrivait souvent. Ils enterraient certains dossiers, surtout quand les gosses venaient des pays de l’Est. C’est pour ça que j’ai commencé à tout noter. Les noms, les dates. Je me disais que l’un d’entre eux viendrait peut-être frapper à ma porte un jour. J’y pense souvent. Je me demande ce qu’ils sont devenus. Le petit Karl, on voyait que c’était un bon gamin. Vous allez me dire, au moins il était aimé. C’est vrai. Mais vous croyez, vous, qu’on pousse droit sur un sol empoisonné ? Que l’amour suffit à racheter le crime et le mensonge ? Moi, je pense que tôt ou tard ça se déglingue. J’espère me tromper. Vous allez arriver à le retrouver ?
— Grâce à vous, j’ai un vrai début de piste. Pouvez-vous me dicter leur adresse de l’époque ?
Elle écrit sur son agenda : Karl Winter. Fils adoptif d’Otto et Irma Winter. En 1949, vit à Munich. Au numéro 11 de la Rosenstrasse.