Après avoir quitté l’institut, elle marche longtemps sur le territoire de l’ancien ghetto, à travers les rafales de vent et de neige. Elle ne veut pas quitter tout de suite cette Eva de douze ans. Elle a besoin de se promener sur ses pas.
Après la guerre, ces rues n’ont pas été reconstruites à l’identique comme la vieille ville. On n’y retrouve pas cette impression de trompe-l’œil somptueux. Dans le quartier de Muranów, le paysage urbain porte l’empreinte du réalisme socialiste. Avant de la quitter, la conservatrice l’a prévenue que beaucoup de rues n’existaient plus, ou sous un autre nom. D’autres ont été déplacées. Il faut chercher les rares vestiges, faire de longs détours pour apercevoir un pan de mur du ghetto, une plaque, un monument. L’ancien palais de justice et l’immeuble du Judenrat sont encore debout. L’église Saint-Augustin ne se dresse plus sur un champ de gravats, elle est entourée de rues tranquilles et de squares enneigés. Les Volmann habitaient un peu plus loin, rue Nowolipki. Eva et ses frères fréquentaient la cantine-école du numéro 68. Le premier lot des archives secrètes a été enterré là, dans des caisses en fer-blanc.
L’enfance d’Eva s’est terminée ici. Cinglée par les bourrasques, Irène croise des passants emmitouflés qui promènent leur chien. Qui se souvient du spectacle des Quatre Saisons, des enfants déguisés en flocons et en jonquilles ? Qui se souvient des visages de ceux qui survivaient dans ces rues ? Ce quartier résidentiel est leur cimetière. Il a été bâti avec les ruines ; on a mélangé le béton à la terre funéraire et aux restes des morts. Tout se transforme, rien ne se perd. Elle marche sur eux, et la mélancolie qui l’envahit, comme l’humidité ronge un mur, porte le fantôme des rues effacées, et de ceux qui en étaient l’âme. Est-ce qu’ils hantent les habitants du quartier ? La conservatrice lui a confié que certains entendent jouer du violon dans leur appartement, la nuit. D’autres sont réveillés par des pleurs d’enfants. Irène ne fait que passer, mais ce qu’elle ressent est si fort qu’elle éprouve le besoin de parler à Eva. La petite fille l’intimide moins que la survivante. Elle lui dit : « J’étais lâche. J’avais peur de tes secrets. Mais tu vois, je suis là. »
Frigorifiée, elle traverse l’avenue Jean-Paul-II pour rejoindre l’ancienne prison Pawiak, et marche d’Eva à Wita, trait d’union entre leurs vies brisées. Au moment où Wita y était enfermée, Eva et sa famille survivaient à quelques centaines de mètres. Le musée est fermé, elle continue jusqu’à l’Umschlagplatz. Un monument plein de courants d’air, au bord d’une rue laide où le trafic est dense. C’est là qu’on entassait les Juifs des heures durant ; là qu’on les poussait dans les trains, dans une cohue de larmes et de cris. La simplicité du mémorial figure le piège cerné de murs, l’impuissance et l’angoisse. Un vide sans mots où le vent s’engouffre. Le trait noir qui court sur les murs blancs rappelle les bandes sombres sur l’étoffe du talit[10]. Une forêt d’arbres tombés symbolise l’extermination. Irène s’attarde sur les prénoms gravés dans la pierre.
Son portable vibre dans sa poche. Au bout du fil, la voix de Janina : « Irena, je l’ai retrouvée. »
Brusquement, la vie reprend ses droits.
Ce n’est pas très loin, dans le quartier de Wola. Elles déjeunent dans un bar à lait et Janina lui raconte. Ces quelques jours à veiller sur son époux lui ont permis de chercher la sœur de Wita, Maria Koslowa.
Son mari est mort pendant l’insurrection de Varsovie. En 1944, il était chirurgien à l’hôpital Wolski, qui recueillait les partisans blessés. Les Allemands l’ont exécuté avec le personnel et les malades. Les premiers jours du soulèvement, ils ont massacré des dizaines de milliers de civils dans les quartiers ouest. Ici ou là, des plaques rappellent leur martyre. Maria et les enfants ont eu de la chance. Arrêtés quelques jours plus tard, ils ont été envoyés dans un camp de travail forcé. C’était toujours mieux qu’Auschwitz, ou la tente de Ravensbrück. Dès la libération de la ville, Maria est rentrée chez elle avec ses trois enfants et la petite Agata. Chez elle, c’était un bien grand mot. Dans sa rue, les immeubles ressemblaient à des coquilles vides éventrées par le feu. Ceux qui tenaient encore debout avaient été vandalisés. Comme beaucoup de Varsoviens, Maria Koslowa a vécu avec quatre petits dans des caves sans eau, ni électricité, ni chauffage. Elle travaillait pour les services sociaux de la ville, débordés par l’ampleur de la tâche. Quand elle a demandé à la Croix-Rouge de rechercher le petit Karol, elle habitait toujours à la même adresse. Elle y est morte en 1976, ne s’est jamais remariée. À son enterrement, un représentant du Parti a prononcé un hommage vibrant. Dans son quartier, elle était estimée. Janina a retrouvé une photo publiée dans un quotidien communiste. Une foule en noir entoure la tombe couverte de fleurs et de bougies. Fascinée, Irène observe la femme blonde légèrement en retrait, au deuxième plan. Son regard triste lui rappelle celui de Wita sur le cliché d’Auschwitz. Un homme brun et barbu a la main posée sur son épaule. La légende indique les noms des enfants de la défunte. Parmi eux, Agata Nowik.
— Quand j’ai lu son nom, je n’arrivais pas à y croire, dit Janina. Figurez-vous que c’était ma pédiatre !
— Incroyable ! Mais quel âge avez-vous ? s’étonne Irène.
— Quarante-six ans, rougit Janina.
Avec son visage pulpeux, ses mèches platine et ses pulls en mohair multicolores, elle paraissait beaucoup moins.
— Elle était gentille, Madame Nowik. Elle avait des yeux magnifiques. J’étais amoureuse de son fils, qui était beau comme un dieu. Ils habitaient dans l’immeuble d’en face. De la fenêtre de ma chambre, je voyais leur balcon. Son mari a été emprisonné en 1981, au moment de l’état de siège. Un jour je l’ai croisé dans la rue, il venait d’être libéré. Avec sa barbe noire, il ressemblait à Raspoutine.
— Un militant de Solidarność ?
— Il écrivait dans la presse clandestine. Il est mort il y a une dizaine d’années. Mais elle, elle vit toujours. Elle habite à deux pas. On y va ?
Irène n’en mène pas large. La fille de Wita a survécu à la guerre, à un camp de travail forcé et à deux dictatures. Peut-elle lui parler sans rouvrir ses blessures ?
— Allons-y, répond-elle pour se forcer la main.
Dans la rue tranquille et arborée, rien ne distingue l’immeuble d’Agata Nowik de ses voisins, rectangles de couleur crème entre des allées fraîchement salées. Elles entrent sur les pas d’une résidente et montent les quatre étages à pied. Janina sonne.
D’abord Irène n’entend que le silence et les battements accélérés de son cœur. Elle se force à respirer calmement, perçoit un frottement. Quelqu’un les observe à travers le judas. Puis on déverrouille le loquet, et la porte s’ouvre sur une vieille dame au visage slave, au regard bleu et doux :
— Janina Tarnowska !
S’ensuit une tirade en polonais qui fait rire Janina, et Agata les invite à entrer.
Le décor est simple, chaleureux : un canapé marron égayé par des coussins au crochet, un fauteuil usé, des étagères remplies de livres, un vieux buffet couvert de photos et de plantes en pot. Agata leur propose une tasse de thé. Il est très fort, c’est peut-être une habitude polonaise. Irène rajoute un sucre. Janina et Agata bavardent, elles ne se sont pas vues depuis si longtemps qu’il y a beaucoup à rattraper. Exclue de la conversation, Irène a le trac. Comment lui parler de Wita, par quoi commencer ? Perdue dans ses pensées, elle croise le regard de la vieille dame et y déchiffre une interrogation. Le ton de Janina est plus grave, Irène devine qu’il s’agit d’elle.
Agata s’adresse à elle dans un anglais approximatif :
— Chère Madame, Janina me dit que vous arrivez d’Allemagne, et que vous avez des informations sur ma mère.
Dans ses yeux, Irène déchiffre un mélange d’espoir et d’appréhension.
— Je suis heureuse de vous rencontrer, répond-elle. On peut continuer en anglais ?
— Pendant des années, j’ai traduit les articles de mon mari pour les agences de presse de l’Ouest. C’est vieux, maintenant. Si je ne comprends pas, Janina m’aidera.
Irène hésite, prend le temps de choisir ses mots. Elle esquisse un portrait de Wita en captivité. Des mois passés à Auschwitz, elle n’a que les photos de face et de profil. Sous les oripeaux de la déportée, on devine encore la femme qu’elle était avant l’arrestation. À Ravensbrück elle était plus forte, déjà endurcie. Elle pense à l’image que Sabina a utilisée l’autre jour, le métal dans la flamme. Le camp a forgé Wita, d’une manière profonde et définitive. Celle qu’elle est devenue, ce qu’elle a tué en elle ou préservé pour survivre est son secret. Irène ne peut partager que les traces qu’elle a laissées dans la vie des autres. Dans celle d’une gardienne nazie, d’une Résistante polonaise. C’est tout ce qu’elle a à offrir. Le résultat de semaines d’enquête et d’obsession : quelques fragments, des questions, et un mouchoir.
Elle commence par le martyre des Kaninchen et les morceaux de pomme volés dans la cantine des SS. Souligne la générosité et le courage de Wita. Raconte le sinistre Noël des enfants, la révolte des cobayes et leur sauvetage. Pour finir elle évoque la vulnérabilité du petit Léon, l’élan protecteur de Wita. Préférant lui cacher que sa mère a choisi de mourir avec l’enfant, elle se contente de dire qu’elle avait pris l’orphelin sous sa protection. Qu’ils ont été envoyés ensemble au Camp des Jeunes et sélectionnés pour la mort.
— Le gaz, murmure la vieille dame. Je croyais que c’était réservé aux Juifs.
Irène lui explique que l’extermination raciale visait les Juifs et les tziganes, mais qu’en Allemagne on a commencé par gazer les handicapés et les malades mentaux. À Ravensbrück, on se débarrassait des détenues malades ou affaiblies. La chambre à gaz du camp n’a existé que quelques mois, pourtant elle a fonctionné jusqu’aux derniers jours. Une priorité pour les SS.
Agata pose la question qu’elle redoutait. Si Wita n’avait pas tenté de sauver le petit Léon, aurait-elle eu plus de chances de survivre ?
Elle répond qu’il est impossible de le savoir. Des gens robustes sont morts en quelques semaines, de plus fragiles ont survécu. On ne peut pénétrer l’opacité du camp, même avec des conjectures. Ce que Sabina lui a confirmé, c’est que Wita vivait dans l’espoir de retrouver ses enfants. Ce désir l’aidait à tenir.
Très émue, Agata répond en polonais :
— Le jour où je les ai quittés, le train pour Lublin avait du retard. Il y avait des gens partout, des soldats allemands. J’avais peur. Mon petit frère hurlait dans les bras de ma mère. Elle m’a embrassée, elle m’a dit : « Amuse-toi bien, Adzia. » On se séparait pour quelques jours… Je ne l’ai jamais revue.
Irène pense à son fils qu’elle a quitté avec légèreté, certaine de le retrouver bientôt à Paris. L’idée qu’elle pourrait le perdre la brûle. Elle repousse l’impulsion de l’appeler, vérifier qu’il va bien.
— Elle était tendre, ma mère. Même après l’arrivée des Allemands, quand notre vie est devenue si dure et effrayante, il y avait des moments joyeux. Un jour, je me suis rendu compte que j’avais oublié sa voix. J’ai ressenti une peine immense. J’écoutais ma tante Maria. Leurs timbres étaient proches, mais celui de ma mère était plus mélodieux. Elle nous chantait des berceuses. Comment ai-je pu l’effacer de ma mémoire ? Dans la rue, je me retournais sur une silhouette qui lui ressemblait. J’avais peur d’oublier son visage. Heureusement, ma tante m’avait donné des photos. Je les gardais sous mon oreiller.
Dans ses intonations, Irène entend la douleur intacte de l’orpheline. Une enfance assourdie par le fracas de la guerre, dont il fallait taire les blessures. Parce que tout le monde avait des trous au ventre. En 1945, la ville et ses habitants étaient en ruines. Il fallait maquiller son chagrin, ravaler sa colère. Les nouveaux maîtres exigeaient la docilité, un enthousiasme de bâtisseurs. La rage, la trahison, le deuil étaient indicibles. Sa tante Maria avait cru au socialisme mais les staliniens lui avaient fait passer le goût des utopies. Elle ne se fiait plus qu’à la bonne volonté. Consacrait son énergie aux ruineuses, ces gamines qui se prostituaient dans les ruines, et aux orphelins.
Maria élevait Agata comme ses enfants, avec la même exigence et une forme de rudesse. Le soir, pendant que les aînés cuisinaient le repas, elle leur racontait l’histoire de la Pologne. Elle leur apprenait à chérir le fantôme de l’indépendance, les invitait à décoder le discours de la propagande. Vivre sous la botte de Staline impliquait d’avoir une personnalité de façade, de dissimuler leur vérité profonde et leurs aspirations. Jusqu’au jour où la Pologne redeviendrait libre et où ils pourraient vivre en harmonie avec eux-mêmes.
— Elle nous préparait à la dissidence, traduit Janina. Elle nous a appris à cacher nos sentiments. D’habitude, j’y arrive très bien.
— Elle vous parlait de votre petit frère ? interroge Irène.
Elle scrute le bleu très pâle de ses yeux, y cherche le regard de Wita.
— Jamais. Personne ne prononçait son nom. Comme s’il était mort. Comme s’il n’avait jamais existé.
— Vous saviez qu’elle avait demandé à la Croix-Rouge de le rechercher ?
Le visage de la vieille dame trahit sa surprise. Apprendre que sa tante a fait cette démarche la bouleverse.
— S’ils ne l’ont pas retrouvé, ça veut dire qu’il est mort ? demande-t-elle.
— Pas forcément. Votre tante vous a parlé de l’enlèvement, à l’époque ?
— Elle m’a expliqué que ma mère ne pouvait pas venir me chercher tout de suite. Je ne me souviens pas bien… Elle a dû me dire qu’il y avait un problème avec mon frère. Je pensais qu’il était malade. Ça devait être en novembre ou en décembre, parce que j’espérais rentrer à la maison pour Noël. Après, elle m’a avoué que ma mère avait été arrêtée.
Après la guerre, la vie a repris tant bien que mal. Un soir, Maria est rentrée tard. Elle avait l’air fatiguée. Elle a appris à Agata que sa mère était morte dans un camp, en Allemagne.
— Elle était dure, ma tante. La guerre lui avait pris ses parents, son mari, sa sœur… Elle m’a dit : « Il va falloir que je t’adopte, parce que ton père risque de passer sa vie en prison. » Pour moi, c’était terrible. J’avais le sentiment qu’on m’arrachait à ma famille.
Irène est frappée par les mots qu’elle emploie. Comme si elle parlait aussi de son frère, ou en son nom.
— Pourtant, je peux dire que Maria a été ma providence. Elle a veillé sur moi, elle m’a poussée à faire des études. Je suis devenue médecin, j’ai rencontré mon mari, j’ai eu mon fils… Aujourd’hui, j’ai deux petites-filles merveilleuses.
Le thé refroidit dans les tasses, la lumière change, il y a parfois des sourires. De temps en temps, Agata pose une question ou demande une précision, si bas qu’on l’entend à peine. À la fin, Irène lui offre le mouchoir brodé de tous les prénoms des Kaninchen.
La vieille dame le déplie avec précaution, s’attarde sur l’inscription en polonais. Elle va chercher la vodka. Vide son verre cul sec, les yeux mouillés.
— C’est idiot de pleurer sa mère, à mon âge…
Elle s’essuie les yeux avec le mouchoir brodé.
S’en rend compte et s’excuse, comme si elle profanait une relique.
— Un mouchoir, c’est fait pour ça, sourit Irène. Il est à vous, maintenant. Vous pouvez vous moucher dedans, si vous voulez.
Ça a le mérite de la dérider.
Elle remplit les verres, et personne n’aurait le mauvais goût de refuser. Ici, on chasse la mort à coups de vodka. La tristesse aussi.
Après avoir quitté la vieille dame, Irène appelle son fils en marchant. Ils parlent longtemps, l’entendre dissipe l’angoisse et ravive le manque. La nuit glaciale, illuminée par la skyline, donne à Irène un sentiment d’étrangeté. Elle ressent la pulsation de la ville ; un vacarme de voitures, de sirènes de police, de beats échappés des vitres baissées. Avant de raccrocher, elle dit à Hanno qu’elle l’aime, qu’elle a hâte de le retrouver.
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu es mourante ? la taquine-t-il. Moi aussi j’ai hâte, petite mère. Ça va être géant, ce Noël à Paris. Le week-end prochain, on fait un saut à Berlin avec Hermine et Toby. J’achèterai un truc à Antoine au marché de Noël.
Elle raccroche, rassérénée, rejoint Janina qui l’attend à l’angle du boulevard.
Baignée d’un éclairage spectral, la silhouette crépusculaire du Palais de la culture se dresse devant elles. Staline en a fait cadeau au peuple polonais dans les années cinquante. Pour rivaliser avec les gratte-ciel américains, rien n’était trop beau. Il a fait raser cent soixante immeubles, dans une ville en ruine où des milliers de gens n’avaient nulle part où dormir. Sa construction a coûté la vie à treize ouvriers.
— Un cadeau empoisonné, dit Janina. On l’appelle le Doigt de Staline. Après la chute du communisme, beaucoup de Varsoviens voulaient le détruire.
— S’il fallait détruire tous les symboles de despotisme, il ne resterait plus beaucoup de monuments debout ! ironise Irène.
— Tu as raison. Finalement on s’est habitués, on l’aime bien.
Janina s’étonne qu’Irène n’ait pas mentionné le médaillon pendant la rencontre.
— C’est parce que je l’ai laissé en Allemagne. Et puis… Je me dis qu’il revient à Karol.
— Tu crois qu’il est vivant ?
— J’espère. J’aimerais faire ce cadeau à Agata.