Eva

Au fond du couloir, il y a cette pièce qui lui serre le cœur. Le bureau d’Eva, même si beaucoup d’autres l’ont occupé depuis son départ. Longtemps, Irène est venue s’y rassurer. Elle avait besoin d’une alliée. C’était beaucoup demander, mais Eva lui avait offert davantage. Irène lui doit ce qu’elle est devenue.


— Tu ne sais pas ce qu’on fait ici, pas vrai ? l’avait interrogée Eva, de sa voix grave où perçait un sourire.

Irène repense souvent à ce jour de septembre 1990. Elle avait vingt-trois ans, une alliance neuve à son doigt, la naïveté des jeunes gens qui croient que leur charme suffit à plier le monde. Et le sentiment d’avoir accompli des choses difficiles, dignes d’admiration : se déraciner, épouser un étranger. Celle qu’elle est aujourd’hui est partagée entre l’attendrissement et l’agacement. Tu ne savais rien, le dur de la vie était devant toi.

Eva Volmann lui avait fait passer un genre d’entretien d’embauche. Elle l’avait tutoyée d’entrée de jeu, comme un vieux sage son disciple. Elle dégageait une impression de force dans un corps sec. Difficile de lui donner un âge, de lui imaginer une vie. Un visage creusé de rides profondes où brûlait son regard gris-vert, d’une intensité intimidante. Serrés dans un chignon, ses cheveux noirs étaient striés de mèches argentées. Elle avait un timbre rauque que l’accent polonais rendait mélodieux.


Irène était gênée d’avouer qu’elle avait obéi à une impulsion, après avoir lu l’annonce dans un journal local. L’International Tracing Service cherchait une personne parlant et écrivant couramment le français pour participer à une mission de recherche. Ce que recouvrait cette mission, elle n’en avait pas idée. Le mot international l’avait attirée.

— Jusqu’en 1948, l’ITS s’appelait le Bureau central de recherches, lui avait expliqué Eva.

Cet endroit était né de l’anticipation des puissances alliées. Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles avaient compris que la paix ne se gagnerait pas seulement au prix de dizaines de millions de morts, mais aussi de millions de déplacés et de disparus. Le dernier coup de feu tiré, il faudrait retrouver tous ces gens, les aider à rentrer chez eux. Et déterminer le sort de ceux qu’on ne retrouverait pas.

— Pour celui qui a perdu un être cher, ces réponses-là, c’est vital. Sinon, la tombe reste ouverte au fond du cœur. Tu comprends ?

En l’écoutant, Irène avait le sentiment de remonter le temps vers un paysage crépusculaire, où des files de gens hagards erraient à travers les ruines.

Étrangement, elle avait appréhendé la réaction de son mari. Ils n’avaient jamais évoqué le nazisme. Pourquoi redoutait-elle que ce travail lui déplaise ? Peut-être un haussement d’épaule qu’il avait eu un jour, elle ne se souvenait plus à quel propos. Un reportage, une commémoration ? Il avait eu ce geste, accompagné d’un soupir. Elle avait éteint le poste de télé.


— Quand je suis arrivée ici, avait continué Eva, cette ville… c’était une ville SS.

— J’imagine que c’était partout pareil, à l’époque.

— Non, l’avait-elle coupée. Pendant la guerre, cette ville vivait essentiellement grâce à la SS. Dans les rues, dans les forêts alentour, on croisait plus d’uniformes noirs que de civils. Tu peux imaginer ça ?

Irène ne comprenait pas. Alors Eva lui avait expliqué qu’avant guerre, Arolsen était un gros bourg, sur lequel veillait déjà l’impressionnant château baroque avec ses dépendances, ses arbres millénaires dressés comme des sentinelles. Le prince héréditaire de Waldeck et Pyrmont, Josias, s’enticha d’Hitler. Fanatique des premiers jours, il offrit à cette religion du sang pur un peu de sa geste germanique, estampillant sa lignée des deux éclairs runiques de la SS. En retour il bénéficia d’une ascension fulgurante, devint général de division SS. Arolsen retrouva son ancien statut de ville-garnison. Le prince voyait grand : il installa dans son château une école d’officiers pour le corps d’élite de la SS ; un immense complexe comprenant une école d’administration, une caserne, qui abritait le deuxième régiment de la Division Germania de la Waffen-SS, et des bâtiments réservés aux services d’intendance. Rien n’était trop beau ; la ville et son prince s’enfiévraient de leur importance. On s’enivrait de cérémonies guerrières, de mariages célébrés en grande pompe. La première ville SS d’Allemagne, plantée en son cœur rouge et noir. Croulant sous les responsabilités, Josias privilégiait celle, si exigeante, d’inspecter le camp de Buchenwald, placé sous son autorité de général SS. Et comptait parmi les quinze plus hauts gradés de la SS en Allemagne. Himmler était son ami intime et le parrain de son fils.

— La plupart des gens l’ont suivi. Ils avaient toujours été loyaux envers leur châtelain.

C’était comme un tatouage secret, sous la brûlure de la défaite. Même si le prince déchu avait été jugé à Nuremberg et jeté dans la prison de Landsberg. Même s’ils s’étaient terrés des jours entiers, rongés par l’humiliation, terrifiés à l’idée de ce que leur réservaient les vainqueurs.

On avait exilé le prince loin du château. Dans ses salles vides ne résonnaient plus que les pas des GI’s. Des étrangers fumaient adossés aux statues, dérangeaient le silence, débarquaient les bras chargés de cartons. Sans égards pour les usages, les blasons médiévaux.

— Au début, les Américains ont installé le Bureau central de recherches dans les dépendances.

— Par provocation ? avait demandé Irène.

— Même pas, avait souri Eva. Par commodité. La ville avait été épargnée par les bombardements. Il y avait tous ces bâtiments vides. Assez de place pour loger les documents qui affluaient par camions de toute l’Allemagne. La ville était au croisement des quatre zones d’occupation du pays. Quelle ironie, quand même… Créer ici le plus grand centre de documentation sur les victimes de la persécution nazie !

— Les gens du coin ont dû avoir du mal à digérer ça.

— C’est le moins qu’on puisse dire… Ils ont fini par s’habituer à nous. Le centre est l’un des premiers employeurs de la ville.

Au début, le Bureau central de recherches, qui deviendrait plus tard l’International Tracing Service, incarnait une menace concrète pour la population.

— Ils nous détestaient, et ils crevaient de trouille.

Eva souriait et Irène avait pensé, Quelle a été sa vie, pour que ses dents soient si abîmées ?

— Ils n’avaient pas tort, mais il n’y a que les victimes qui nous intéressent. Et ceux à qui elles manquent.


De cette première rencontre avec Eva, Irène conserve le souvenir d’un vertige. Comme dans ces jeux d’enfant où on la faisait tourner sur elle-même, un bandeau sur les yeux. Cette ville dont le prince avait été un nazi ; où l'on continuait, en 1990, à rechercher les disparus de la guerre. Comment était-ce possible ? Eva lui avait montré les piles de courrier qui s’amoncelaient au secrétariat. Des dizaines de milliers de lettres arrivaient ici chaque année, dans lesquelles des voix imploraient dans toutes les langues, racontaient une longue quête. Certains avaient retourné la terre en vain. D’autres écrivaient : « Je ne sais rien. Devant moi, il y a un grand trou. »

Ou encore : « Ma mère est morte avec ses secrets. Ne me laissez pas seul avec ce silence. »

Chaque lettre pesait son poids d’espoir. De mots qui retenaient leur souffle.

— Si tu acceptes ce boulot, tu devras t’occuper des requêtes des citoyens français, lui avait dit Eva.

Quel fardeau sur ses épaules. Elle avait eu envie de fuir.

— Je ne sais pas si j’en suis capable, avait-elle murmuré.

Eva l’avait transpercée du regard :

— Si tu ne l’es pas, tu t’en iras. Tu ne seras ni la première, ni la dernière. Il est trop tôt pour savoir. Suis-moi.

Elle l’avait entraînée à travers un dédale de couloirs et d’escaliers où s’affairaient des employés chargés de dossiers, qui la saluaient distraitement. Certains prenaient le temps de dévisager Irène.

— Nous sommes près de deux cent cinquante à travailler ici à plein temps. La plupart de ceux qui ont commencé avec moi sont partis. Les nouveaux ne leur ressemblent pas, lui avait glissé Eva.

Il y avait dans ces derniers mots une nuance de jugement qui n’avait pas échappé à Irène.


Déambulant dans ces bâtiments austères, elle les trouvait intimidants. Une variation sur le vide et le monumental : casiers de paperasse jaunie empilés jusqu’au plafond, murs d’étagères, de classeurs et de tiroirs aux étiquettes sibyllines, couloirs interminables. Un labyrinthe de papier bruissait autour d’elles.

Elles avaient abouti dans un hall, meublé de quelques machines à café et de banquettes en skaï usées. Autour d’elles, les frontons des portes portaient des indications : Documents des camps de concentration, Documents du temps de guerre, Documents de l’après-guerre, Section de recherche des enfants, Section des documents historiques… Eva lui avait expliqué que l’ITS conservait plusieurs sortes de fonds. En premier lieu, les archives des camps. Du moins, ce qui avait pu être sauvé de la destruction des traces ordonnée par Himmler. Maigres reliefs de l’obsession nazie de la bureaucratie : des listes, des cartes d’enregistrement individuelles et des registres cachés par les déportés, ou que les assassins n’avaient pas eu le temps de faire disparaître. À Buchenwald, à Mauthausen et à Dachau, l’avancée des troupes alliées les avait pris de court.

Dans les derniers mois de la guerre, les Alliés s’étaient livrés à une course contre la montre, perquisitionnant les administrations allemandes, les hôpitaux, les prisons, les services de police, les asiles ou les cimetières. À ce butin originel s’étaient ajoutées au fil du temps les données que les entreprises allemandes acceptaient de leur céder, concernant les travailleurs forcés qu’elles avaient exploités. Questionnaires des personnes déplacées, correspondance des officiels nazis, liste des malades mentaux euthanasiés au château de Hartheim, décompte du nombre de poux sur la tête des détenus de Buchenwald… Depuis 1947, le fonds du centre n’avait cessé de grossir, tel un fleuve régénéré par une myriade d’affluents. Les premiers enquêteurs avaient chassé de l’archive partout en Europe, mais elle était parfois venue à eux par des biais surprenants. La chute du Rideau de fer avait libéré quantité d’autres secrets. Le trésor de guerre représentait aujourd’hui plusieurs dizaines de kilomètres de linéaire.


Irène se sentait écrasée par ce monument de papier.

La voix rauque d’Eva l’avait rattrapée :

— Ne te laisse pas impressionner. C’est une question d’habitude. Il y a de grandes sections, que tu vois sur ces portes. Le plus important, c’est de te souvenir que tout ça a été réuni dans un but : chercher les disparus. C’est ce qui rend ces archives très particulières. Et la pièce maîtresse, c’est le Fichier central. Viens faire connaissance.

Il contenait plus de dix-sept millions de fiches individuelles. Celui qui l’avait mis au point était surnommé Le Cerveau. Pendant plus de trente ans, cet ancien pilote hongrois, qui avait échoué à Arolsen après la chute de son avion et choisi d’y rester, avait été le maître du Fichier. Il en avait fait la clef de voûte des archives.

— Il est alphabétique et phonétique. Ça, c’est l’idée géniale. Dans les camps, les détenus étaient enregistrés par des SS ou des prisonniers qui orthographiaient leurs noms de travers. Parfois, ils les traduisaient en allemand pour aller plus vite. Beaucoup de gens n’ont pas été retrouvés parce qu’ils avaient été enregistrés sous une graphie fantaisiste. Tiens regarde, celui-ci a été égaré longtemps dans les profondeurs du fichier, juste parce que le greffier d’Auschwitz avait attaché son prénom et son nom : Leibakselrad. Leib Akselrad.

Le Cerveau avait mobilisé son équipe de polyglottes. Certains parlaient plus de onze langues. Pendant des mois, ils avaient travaillé sans relâche à créer ce grand fichier qui tenait compte de toutes les variantes possibles, dans toutes les langues, des erreurs de prononciation, des diminutifs. Pour certains noms, il pouvait y avoir jusqu’à cent cinquante formes différentes.


En parcourant ces listes, Irène avait ressenti un mélange d’émotion et d’excitation. Elle aimerait ça. Chercher, retrouver quelqu’un. Elle l’avait compris à cette vibration dans ses doigts. L’envie d’être seule face à cet océan de noms, autant d’énigmes à déchiffrer.

— Toutes nos enquêtes commencent ici, avait souri Eva. Mais pour être efficace, il faut en maîtriser le territoire.

— Le territoire… ?

Elle l’avait conduite devant l’immense carte murale qui occupait tout un pan de mur. Des centaines de camps y étaient symbolisés par un point rouge. Une légende précisait la nature de chacun, la durée de son existence et le nombre de ses victimes. Cette carte était un outil de travail. Une gigantesque toile d’araignée aux dimensions de l’Europe nazie.

— Le sort de dizaines de millions de personnes s’est joué ici. Celles qui ont fui, celles qui ont été prises ou se sont cachées, celles qui ont résisté, celles qu’on a assassinées ou sauvées in extremis… Et puis il y a l’après-guerre. Des millions de personnes déplacées. De nouvelles frontières, des traités d’occupation, des quotas d’immigration, l’échiquier de la guerre froide… Tu devras apprendre tout ça, devenir savante. Plus tu maîtriseras le contexte, plus tu réfléchiras vite. Le temps que tu gagnes, c’est la vie de ceux qui attendent une réponse. Et cette vie est un fil fragile.


Après la visite, elles avaient eu envie de prolonger la rencontre. La plupart des employés étaient partis. La chaleur douce de la fin d’après-midi enveloppait le perron et le parc. Eva lui avait offert une cigarette et elles avaient fumé en déambulant sous les arbres.

— Si tu ne t’enfuis pas tout de suite, tu devras passer l’entretien final avec le directeur. Depuis le milieu des années cinquante, c’est le Comité international de la Croix-Rouge qui gère l’ITS. À l’époque, les Alliés voulaient se libérer de cette charge. Ils avaient imaginé le centre comme une structure provisoire, mais ils ont vite compris que ses missions étaient loin d’être terminées. Ils ont décidé de le confier à une organisation « neutre ». Bon, c’était une définition de la neutralité appliquée à la guerre froide… Pendant vingt-cinq ans, ça ne s’est pas trop mal passé. On a eu quelques directeurs à la hauteur de la tâche. Jusqu’à l’arrivée de Max Odermatt, en 1979. On a su tout de suite qu’on entrait dans une nouvelle ère. Autant que tu le saches, tout le monde doit lui obéir au doigt et à l’œil. Les choses et les gens.

L’ironie donnait à la voix d’Eva des inflexions tranchantes, tandis qu’elle tirait sur sa cigarette.

— Il a instauré de nouvelles règles, qui en ont calmé plus d’un… La première, c’est que tu ne dois parler à personne de ce qu’on fait ici. Même pas sur l’oreiller. Ne me demande pas pourquoi, lui seul le sait. Peut-être qu’il rêvait de faire carrière à la CIA, va savoir. Si tu as besoin de tout dire à ton mari, il vaut mieux te trouver un autre boulot. Ce serait dommage, parce que j’ai un bon pressentiment à ton sujet.

Au contraire, dissimuler à son mari la nature de son travail soulageait Irène. Ce serait plus simple de dire « Mon patron exige la confidentialité ». Et d’écarter les nuages.


Ce n’est que lorsque Eva avait remonté ses manches pour profiter des derniers rayons du soleil qu’Irène avait aperçu les chiffres sur son avant-bras. Elle avait détourné les yeux, pour ne pas la blesser. Mais Eva avait surpris son regard et répondu à sa question muette :

— Auschwitz. Ils m’ont tout pris, mais ils n’ont pas eu ma peau.

Tétanisée, Irène n’avait rien su dire. Et peut-être sa guide n’attendait-elle aucune réponse, car elle avait aspiré une dernière bouffée de cigarette et écrasé le mégot. Pendant des années, il n’avait plus été question du passé d’Eva.


Irène n’arrive pas à se le pardonner. Elle s’est longtemps raconté que son amie préférait ce silence. Quand elle a compris que ce n’était pas Eva qu’il protégeait, il était trop tard.

Et chaque fois qu’elle pense à elle, ou qu’elle lui manque, il est trop tard.

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