Quand elle pousse la porte, l’appartement a un air pimpant qu’elle ne lui connaît pas. Hilare et longiligne, Antoine lui tend un verre de bourgogne.
— Je me suis dit qu’il était temps que tu rencontres Pierre.
Un beau brun en chemise de lin, tablier noir et pantalon à pinces se penche pour l’embrasser, un grand sourire aux lèvres. Elle s’amuse de voir Antoine, qu’elle a toujours vu se nourrir de boîtes de conserve et d’œufs au plat, épris d’un homme qui cuisine et se met en frais pour recevoir. Elle devrait bien s’entendre avec cet universitaire à la rondeur épicurienne, qu’on imagine davantage au volant d’une berline familiale que plongé dans les archives du gouvernement de Vichy. Pourtant, il y passe le plus clair de son temps.
Il explique à Irène combien les documents administratifs de l’époque sont glaçants. Une note griffonnée au bas d’un formulaire révèle l’opportunisme d’un fonctionnaire, l’absence d’empathie pour les populations pourchassées que son autographe condamne à la mendicité, à l’exil ou à la déportation. La sécheresse de ces traces de papier est un couperet. Elle dément les justifications d’après-guerre. On n’y déchiffre aucune velléité de sauver, mais une indifférence meurtrière.
— Les archives ne mentent pas, sourit Pierre. C’est pour ça que tant de gens s’évertuent à les garder sous clef.
— Irène en sait quelque chose…, dit Antoine. Raconte à Pierre la bataille de l’ouverture des fonds de l’ITS. Il va adorer.
Elle évoque les années où elle travaillait pour Max Odermatt, dans un climat empoisonné où toute initiative était découragée, voire suspecte. Tant qu’Eva était en vie, elle s’en était accommodée, parce que son amie savait contourner les règles. À sa mort, une lassitude l’avait gagnée, l’épuisement de devoir toujours lutter contre le courant, les lenteurs bureaucratiques et les lubies du directeur. Elle confie à Pierre que ce dernier se vantait de n’embaucher aucun diplômé, et interdisait aux employés de communiquer sur leurs enquêtes en cours. Y compris en interne.
— Ça revenait à saboter leur travail ! lâche-t-il, sidéré.
— Il divisait pour mieux régner, répond Irène. Il considérait l’ITS comme son domaine réservé.
— Tu oublies qu’il devait rendre des comptes, objecte Antoine. Il bossait tout de même pour le Comité international de la Croix-Rouge ! Et au-dessus, il y avait une commission internationale…
— Il refusait aussi de fournir des documents aux procureurs qui travaillaient sur les crimes nazis, ajoute-t-elle à l’intention de Pierre. Au nom de la neutralité de la Croix-Rouge.
— Parlons-en, ironise Antoine. Pendant la guerre, elle avait une fâcheuse tendance à pencher d’un côté !
Complaisants envers les dignitaires nazis, les délégués suisses avaient refusé de protester contre les déportations. Ceux qui visitaient les camps ne trouvaient rien à redire aux conditions d’internement. Une cécité diplomatique nourrie par l’antisémitisme, pointe Antoine. La neutralité s’arrangeait de ces compromissions. À la Libération, la Croix-Rouge internationale s’était donné beaucoup de mal pour qu’on les oublie. Administrer l’ITS participait d’ailleurs de cette volonté. Les délégués avaient œuvré pour construire une paix durable, et faire ratifier de nouveaux accords de Genève. Mais l’humanitaire n’excluait pas d’avoir un agenda politique. Dans la guerre froide, le CICR avait choisi son camp depuis longtemps.
Irène se lève pour fumer à la fenêtre.
— Dans les années 80, réfléchit-elle, on commençait à parler d’étendre les réparations aux travailleurs forcés.
— Pour l’Allemagne, c’était un enjeu financier considérable, remarque Pierre, se prenant au jeu. Et si Odermatt avait freiné les enquêtes pour retarder le paiement des compensations ? Jouer la montre en attendant que les gens meurent ?
— C’était l’hypothèse d’Eva. À son arrivée, le délai de réponse est passé de quelques mois à plusieurs années. Après la chute du Mur, on a été inondés de courrier des anciens pays communistes. Il y avait un arriéré de près de quatre cent mille lettres…
C’est à ce moment-là que Paul Shapiro est entré en scène. Pendant dix ans, le directeur du Musée de l’Holocauste de Washington a tenté de convaincre la Commission internationale d’ouvrir les fonds de l’ITS aux survivants et aux chercheurs. Mais il avait beau descendre d’une famille décimée par la Shoah, les représentants internationaux haussaient les sourcils devant cette requête déplacée. Parmi les onze pays qui tenaient le sort des archives entre leurs mains, la majorité ne s’y intéressait guère. D’autres, comme la France et l’Allemagne, étaient déterminés à ce que leurs secrets restent enfermés dans les placards. Ils s’opposaient à l’ouverture, sous couvert de protection des données privées.
— Nous, on était tenus à l’écart de tout ça. Jusqu’au jour où Shapiro a obtenu l’autorisation de visiter l’ITS avec des membres de la Commission internationale. On avait reçu la consigne de ne pas répondre à ses questions. Tout le monde était gêné. Une ambiance de voyage officiel en URSS ! Il réclamait une liste des fonds, Odermatt prétendait qu’il n’y en avait aucune… De guerre lasse, Shapiro a mobilisé les associations de déportés et les médias. Il a déclaré qu’interdire l’accès à ces documents inestimables relevait du négationnisme. Ça m’a fait un tel choc que je suis tombée malade.
— Je m’en souviens, dit Antoine. Tu étais clouée au lit avec 39 de fièvre.
— J’étais à l’ITS depuis plus de dix ans. Eva venait de mourir. Cet article m’a réveillée. J’ai réalisé que le centre privait les survivants de réponses cruciales. Beaucoup sont morts dans cette attente… Je ne l’oublierai jamais.
Paul Shapiro a fini par triompher de la mauvaise volonté de ses interlocuteurs. L’élection d’Angela Merkel a été décisive. Sa nouvelle ministre de la Justice a levé les derniers obstacles juridiques. Voyant la partie perdue, le Comité international de la Croix-Rouge s’est retiré du jeu.
— Quelle histoire ! s’écrie Pierre. Au moins, elle finit bien. Ce n’est pas toujours le cas.
— C’est vrai. Aujourd’hui nos portes sont ouvertes aux chercheurs et aux descendants, des professeurs viennent avec leurs classes… Quand je les croise, je pense aux anciens déportés qui travaillaient là, après la guerre. Je me dis qu’ils seraient heureux de voir ça.
Même s’il avait aussi été une arme dans la guerre froide, le centre avait toujours abrité des enquêteurs consciencieux, dévoués envers les victimes. Ils sont le vrai visage de l’ITS, songe-t-elle en contemplant le Dôme illuminé à travers la vitre. Nous sommes ce qui reste, en définitive.
Pierre s’émerveille que dans un monde régi par le profit, un centre d’archives international se consacre à restituer des objets sans valeur marchande.
— C’est un projet magnifique, souligne-t-il.
— Quand la directrice m’a confié cette mission, j’ai eu peur, parce qu’elle impliquait de rencontrer les descendants. De fait, ces rencontres ne sont jamais ce que j’imaginais. Elles sont plus complexes et imprévisibles, plus intenses…
Sa pensée s’égare vers le beau visage de Lucia, l’émotion d’Agata et d’Elvire à l’évocation de leurs disparus. Le trouble de Rudi Winter, quand ils se sont quittés dans cette rue berlinoise.
— Aujourd’hui, je ne regrette pas d’avoir accepté. Même si j’ignore l’impact que ces objets auront sur eux. Antoine prétend qu’ils sont hantés ; il a raison.