Elvire

La lettre arrive un matin de juillet, avec les grains de sable dans les sandales et les serviettes dépassant des sacs, les impatiences dans les jambes, les reflets de lac dans les prunelles. Cette veille de congés dissipe la ruche. Leur dernière réunion a un parfum d’école buissonnière.

Depuis qu’il dort, Henning a rajeuni de dix ans. Ses cadences de travail impressionnent l’équipe. Avec une joie mesurée, il leur annonce que sa femme démarre une nouvelle grossesse.

Avant qu’ils ne se séparent, la directrice vient les féliciter. Le bilan des restitutions est positif, l’aide des bénévoles se révèle précieuse. Elle envisage de lancer une exposition itinérante, afin de sensibiliser le grand public au projet Stolen Memory. Pour commencer, elle tournerait dans les grandes villes d’Europe. Ensuite, pourquoi pas le monde entier ? Les membres de la Section de recherche et d’éclaircissement des destins toussotent poliment. Hum, excellente idée. Pourquoi ne pas la laisser mûrir et en reparler à la rentrée ? Chacun trouve une excuse pour s’éclipser, urgence dentaire ou dossier à boucler en dernière minute. Même Henning se défile, abandonnant Irène à la solitude du pouvoir.

— Vous avez retrouvé cet enfant volé, lui dit Charlotte Rousseau dans le silence des rangs désertés. Je n’y croyais pas. Je m’incline devant votre entêtement.

Les résultats de l’analyse ADN ont confirmé que Karl Winter était bien le frère d’Agata. Rudi a demandé à Irène d’organiser une rencontre à Berlin.

— C’est la meilleure partie de notre travail, ajoute la directrice. Réunir les familles.

— C’est vrai, répond Irène. J’espère que leurs retrouvailles seront douces. Ils ont tellement attendu…

Elle s’inquiète pour Karl, davantage encore depuis que Rudi le lui a présenté. C’était il y a quelques semaines, ils se promenaient avec lui dans le parc de la clinique. Elle voyait son regard bleu se poser sur une fleur de cerisier, une chenille processionnaire, un chardonneret pépiant en haut d’une branche. À cet œil patient, elle a reconnu le cinéaste. Cet homme dont on avait ravagé l’enfance trouvait la paix dans une attention au monde et aux êtres, si minuscules soient-ils. Elle a su qu’elle l’aimerait, et elle a commencé à se tracasser. Jusque-là, elle ne pensait qu’à Agata. Rêvait de récompenser son espérance de petite-fille. Maintenant elle mesure la fragilité de Karl. L’érosion de sa mémoire le désoriente. Comment accueillera-t-il cette étrangère, dont il a été séparé alors qu’il n’était qu’un bébé ?

Charlotte Rousseau lui trouve meilleure mine, même si elle n’est pas à proprement parler reposée. Est-ce l’arrivée de l’été ?

— La perspective des vacances, répond Irène un peu vite.

Elle redoute d’être démasquée, comme si elle transgressait la déontologie de sa profession. Cela fait deux mois que Rudi Winter est entré dans sa vie et qu’ils se partagent entre Berlin et Arolsen. Mais ici elle ne l’assume pas, elle rase les murs en espérant que personne ne les croisera à la boulangerie.

— Je vous comprends. Je compte les jours qui me séparent de la montagne Noire. Vous me raconterez Berlin ? Ah zut, j’oublie qu’il n’y a pas de réseau dans mon fief. Mes filles dépriment par anticipation. J’essaierai de trouver un promontoire, ou de profiter d’un jour de marché pour vous appeler.


La lettre l’attend sur son bureau, au milieu d’un fatras qu’elle doit ranger. Depuis qu’elle fréquente Rudi c’est encore pire, son quotidien déborde en piles décourageantes : formulaires administratifs, correspondances et dossiers en cours, demande de bourse pour Hanno, renouvellement du bail de son logement étudiant, devis pour la réfection de la terrasse ravinée par les pluies de printemps. Trouver le temps d’aimer relève de la gageure, le reste de sa vie en est dérangé. Comme s’il suffisait d’une respiration pour que tout déraille.

Elle tressaille en voyant l’adresse d’Elvire au verso de l’enveloppe bleue. Ouvre grand la fenêtre, et commence à lire.


« Chère Irène,

Je pense souvent à vous. À ce que vous avez fait pour moi.

Quand vous êtes partie, je n’ai pas trouvé les mots pour vous remercier. Tout se bousculait. Ce pierrot, je n’étais pas sûre de pouvoir le garder. Dans cet appartement où j’ai grandi, où viennent mes enfants. Il transpire la mort. Je l’ai rangé au fond d’un placard. Même là, il m’empêche de dormir. Je ne peux quand même pas le jeter. Ce serait comme de le jeter lui. Mon père. Vous voyez, j’arrive à l’écrire.

Les premiers jours, j’ai pensé que j’aurais préféré ne pas savoir. Je m’en voulais de le penser. Pour être franche, je ne sais pas comment vivre avec ça. Je suis une grande fille, mais j’ai peur des fantômes.

Quand mes enfants étaient petits, je ne supportais pas d’être séparée d’eux. S’ils quittaient la maison pour le week-end, je ressentais une angoisse terrible. Mon mari ne comprenait pas, et je n’arrivais pas à lui expliquer.

Aujourd’hui, Raphaël est papa et Mathilde vient de se marier. Pourtant, il suffit qu’ils s’en aillent pour que cette vieille peur revienne. Je les embrasse de toutes mes forces, j’ai beaucoup de mal à les laisser partir. Ils le savent, ils m’appellent dès qu’ils sont chez eux. On en plaisante.

Lorsque ce terroriste islamiste a tué des enfants dans une école juive, il y a quatre ans, j’ai perdu le sommeil. De nouveau il y a quelques mois, quand cette femme discrète a été sauvagement battue et défenestrée chez elle, pas très loin de chez moi, à Belleville. Parce qu’elle était juive. Quand l’angoisse remonte, je me démène pour la chasser. Je repeins les murs, je remplis la maison d’amis et de musique. Mais là, j’ai l’impression d’avoir un fantôme à demeure. Comme dans ce conte que je lisais à mes enfants, où une sorcière habite le placard. Misère.

Ma mère repoussait la tristesse. Maintenant je comprends, je suis à sa place. J’espère que mes enfants sont prudents, mais je ne veux pas qu’ils vivent la peur au ventre. Ce ne serait pas vivre.

Alors je leur donne des provisions d’amour. Moi, j’ai encore dans l’oreille la douceur des petits noms que me donnaient ma mère, l’oncle Rafo et leurs amis. Pasharika. Hanoumika. Kokonika de mandel[12]. Tia Lisa m’apprenait à jouer au bridge. Tia Eugénie chantait des chansons d’amour en djudyo dont je raffolais, même si elles se terminaient toujours mal. Tia Dolly arrivait les bras chargés de desserts. Je rêve encore de son malibi à l’eau de rose. Tio Sento était plein d’histoires. Il suffisait de l’écouter pour voyager du Caire aux rives du Bosphore. Je les admirais de passer d’une langue à l’autre, comme des jongleurs. Je croyais qu’ils n’avaient que des souvenirs joyeux. Je jouais avec leurs petits-enfants, on a poussé ensemble.

Aujourd’hui, on cuisine pour retrouver la saveur de ces moments. On teste douze recettes de borekitas de muez, on discute sans fin de la cuisson des boulettes de viande, de la préparation des filas (si vous ne connaissez pas, je serai ravie de vous faire goûter). On ne retrouve jamais le goût précis de nos souvenirs, mais on essaie.

J’apprends le djudyo, et je suis fière d’arriver à lire la lettre de ma mère dans le texte.

Elle ressemble à nos kantigas, où l’amour est cette vague qui vous submerge et se retire. Quand elle s’en va, que laisse-t-elle de nous ?

Ma mère gardait toujours une place pour ceux qui étaient partis. Au cas où. C’est ce qu’elle a fait avec lui. Je relis les cartes postales que vous m’avez envoyées, celles qu’il a adressées à son ami israélien. Ça me touche qu’il parle d’elle. Peut-être qu’ils se sont aimés jusqu’à la fin, d’un bout du monde à l’autre.


Chère Irène, je ne sais pas si je pourrai m’habituer à ce pierrot. Mais lui, j’aurais aimé le connaître. Le regarder réparer la coque des bateaux. Voyager avec lui.

Grâce à vous, il existe pour de vrai. Je fais des projets : emmener mes enfants à Prague et chercher ensemble la rue Kaprova. Retourner avec eux à Thessalonique.

Je leur montrerai la ville où Lazar et Allegra se sont aimés. Je leur dirai qu’ils avaient choisi la vie tous les deux, même si c’est parfois le choix le plus difficile.

Pour tout ça, permettez-moi de vous donner una abrasada, comme on dit chez moi.

Elvire »

Irène la ressent, cette embrassade. Celle qu’on échange sur le quai avant de prendre la mer. Elle devine qu’Elvire est à l’aube d’une longue traversée, et qu’elle y trouvera Lazar.

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