Le sommeil la fuit. Certaines phrases lui reviennent, charriant une eau trouble : « Żydokomuna », « À leurs yeux, les Juifs et les communistes, c’est la même chose ».
Elle revoit Hanno ce jour de novembre d’il y a cinq ans. Cette interrogation dans ses yeux. Elle a su tout de suite qu’elle n’y couperait pas. Que c’était là, maintenant. Il rentrait du collège. Ils avaient eu un cours sur le Troisième Reich. Il a croqué dans une pomme, l’a reposée sur le plan de travail :
— Il a fait quoi, Opa, pendant la guerre ?
Pour gagner du temps, elle a voulu savoir ce que son père avait répondu.
— Il dit qu’il a fait la guerre, mais que c’était pas un nazi. C’était son devoir, il était obligé.
Elle a hoché la tête, tentée d’en rester là, même si elle sentait que cette explication ne le satisfaisait pas.
— Pourquoi tu t’es fâchée avec Opa ? a insisté Hanno.
D’instinct, il reliait les deux questions. Quinze ans. Avait-il grandi si vite ? Irène lui devait la vérité. Elle n’était pas sûre qu’il soit prêt à l’affronter. Mentir n’était pas envisageable. Si le collège estimait qu’il était assez grand, elle ne pouvait se dérober. Elle a pris une inspiration.
Quand elle les avait rencontrés, elle les avait trouvés vieux. Wilhelm avait seize ans de plus qu’elle. Son beau-père était né en 1920. Pour la jeune femme qu’elle était, ce monsieur de soixante-quinze ans était intimidant, avec sa moustache et ses lunettes qui lui faisaient des yeux de hibou. Elle n’osait l’appeler Erwin. Les premiers temps, elle disait Herr Meyer. Avenante et replète, sa femme paraissait plus accessible. Irène avait vite déchanté, Magda ne serait pas une alliée. À ses yeux, une femme devait se dévouer exclusivement à son foyer, et le travail d’Irène la fatiguait au point de la rendre stérile. Cinq ans, et rien ne venait. Irène endurait stoïquement ses insinuations, sa bienveillance de surface.
Erwin était plus franc. Il s’était marié tard et avait fait carrière dans la construction automobile. Il savourait une retraite méritée dans sa jolie maison à colombages, faisait du vélo et de la marche à pied, même si la guerre lui avait laissé des rhumatismes et des acouphènes. Erwin fustigeait l’individualisme du monde moderne. Il avait pleuré devant les images de la chute du Mur, et organisait des collectes pour aider les Allemands de l’Est à s’installer dans la région. Il avait accueilli à bras ouverts cette belle-fille française. Irène était parfois troublée qu’il ait connu l’Allemagne nazie. Il avait vingt ans au début de la guerre et l’avait faite, sans qu’elle sache précisément ce que ces mots recouvraient. Elle n’avait osé poser la question à Wilhelm qu’après leur mariage. Il lui avait répondu que son père n’avait rien à se reprocher. Erwin avait combattu dans une division d’infanterie et sa jeunesse avait été brisée par la guerre, voilà ce qu’on pouvait en dire.
Ils n’en avaient jamais reparlé, jusqu’à ce déjeuner de Pâques. Qui avait commencé sous les meilleurs auspices, avec un agneau confit et l’annonce de sa grossesse. Enfin ! Les futurs grands-parents étaient transportés de joie, même si Magda ne comprenait pas qu’Irène s’entête à garder son travail. L’épuisement causait des accouchements précoces, pourquoi prendre ce risque ? Irène avait eu terriblement envie d’un verre, tout à coup. Elle s’était raisonnée. Elles ne deviendraient jamais des amies, mais Magda serait une bonne grand-mère, c’était l’essentiel. Sa grossesse rendait Irène plus émotive. Elle ressentait davantage l’éloignement de sa famille et accueillait l’affection de ses beaux-parents avec reconnaissance. En face d’elle, Wilhelm souriait, ému. Elle le trouvait beau, dans cette chemise bleu roi. Attendrie, elle avait noté que sa belle chevelure noire commençait à grisonner sur les tempes. Il avait emprisonné ses doigts dans les siens. Elle espérait que leur enfant hériterait de ses mains.
— Tu seras un vieux papa, comme ton père, avait plaisanté Magda en trinquant à la santé du bébé.
— Moi j’ai pas eu le choix, j’ai dû attendre que les Russes me libèrent. Toi, quelle est ton excuse ? riait Erwin.
Dans le tintement du cristal, Irène avait pensé, il a fait la guerre sur le front de l’Est. Son sourire s’était figé, elle avait volé une gorgée de vin à Wilhelm. Elle avait imaginé l’enfant gambadant dans ce jardin, décorant les arbres avec des œufs peints, préparer des nids de feuilles et de mousse pour le Lièvre de Pâques. D’ici un an ou deux, ne faudrait-il pas mettre en route un petit frère ou une petite sœur ? Cette pensée l’angoissait un peu. Elle avait le temps d’y réfléchir. Après tout, elle n’avait que vingt-huit ans.
Était-ce l’évocation du camp de prisonniers ? Le ton de la conversation avait changé. Tendant l’oreille, elle avait compris que son beau-père évoquait l’exposition qui tournait en Allemagne depuis des mois : Guerre d’extermination. Les crimes de la Wehrmacht, 1941-1944. Elle avait provoqué un séisme dans l’opinion, des débats enflammés jusqu’au Bundestag. Les associations d’anciens combattants organisaient des manifestations. Erwin s’y était rendu avec d’autres vétérans et ne décolérait pas. Il jurait qu’ils feraient interdire cette saloperie, ils avaient des soutiens politiques.
Elle aurait dû se taire, laisser passer l’orage. Mais ce jour-là, il semblait qu’Eva ait pris possession d’elle. Elle avait envie d’en découdre, de provoquer cet homme qui enveloppait sa guerre de silence.
— Je ne comprends pas ce qui vous dérange, avait-elle dit calmement.
Surpris, son beau-père lui avait répondu que cette exposition était un tissu de mensonges, qu’elle diffamait la Wehrmacht, qu’elle les salissait tous.
Wilhelm lui envoyait des signaux muets qu’elle avait choisi d’ignorer :
— Ça me paraît difficile à soutenir. Il y a mille cinq cents photos, des lettres, des ordres de mission, des comptes rendus d’exécution… Et ce n’est qu’un échantillon.
Erwin l’avait coupée, rouge d’indignation :
— Tout ça, c’est monté de toutes pièces pour salir la Wehrmacht ! Pour insulter les morts ! Tu crois que les Français cracheraient sur leur armée ? Qu’ils exposeraient ce qu’ils ont fait à Alger ?
Elle avait rétorqué que ces crimes avaient été largement documentés par les soldats eux-mêmes. Ces clichés de fantassins posant hilares devant des pendus, ou au bord de fosses remplies de cadavres, étaient des souvenirs immortalisés pour la postérité, qu’ils gardaient dans leur portefeuille ou envoyaient à leur fiancée. Évidemment, une fois exposés au public, ils devenaient plus difficiles à assumer.
— Qu’est-ce que tu en sais ? avait-il crié.
— C’est mon travail, Erwin. Je passe mes journées dans des archives de ce genre.
Cet aveu lui avait échappé. Ils la fixaient avec stupeur, comme si elle venait de leur révéler qu’elle appartenait aux services secrets et qu’ils étaient sur écoute depuis des années.
— Tu ne sais rien, avait lâché son beau-père en la toisant avec mépris. Tu n’es qu’une gamine. Tu ne sais pas comment c’était, cette foutue guerre.
— C’est vrai, je ne sais pas. Alors racontez-moi. Vous étiez sur le front de l’Est ? En quelle année ?
Le regard de Wilhelm la brûlait. Elle n’était plus la jeune épouse, la belle-fille timide. Elle redressait les torts, exposait l’imposture. Il fallait en finir avec ce mythe de la Wehrmacht propre. De ces pauvres soldats, qui avaient découvert en 1945 des horreurs dont ils ignoraient tout. Elle ne comprenait pas que cette légende perdure, malgré des décennies de travaux historiques. Depuis six ans qu’elle travaillait à l’ITS, elle avait découvert l’étendue des crimes et des complicités. Le consentement aux spoliations, aux déportations, au travail forcé. Combien de nuits blanches, après la lecture de certains documents ? La sécheresse des rapports administratifs, la transformation des corps en unités, du meurtre en liquidation, en solution.
— Du printemps 1941 à la fin 1942, si tu veux savoir, avait répondu le vieux. Dix-neuf mois de front. Je ne l’ai pas volée, ma croix de fer. Tu sais contre quoi on se battait ? Quand on est arrivés à l’Est, les gens pleuraient de joie, parce qu’on les délivrait de Staline. Qu’est-ce que tu sais des Bolcheviques ? Tu as vu ce qu’ils ont fait là-bas ? Leurs saloperies, ça t’intéresse ? Oui, c’était une guerre horrible. Comme toutes les guerres. Elle m’a pris ma jeunesse. Gott sei dank, mon fils n’a pas eu à vivre ça. La SS était brutale, oui. Ces types-là ont du sang sur les mains. Mais la Wehrmacht a toujours été correcte.
— Non, Erwin. Une armée qui collabore à l’extermination des Juifs, qui assassine des civils n’est pas correcte. Il faut trouver un autre mot. Vous les avez vues, ces photos.
— C’est un mensonge, a-t-il murmuré, le regard fixe. On se battait contre les partisans. On n’avait pas le choix, c’était eux ou nous.
— C’étaient des gosses. Des mères, des vieux. Des gens désarmés, sans défense. Vous les avez vus, avait-elle insisté, comme si elle le forçait à regarder dans la fosse.
Brusquement Magda s’était dressée, renversant la bouteille. Une tache écarlate s’élargissait sur la nappe blanche. Elle lui avait hurlé de débarrasser le plancher, l’avait poursuivie de ses cris jusqu’à la porte. Quand Wilhelm avait tenté de la calmer, elle avait fondu en larmes. « Je ne veux plus jamais la voir, avait-elle martelé. Jamais, tu m’entends ? Comme s’il n’avait pas assez souffert comme ça, ton pauvre père. »
Sur le trottoir, Irène avait senti l’enfant bouger pour la première fois. Elle avait posé sa main sur son ventre, pour le protéger, même s’il était trop tard. Sa colère retombée, elle était submergée d’émotions contradictoires. Elle aurait voulu que Wilhelm la comprenne et lui pardonne, pleurer longuement dans ses bras. Il s’était contenté de lui ouvrir la portière passager, avec cette galanterie dont il ne pouvait se défaire. Après avoir dépassé la pancarte du village, il lui avait demandé : « Qu’est-ce qui t’a pris ? » Il avait l’air accablé.
Elle n’arrivait pas à se l’expliquer. La grossesse la mettait à fleur de peau, exacerbant la moindre contrariété. Elle espérait des paroles de réconfort qui ne venaient pas. Elle voulait bien admettre qu’elle était allée trop loin, mais sa mère avait réagi avec une telle violence…
— Elle ne supporte pas qu’on attaque mon père, avait-il répondu, comme si ça justifiait de jeter dehors sa belle-fille enceinte.
Son regard restait rivé sur la route.
Plus tard, elle l’avait enlacé avec une fièvre tissée d’angoisse. Elle voulait faire l’amour, qu’il la rassure. Il l’avait repoussée doucement et s’était tourné, il était fatigué. Les jours suivants il avait prétexté des soucis, un surcroît de travail. Des semaines avaient passé sans qu’il éprouve le besoin de la toucher. Il ne la désirait plus, il s’était détaché. Pendant six années, il avait eu besoin de la serrer dans ses bras dès qu’il passait la porte, de la tenir, de la respirer. Maintenant, il s’écartait de ce corps qui portait son enfant. Il veillait à ce qu’elle ne manque de rien, se montrait prévenant, s’inquiétait d’une douleur inexplicable, connaissait par cœur le numéro de la sage-femme. Mais chaque jour, le silence avalait ce qui restait de leur amour, avec l’avidité du Néant de L’Histoire sans fin. Elle se glaçait de l’intérieur. Son corps plein s’épanouissait sur une terre brûlée. Elle aurait préféré que Wilhelm lui fasse des reproches, qu’il brise des assiettes. Son indifférence polie la torturait.
Elle espérait que la naissance les réunirait. Hanno était venu au monde le 4 septembre. Dès le premier regard, Wilhelm avait été fou de leur enfant. Il l’avait remerciée pour ce cadeau, mais n’avait pas eu un geste pour elle et son regard était dépourvu de chaleur. Elle n’arrivait pas à l’accepter, s’effondrait dès qu’il quittait la chambre. La sage-femme lui avait dit qu’elle faisait une dépression post partum. Son ventre et son cœur étaient vides. Ce déjeuner de Pâques était la lézarde à partir de laquelle tout ce qui paraissait solide s’était désagrégé.
Le jour où il les avait ramenés de l’hôpital, en franchissant le porche, elle avait compris qu’elle était incapable de partager cette maison avec un étranger. Dans la nuit, elle lui avait dit qu’elle voulait s’en aller. Wilhelm avait objecté que le bébé était trop petit, qu’elle n’était pas remise de l’accouchement. Elle ne pouvait attendre davantage. Il n’avait pas bataillé longtemps. Si elle voulait divorcer, soit. Elle en porterait la responsabilité.
Raconter ce naufrage à son fils était impossible. Quinze ans plus tard, elle s’était contentée de retracer les grandes lignes de la dispute avec son beau-père, et d’avouer que Wilhelm ne lui avait jamais pardonné.
— Alors Opa c’était un salaud ! Il a tué des innocents !
La douleur dans sa voix, sur son visage.
— Je ne sais pas, mon chéri. Peut-être que ton grand-père n’a rien fait. Certains ont refusé de commettre ces crimes, d’autres n’y ont jamais été mêlés. Il y a aussi des soldats qui ont déserté et qu’on a fusillés, ou envoyés dans des bataillons disciplinaires.
— Mais ceux qui refusaient de tirer sur les gens, on les fusillait ?
— Pas s’ils refusaient de tuer des civils. Ils n’étaient pas sanctionnés pour ça.
— Alors pourquoi ils l’ont fait ? a demandé Hanno.
Il avait l’air si vulnérable, avec ses doigts tachés d’encre, ses lunettes rouges et ses boucles en bataille. Elle aurait aimé pouvoir lui dire : « Ne t’inquiète pas, ce n’est pas pour de vrai. À la fin l’ogre meurt, et le Petit Poucet s’échappe avec ses frères. »
— Parce que c’est dur de désobéir à un ordre. Surtout pour un soldat. Et encore plus difficile de se désolidariser du groupe. Parce qu’on leur avait répété que ces gens étaient des sous-hommes, que leur vie ne valait rien. Que les Juifs étaient tous des partisans, des communistes. Et que s’ils ne tuaient pas leurs enfants, ils grandiraient et se vengeraient.
Hanno réfléchissait.
— Pourquoi il t’a pas défendue, Papa ?
— Je l’ai blessé, en me disputant avec ton grand-père.
— Mais tu disais la vérité !
— Même quand on dit la vérité, on peut avoir tort, lui a-t-elle répondu avec un sourire triste.
Elle se rappelait la détresse qui avait suivi sa résolution. Le lendemain, elle avait rempli des valises et des cartons de livres, mais elle était épuisée et ne savait où aller. Ce matin-là, Eva lui avait rendu visite et l’avait trouvée en larmes dans la cuisine, le bébé au sein. Une heure plus tard, elle entassait leurs affaires dans sa voiture, balayant les scrupules d’Irène. Elle avait une chambre d’ami qui n’avait jamais servi, et un chat misanthrope. Mais ça, c’était son problème.
Pendant trois mois, Irène et son fils avaient bousculé sa tranquillité, et Eva avait veillé sur eux à sa manière. Même si elle s’en défendait, elle s’était attachée à Hanno. Quand elle était de bonne humeur, elle lui parlait en yiddish, l’appelait Tatele. Elle les aurait gardés plus longtemps, mais Irène ne voulait pas abuser de son amitié. Elle avait fini par trouver un studio à louer en centre-ville.
Une fois livrée à elle-même, la tristesse l’avait rattrapée. Elle avait dérivé pendant des semaines, accomplissant des gestes somnambules pour le bébé. Et peu à peu, Hanno l’avait forcée à revenir. Elle se souvient encore de l’intensité de son regard myope, de la force de ses doigts minuscules. Il l’avait conquise, comme un territoire. Avec ses pleurs aigrelets et ses sourires aux anges, l’odeur du lait et de la peau. Elle n’était pas seule. Il était temps d’affronter cette vie, de la goûter.
Au début de l’année suivante, elle avait repris le travail. Chaque enquête était un défi intellectuel qui lui permettait d’échapper à son chagrin, à sa culpabilité. Elle allait mieux. Parfois elle s’étonnait de ne pas souffrir. La perte devenait plus douce, comme une chute sur le sable. Son quotidien était dense et harassant, elle n’avait pas le temps de penser à elle et en était soulagée.
Un soir, elle avait allumé la télé à une heure tardive. Elle était tombée sur une émission en direct. La présentatrice au brushing impeccable interviewait un vétéran de la Wehrmacht. L’exposition continuait à faire parler d’elle. Dans chaque ville où elle s’arrêtait, des foules de militants d’extrême droite défilaient avec des pancartes : « Gloire et honneur de l’armée allemande ! », « Aujourd’hui comme hier, tout pour l’Allemagne ! » Des anciens combattants s’exprimaient dans les journaux, se disputaient devant les caméras. Cette nuit-là, un vieillard tremblait sous les lumières cruelles du plateau.
— Qu’avez-vous ressenti en visitant l’exposition ? l’interrogeait la journaliste avec un sourire indéchiffrable.
Elle avait forcé sur le fond de teint, ou rentrait des sports d’hiver.
— Ça m’est revenu comme si c’était hier. Tout est vrai, vous comprenez ? avait-il avoué dans une expiration. Tout est vrai. Un jour, je suis entré dans une église. Dans un village, près de Tarnopol. Les gens m’ont regardé avec des yeux brûlants de haine. Ils avaient raison. Ce qu’on a fait là-bas, je ne peux pas l’oublier. Ils disaient qu’on pouvait être fiers, qu’on avait fait notre devoir de soldats. Si c’est ça, le devoir… J’ai honte du soldat allemand. J’ai honte de moi…
Secoué de sanglots, il s’effondrait, offrant à la présentatrice l’image choc qu’elle espérait.
Irène pleurait devant l’écran.
Elle éprouvait de la compassion pour cet homme. Après la guerre, les soldats qui avaient commis ces crimes avaient été absous de toute culpabilité. Et tout ce temps, pendant qu’on glorifiait la Wehrmacht, sa bravoure et ses valeurs, on les laissait affronter seuls ce que le nazisme avait fait d’eux. Ce qu’ils s’étaient fait à eux-mêmes.
Elle pensait à Erwin. À la digue qu’il avait bâtie pour se protéger de sa mémoire. Elle l’avait écroulée sans savoir ce qu’il y avait derrière. Elle ne saurait jamais. Comme elle ignorait ce qui hantait Wilhelm, ce qu’il repoussait de toutes ses forces. Dans sa croisade contre le déni, elle l’avait oublié.
C’est ce qu’elle a essayé de dire à Hanno, ce jour-là. Elle n’est pas sûre qu’il l’ait entendu.
Cette nuit, en regardant la neige glisser sans bruit sur la vieille ville, elle redoute l’épaisseur du silence.