Irène est sûre d’avoir un livre de Germaine Tillion sur Ravensbrück dans sa bibliothèque. Maintenant qu’elle vit seule avec Hanno, ses livres prennent leurs aises. Avant son divorce, elle cachait une imposante bibliographie sur la persécution nazie dans la soupente où elle avait aménagé son bureau. Elle avait dit à son mari qu’elle gérait un fonds d’archives datant de la guerre. Il n’avait manifesté aucune curiosité. Elle en avait été blessée, même si ça lui facilitait les choses. Wilhelm estimait peut-être que le travail d’une femme était accessoire, le centre de sa vie étant par essence domestique. Elle craignait que leur premier enfant, quand il viendrait, n’accapare ce qui lui restait d’indépendance. Elle avait mis longtemps à se décider à être mère. Son travail occupait de plus en plus de place dans sa vie et dans ses pensées. Irène n’imaginait pas y renoncer. Elle lisait en cachette toutes sortes de documents sur la Seconde Guerre mondiale, profitant des déplacements professionnels de Wilhelm pour rouler jusqu’à Cassel ou Göttingen et s’approvisionner dans les librairies. Parfois, elle dormait à l’hôtel et passait la soirée à se promener dans les rues, s’arrêtait aux terrasses des Biergarten et savourait l’atmosphère d’une ville étudiante. Elle retrouvait cette liberté d’improviser, de suivre ses désirs sans les aliéner à ceux d’un autre. Entrait dans un cinéma pour la dernière séance d’un film italien, lisait au soleil sur les marches d’un musée. Croisait le regard insistant d’un inconnu, et s’endormait grisée dans sa peau de voyageuse anonyme, bercée par les bruits de la ville. Dès le lendemain, elle ressentait cette petite morsure de culpabilité et le manque de Wilhelm, roulait un peu trop vite sur la route du retour. Elle s’étonnait de pouvoir l’aimer en lui dissimulant des morceaux de sa vie, comme des respirations secrètes. Pour autant, elle n’avait pas le sentiment de lui voler quoi que ce soit. Ce travail qui se muait en vocation l’aidait à résister à quelque chose d’informulé dont elle ne pouvait cerner les contours. Une pression souterraine.
Irène pense à Elsie Weber, qui voulait échapper à une vie décidée pour elle. Le Troisième Reich lui en avait offert l’opportunité. Même si son nouvel horizon était cerné de barbelés et régenté par des hommes, elle pouvait y gagner de l’autonomie. Exercer son pouvoir sur des femmes qu’elle avait été conditionnée à traiter en inférieures. Même si certaines étaient plus cultivées ou d’un milieu social plus élevé, elles n’appartenaient pas à la Communauté du peuple. Aux yeux d’Elsie, elles n’étaient que des animaux sauvages, à dresser et à soumettre. Pourtant, elle a vu cette Polonaise qui cherchait sa sœur sous la tente, surprise qu’une prisonnière corresponde aux critères de la beauté aryenne. Trente ans après la dénazification, sa vision du monde est encore imprégnée des critères raciaux inculqués dans sa jeunesse. Comme si plusieurs décennies de démocratie ne pouvaient effacer la trace des années où elle s’est sentie soulevée par les vagues de ferveur hitlériennes.
Irène reprend la confession de la gardienne là où elle l’avait laissée :
« Au procès, les gardiennes ont juré qu’elles ignoraient la destination du camion qui venait chaque soir chercher les détenues. Le chauffeur a dit qu’il allait où on lui disait d’aller, se garait là où on lui ordonnait de le faire. Ce qui arrivait au chargement ne le regardait pas. Comment ça pouvait être vrai ? Il se garait à cinquante mètres de la chambre à gaz et laissait tourner le moteur, pour couvrir les cris des femmes enfermées à l’intérieur. Très vite, tout le monde a su. Des Juifs d’Auschwitz qui brûlaient les corps, aux détenues qui respiraient la fumée puante du crématoire. Elle noircissait les nuits les plus claires.
Je ne veux pas te mentir, ma fille chérie. Nous vivions les derniers mois d’une guerre totale. Notre sort se jouait à quelques centaines de kilomètres, sur la ligne de front où nos soldats mouraient par milliers. Les nouvelles étaient chaque jour plus désespérantes, alors je me concentrais sur ce que j’avais à faire. Même si je détestais notre gardienne-chef. Entre nous, on l’appelait la Reine, parce qu’il fallait toujours se plier à ses caprices. Elle était vicieuse et paradait devant nous, flanquée de ses gardes du corps SS, le Grand et le Balafré. Le premier s’enivrait du matin au soir.
De toute façon, les détenues qu’on nous envoyait étaient condamnées. Nous avions pour consigne de ne pas soigner les malades et d’affamer tout le monde, de prolonger les appels dans le froid. Les plus faibles s’écroulaient dans la neige. Certaines nuits, je les revois tomber sans bruit ; leurs corps ne pesaient plus rien. Dans leur état, la mort était une délivrance. Chaque soir, une cinquantaine partait avec le camion.
Un jour, à la fin février, j’ai reconnu la Polonaise dans un groupe de prisonnières transférées de Ravensbrück. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait avec les vieilles, les malades et les folles. J’ai cru à une erreur. Le SS qui chassait les détenues dans les blocks avait encore fait du zèle. Au début, je n’ai pas fait attention à l’enfant. Et puis j’ai remarqué qu’elle ne le lâchait pas d’une semelle et qu’elle avait pour lui les gestes d’une mère. Je me suis renseignée, c’était un orphelin arrivé dans un convoi de Juives de Belgique. Un petit singe malingre et repoussant, aux yeux trop grands pour sa figure, comme tous ceux qui traînaient dans le camp. De temps en temps, les SS en raflaient quelques-uns. Les plus faibles se laissaient prendre facilement. »
Irène lâche la lettre, respire. Cette manière de parler des déportées et des enfants la révulse.
Elle éprouve le besoin d’appeler son fils. Sa voix sur le répondeur la réchauffe et la ramène au présent. Elle lui laisse un message pour lui proposer d’inviter Toby à dormir chez eux. Au programme, pizzas et film, mais pitié, pas de film d’horreur ce soir. Elle aimerait une comédie, quelque chose de léger.
Irène raccroche, prête à retourner à Uckermark. Elle se dit que les mots d’Elsie sont assortis à l’univers qu’elle dépeint. De la laideur pour décrire l’horreur, ton sur ton.
« En rentrant au quartier des SS, j’ai interrogé la surveillante-chef du grand camp. Elle m’a appris que la Polonaise avait la chance de travailler à la cantine des SS. Une privilégiée. Il avait fallu qu’elle s’entiche de cet orphelin juif, qui devait être transféré avec d’autres gosses au camp de Bergen-Belsen. Elle l’avait caché dans son block, elle volait des provisions pour le nourrir. Une espionne l’avait dénoncée au chef de la Gestapo, qui les avait rajoutés à une liste pour Mittwerda. Ce n’était pas une erreur, elle méritait son sort.
Le lendemain, je l’ai observée. Elle lui donnait la becquée, partageait avec lui sa maigre ration. Il n’avait que la peau sur les os, il tenait à peine debout. De son mouchoir, elle nettoyait son visage crasseux avec un peu de neige trouvée sur le rebord de la fenêtre du block. La voir faire me dégoûtait. J’avais envie de la secouer, de lui hurler que ce petit singe n’avait pas d’avenir. J’aurais perdu mon temps. Et puis qu’avais-je à faire d’une Polonaise ?
J’avais la réputation d’être dure, mais je ne frappais jamais sans raison. Quand elles me voyaient, les détenues osaient parfois me supplier de leur donner un bout de pain ou un peu d’eau. La surveillante-chef les aurait tuées pour moins que ça. La Polonaise était trop fière pour quémander. Le petit gémissait doucement et elle lui parlait à voix basse, lui donnait un peu de neige à sucer pour tromper la soif.
En début d’après-midi, la sirène de l’appel a retenti. Je suis entrée dans un block et je l’ai surprise accroupie au fond, dans l’obscurité. Elle remettait en place une latte de plancher sous le dernier châlit. Je l’ai bousculée, j’ai trouvé le médaillon qu’elle avait caché dessous. J’ai vu qu’elle y tenait. Elle a promis de me donner quelque chose en échange si je le lui laissais. Elle n’avait rien, que pouvait-elle me donner ? Je lui ai ri au nez et j’ai glissé le médaillon dans ma poche. Elle m’a fixée quelques secondes, il y avait de la haine dans ses yeux. J’aurais dû la gifler, je ne sais pas ce qui m’a retenue. »
Comme elle est étrange, cette fascination d’Elsie pour une déportée. Une Polonaise, qui plus est. La lie de la terre, pour un Allemand du Troisième Reich. À peine plus haut que les Juifs, sur l’échelle de la valeur raciale. Faut-il y déchiffrer une attirance défendue ? Du point de vue d’Elsie, des cheveux blonds et des yeux bleus trahissaient la présence d’un sang pur. Où qu’il soit, même caché en territoire ennemi, la moindre goutte de ce sang devait être sauvée, comme le martelait la propagande nazie. La gardienne devait avoir du mal à supporter que l’objet de son désir se rabaisse en s’attachant à un enfant juif. Dans cette scène de vol, Irène perçoit un mélange de violence et de trouble. La gifle suspendue, la proximité des corps, la prédation. En lui arrachant l’objet, Elsie force la Polonaise à la regarder. Elle l’oblige à plier devant son pouvoir.
Irène enfile ses gants, défait le papier-bulle pour libérer le médaillon. C’est un bijou ancien, délicat et modeste. Elle est touchée par la simplicité de la chaîne de bronze de ce pendentif en forme de mandorle, qui abrite une Vierge à l’Enfant d’inspiration russe, en émail noirci. Si la déportée travaillait à la cantine des SS, peut-être l’avait-elle troqué contre de la nourriture.
Elle reprend sa lecture :
« À l’appel, la gardienne-chef les a forcées à se déshabiller. La Polonaise serrait le petit dans ses bras pour le réchauffer. Il ne devait pas peser bien lourd, mais au bout de plusieurs heures, même une plume commence à peser. Elle avait été assez maligne pour se mettre dans les derniers rangs. Le Balafré a quand même fini par la remarquer et lui a hurlé de lâcher le gosse, faisant claquer son fouet à quelques centimètres de sa figure. Le petit Juif tremblait dans ses bras. Elle l’a posé avec précaution, ses pieds ont frémi en touchant la neige. Trop tard, la Reine les avait vus. Elle avait ses rituels. Elle se plantait devant les prisonnières et les laissait attendre nues dans les bourrasques de neige. Elle repérait les plus faibles, celles qui vacillaient ou avaient les jambes enflées, les folles au bord de la crise de nerfs. Elle prenait son temps, le camion ne serait là qu’à 18 heures. Elle a marché jusqu’au gamin. Souriante, elle lui a demandé s’il aimait les bonbons. Il a regardé la Polonaise, comme s’il espérait qu’elle lui souffle la bonne réponse. La Reine s’impatientait : “Tu as perdu ta langue ?… N’aie pas peur. Viens avec moi, je te donnerai des bonbons.”
Elle lui parlait comme à un petit garçon qu’elle aurait croisé dans un salon. Il ne jouait pas le jeu, il ressemblait à un lapereau pris au piège. Elle lui a effleuré l’épaule de sa cravache. Le manche en argent scintillait dans sa main. Le cadeau d’un officier SS, comme elle aimait nous le rappeler. Puis elle l’a attiré vers elle. C’est comme ça qu’elle sélectionnait les détenues pour le gaz. Ensuite elle criait Links ! et les femmes devaient se ranger sur le côté gauche. Si elles étaient trop lentes, elle les cinglait de sa cravache. Si elles résistaient, les gardes étaient là en renfort. Le petit Juif n’avait pas la force de crier, il émettait des sons vidés de souffle. Le plus grand des SS l’a jeté sur son épaule. Au même moment, la Polonaise est sortie du rang. Son corps maigre était encore musclé. Elle se tenait droite, comme si elle était tenue par un fil invisible. D’une voix forte, en détachant les syllabes, elle a dit en allemand : “Ich bleibe bei ihm[1].”
Je me souviens du silence. On n’entendait que les gémissements du vent.
— Tu peux encore travailler, a dit la gardienne-chef.
— Je veux aller où il va, a répété la Polonaise.
La Reine la fixait sans répondre.
L’autre a compris qu’elle devait la supplier. On voyait que ça lui coûtait. Elle avait la fierté d’une Allemande de sang. J’avais envie de la gifler, de lui hurler qu’elle n’avait pas le droit de faire ça. Sa peau était marbrée par le froid. Elle a dit : “Je vous en prie.” J’ai senti un flot de bile se mêler à ma salive.
La gardienne-chef savourait ce moment. La seule prisonnière valide de ce rassemblement d’éclopées demandait la permission de mourir. Elle a pris le temps d’y réfléchir, et puis, d’un mouvement de cravache, elle lui a fait signe de rejoindre le gosse et les quatre femmes qui attendaient à l’écart.
La sélection s’est poursuivie sans incident, même si les femmes qu’on envoyait sur la gauche imploraient qu’on les épargne. Après l’appel, on les a autorisées à remettre leurs robes d’été. Ça n’a pas suffi à les réchauffer. Le petit Juif avait les yeux brûlants de fièvre. Il claquait des dents dans sa chemise de coton au dos marqué d’une croix noire. J’ai demandé à les conduire au gymnase, un block qui servait de zone de transit. Jusque-là, je m’arrangeais pour ne pas suivre les prisonnières dans le camion. Ce que je savais, je l’avais appris par d’autres. D’ailleurs aucune d’entre nous n’allait plus loin que l’endroit où se garait le chauffeur. La mort par le gaz était l’affaire des hommes.
Dans le gymnase, j’étais assez près de la Polonaise pour entendre une vieille femme lui parler en français. Elles avaient l’air de se connaître. Cette prisonnière n’était peut-être pas si vieille. Certaines avaient des cheveux blancs en quelques jours, elles se ratatinaient à toute allure. Je ne comprenais pas ce qu’elle lui disait, je voyais qu’elles n’étaient pas d’accord. La Française a répété plusieurs fois le prénom de la Polonaise, pour la forcer à l’écouter. Wita. J’ai deviné qu’elle essayait de la raisonner. Elle était encore solide, elle pouvait vivre. La Polonaise a posé sa main sur son épaule. Le petit Juif tombait de fatigue. Elle l’a pris dans ses bras et lui a chanté une berceuse dans sa langue, en lui caressant les cheveux. J’ai eu envie d’aller voir la Reine et de lui demander de la sauver, à condition qu’elle abandonne le gosse.
Je ne l’ai pas fait. Je savais qu’elle refuserait.
Quand on les a fait sortir, le soir tombait et les températures avec. De nouveau, elles ont dû se mettre en rang, nues. “Docteur Vera” était là. On la surnommait comme ça, elle n’était même pas infirmière. Elle portait une blouse blanche parce qu’elle avait suivi une vague formation médicale à Prague. En échange de certains avantages, elle empoisonnait les prisonnières ou leur faisait des injections létales. Elle retirait les dents en or sur les cadavres. Chaque soir, elle écrivait les matricules des condamnées sur leur poitrine, à l’encre indélébile. Ça facilitait l’identification, après. C’était la première fois que j’assistais à ce rituel et il m’a soulevé le cœur. Je revoyais le père tatouer les bêtes avant l’abattage. La Polonaise a tendu son bras gauche, elle ne voulait pas de ces chiffres sur sa poitrine. Elle avait une vilaine cicatrice sur l’avant-bras. Vera a inscrit les chiffres en dessous. Ensuite, les femmes ont pu se rhabiller pour attendre le camion. Il arrivait à la nuit tombée.
Au moment de grimper, certaines prisonnières hurlaient et se débattaient avec l’énergie du désespoir. Ce soir-là, j’ai vu le Balafré frapper une Russe amputée d’une jambe jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, avant de la balancer la tête la première dans le camion. La Polonaise était dans les dernières. Elle a porté le petit jusqu’à la plate-forme et s’est hissée derrière lui. Je suis montée après elle avec une autre gardienne et les deux SS de la Reine. Le chauffeur a démarré et on a roulé un moment dans l’obscurité des arbres. Le gamin se dévissait la tête pour regarder la forêt, fasciné par la lueur rouge des phares sur la neige. Le grand SS lui a caressé la tête. Il était saoul, pour changer. Il lui a dit en souriant :
— Tu aimes voyager, on dirait. Ça tombe bien, tu vas faire un grand voyage. Jusque là-haut, tu vois ?
Il lui a montré le ciel.
Le regard de la Polonaise m’a transpercée.
Le camion s’est garé à cinquante mètres d’un bâtiment en bois, près du crématoire. Les SS ont aboyé sur les prisonnières pour qu’elles se dépêchent. Dans le vacarme du moteur qui continuait à tourner, la Polonaise m’a glissé en descendant :
— Du, du bist nicht besser. Du wirst sie in der Hölle finden[2].
Ses paroles m’ont coupé le souffle.
Elle est entrée la première dans la baraque en bois, avec le gamin. On a attendu dans le camion. Peut-être vingt minutes, qui m’ont paru interminables. Quand on est repartis, tout était de nouveau silencieux.
Ma fille chérie, quand tu liras cette lettre, je serai dans ma tombe et tu auras honte de ta mère. Au moins tu sauras ce que j’ai fait, tu pourras séparer la vérité du mensonge. La période à Uckermark a été la pire.
Les premières années après la guerre, je n’y pensais pas. Je m’étais enfuie de Ravensbrück avant l’arrivée des Russes et je me cachais chez des fermiers. J’aidais aux travaux agricoles ; le père devait rire, dans sa tombe. Je ne pensais qu’à survivre et à ne pas me faire violer. C’est après le procès que les cauchemars ont commencé. Je rêvais d’elle. Parfois je la voyais flamber, ses yeux clairs me fixaient à travers la fumée. Parfois, c’était moi qu’on emmenait vers la cabane en bois. Je hurlais au Grand et au Balafré : “Lâchez-moi ! Vous ne me reconnaissez pas ?” Ils se moquaient de moi, me montraient les flammes qui montaient jusqu’au ciel.
J’ai gardé le médaillon. Même quand je n’avais rien, je n’ai pas cherché à le revendre. J’aurais pu en tirer quelques marks. Un jour je l’ai mis à mon cou, mais il me brûlait.
J’ai commencé à parler à Wita, la nuit. Je lui disais : “Laisse-moi tranquille. Fiche-moi la paix, j’ai payé ma dette.”
Je me suis mise à lui raconter de petites choses, et puis des grandes. Ta naissance. La mort de ton père. Parfois, je me dis qu’elle est la seule qui me connaisse vraiment. Tu vas penser que ta vieille mère devient folle. Je sais, je suis très solitaire. Je vois bien que tu me trouves ennuyeuse. Tu es pressée de vivre ta vie, comme je l’étais à ton âge. Mais chaque fois que je regarde ton beau visage, j’envoie une prière au Ciel pour que tu n’aies jamais à connaître ça. Que ta vie soit douce et heureuse, qu’elle t’épargne les mauvais choix et les regrets.
Je te laisse le médaillon. Enterre-le quelque part avec cette lettre. Souviens-toi de mon amour, et oublie le reste. »
Elle a lu les dernières pages en apnée. Elle les termine la gorge serrée, consciente qu’il lui faudra les relire en listant les indices. Le médaillon doit être restitué aux descendants de cette Polonaise dont elle ignore tout, hormis sa mort ; son prénom, Wita. Et le geste qui la grandit à jamais : ne pas avoir laissé cet enfant affronter seul une mort terrifiante. L’infinie douceur de cette Vierge à l’Enfant ne pouvait que la toucher.
Le reste est un nœud de mystères qu’il lui faut démêler.