Lucia Heller est repartie, cette fois sur les traces de sa famille paternelle. Elle reviendra à la fin du mois. Depuis son départ, une pluie froide creuse des ornières où les roues s’enlisent. Irène s’embourbe aussi, rien n’avance et elle s’impatiente.
La piste de Wita Wojcik n’a rien donné. On avait dû l’amputer de plusieurs orteils gelés, dans son commando extérieur de Barth. Elle avait beaucoup de mal à marcher, infirmité qui lui aurait sans doute valu une sélection pour Mittwerda mais n’aurait pas échappé à Elsie. La Wita qu’elle cherche est peut-être l’une des cinq autres, sauf que ses traces se perdent et que rien ne semble relier ces femmes à Ravensbrück. À croire que son fantôme n’a laissé qu’une empreinte de pas dans la neige, un jour de février 1945.
Hanno passe le week-end à Göttingen. Même s’il lui manque, Irène ne déteste pas l’idée de deux jours rien qu’à elle. Ce soir, un rideau de pluie et de brume escamote la forêt. Elle allume un feu dans la cheminée, se sert un verre de vin blanc et appelle Antoine, amoureux de jeunesse devenu son meilleur ami. Sa voix lui donne l’illusion que Paris n’est pas si loin, qu’il suffirait de fermer les yeux pour enfourcher son scooter et traverser la ville à toute allure pour ne pas manquer le film de Bresson à la cinémathèque.
— Tiens, une revenante. Je me demandais si les Allemands t’avaient définitivement kidnappée. Quand reviens-tu ?
— Je ne sais pas. J’ai une nouvelle mission qui m’occupe beaucoup.
— Si j’avais gagné un euro chaque fois que j’ai entendu cette phrase, je pourrais me payer une nouvelle chaudière. La vieille est en panne. Je me gèle tellement que je vis avec un plaid sur les épaules, comme un vieux chien paraplégique.
Ce sourire dans la voix d’Antoine. Elle l’imagine en train de fumer sur son balcon, observant nonchalamment les passants sur le boulevard des Invalides.
— Le dôme est allumé ?
— Bien sûr ! Il t’attend. Ça le rend un peu mélancolique.
— Dis-lui que je vais venir. Mais avant, je dois rendre quelques objets à leurs destinataires.
Elle évoque ses pistes de Petit Poucet où les archives remplacent les cailloux blancs. Les voies sans issue, son impatience et sa frustration.
— Si je comprends bien, tu dois retrouver les déportés qui possédaient ces objets et suivre la piste de leurs descendants ? Et que fais-tu, s’ils n’en ont pas ?
— Je me serai donné du mal pour rien, dit-elle. Mais je crois qu’il y aura quelqu’un, au bout de l’enquête. Un parent éloigné, un ami… Quelqu’un pour qui ça aura du sens.
— Ça représente beaucoup d’enquêtes ?
— On a des milliers d’objets à restituer, alors on travaille chacun sur plusieurs pistes, auxquelles s’ajoutent les autres missions… On ne chôme pas !
— Tu dois remettre l’objet aux descendants en personne ? demande Antoine, qui la connaît bien.
Elle marque un silence.
— On est censés les accueillir à Arolsen. S’ils ne peuvent pas se déplacer on peut leur envoyer l’objet, mais c’est mieux qu’il y ait une vraie rencontre. Pour nous, c’est une démarche très différente. D’habitude, on enquête sur requête d’un proche. Là ils n’ont rien demandé, c’est nous qui les contactons. Ça peut être violent pour eux. J’essaie de ne pas y penser. Tu n’imagines pas à quel point ça m’angoisse.
— L’ancien patron t’aurait épargné cette épreuve, s’amuse-t-il.
Elle contemple la couleur du vin doré par la flamme.
— Ah ça… Quand il était là, les objets rouillaient dans les placards. J’imagine la tête qu’il ferait s’il revenait à l’ITS. Les archives numérisées, accessibles à tous. Les dizaines de projets qu’on développe avec les lycées, les mémoriaux, les historiens… les visiteurs du monde entier qui viennent voir les traces de leur grand-père mort à Dora. Odermatt en serait malade ! Son pire cauchemar réalisé.
Elle ferme les yeux et le rire d’Eva se mêle aux grésillements du feu, un peu cassé par la clope. Comme elle savourerait cette revanche éclatante !
— Un fonds d’archives, observe Antoine, c’est un peu comme une collection de grenades dégoupillées. Les numériser en accès libre, c’est une belle victoire démocratique.
Elle a coïncidé avec l’arrivée d’une historienne à la direction du centre. Irène y voit une heureuse conjoncture.
— Pour ton rescapé de Treblinka, tu devrais revoir le film de Lanzmann, suggère Antoine. Tu te souviens, celui sur la révolte de Sobibor ?
Elle se rappelle cet après-midi d’automne pluvieux. Hanno devait avoir quatre ou cinq ans. Elle l’avait laissé à sa mère pour rejoindre Antoine au cinéclub de la rue de l’Épée. Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures. Ils étaient ressortis bouleversés par le sourire de ce survivant qui avait accompli l’impossible. Ce jour-là, il avait couru à perdre haleine vers la forêt, les balles sifflaient, ses camarades tombaient autour de lui. Quand il avait atteint le noir des arbres, il s’était endormi. Comme si, après un tel exploit, mourir n’avait plus d’importance.
— Yehuda Lerner, murmure-t-elle.
Avant la révolte, il n’avait jamais tué. Voilà qu’il devait frapper à mort un SS plus grand que lui, dressé de toute sa hauteur, géant échappé d’un conte de Grimm, Le Vaillant Petit Tailleur. Ses doigts serraient le manche de la hache. Sa seule chance, son dernier espoir. En une fraction de seconde, l’impossible était devenu possible. Le sang qui coulait n’était pas le sien, ni celui d’un frère. Le corps du bourreau s’était effondré sur le sol couvert de sciure, dans son uniforme souillé.
Lazar a-t-il appris à tuer, le 2 août 1943 ? S’est-il écroulé de fatigue dans les marais, confiant sa vie à l’eau vaseuse qui masquait l’odeur de sa peur ? A-t-il vu monter dans le ciel la fumée noire du camp incendié ?
— N’oublie pas que Lazare, dans l’Évangile de Jean, est celui que le Christ ressuscite d’entre les morts. À partir de là, sa vie est un mystère… Si ton Lazar a effacé ses traces, tu vas avoir du mal à le retrouver.
Ils conversent jusque tard dans la nuit. C’est toujours à la lisière du sommeil qu’Antoine se libère de sa pudeur et consent à parler de lui. De sa mère vieillissante, qui lui fait payer cher l’amour qu’elle lui porte. Parmi ses six enfants, il est celui qui l’a trahie. Elle lui a inculqué les valeurs chrétiennes, lui a appris à tenir son rang dans la société. Il s’est retourné contre sa famille et lui fait honte. Pourtant, elle ne peut se résoudre à le renier. Quand il n’est pas venu de plusieurs semaines, elle le convoque.
— Tu sais ce qu’elle m’a sorti, l’autre jour ? « Tu vois, j’aurais encore préféré que tu épouses cette petite. Rappelle-moi son nom ? Irène, c’est ça. Elle n’était pas de notre milieu, mais… Somme toute, on aurait pu l’éduquer. »
— M’éduquer ? le coupe Irène, ironique. Ça ne m’étonne pas d’elle.
Elle le soupçonne d’avoir édulcoré les propos de sa mère. Dans le temps, elle parlait d’elle comme d’une « petite plouc sans manières, désarmante de bonne volonté ».
Ces dernières années, la vieille dame avait fini par accepter l’homosexualité d’Antoine, même si elle continue à prier pour sa guérison et ne veut rien savoir de sa vie privée. Ce qu’elle ne lui pardonne pas, c’est d’être un « fouille-merde ». D’avoir débusqué les liens que leur famille entretenait avec le régime de Vichy, entre intérêts économiques et amitiés nauséabondes. Circonstance aggravante, Antoine a publié ses découvertes dans un essai remarqué sur la collaboration des notables français. Ses oncles et ses cousins ne lui parlent plus, il est brouillé avec ses frères et sœurs, à l’exception d’Alice, la benjamine. Elle a toujours été la plus tendre. Elle est la seule à connaître Pierre, l’homme qu’il aime.
— Et toi ? demande Antoine doucement.
— Moi ? Rien. Je travaille, répond-elle en tisonnant la dernière bûche.
— Viens à Paris. Tu me manques.
— Bientôt. Toi qui es un bon catholique, dis-moi pourquoi Jésus a ressuscité Lazare.
— Hum… Je crois qu’il l’a fait pour se faire mousser.
— Tu étais nul au catéchisme, non ?
Elle l’entend rire.
Après avoir raccroché, elle laisse le feu s’éteindre. Se demande si sa vocation d’enquêtrice est née au contact d’Antoine. Est-elle une fouille-merde, elle aussi ? Son ex-belle-mère serait de cet avis.
Elle allume son ordinateur, cherche le passage de la résurrection de Lazare dans l’Évangile de Jean. Un commentateur souligne que le Christ pleure. Il est arrivé trop tard pour sauver Lazare. Il l’a fait en conscience. Son ami devait mourir pour qu’il puisse le tirer du tombeau, et que sa gloire se manifeste aux yeux de tous. Pourtant il pleure, car il sait qu’on ne revient pas d’un tel voyage.
Il fait ouvrir le caveau. D’une voix forte, il crie : « Sors de là ! » Lazare titube vers la lumière, le corps ceint de bandelettes. Le Christ ordonne à l’assistance : « Déliez-le et laissez-le aller. » Il le délivre de la mort, mais c’est un cadeau empoisonné. Le revenant terrifie les vivants. Certains projettent de le tuer. Il doit s’exiler, quitter cette terre qui est la sienne. Il ne sera plus chez lui nulle part.
Qu’a-t-il fait de cette deuxième vie ? L’a-t-il vécue comme une chance ou comme une malédiction ?
Elle s’endort en échafaudant des hypothèses. La branche heurte le volet de sa chambre, insistante. Comme pour lui rappeler qu’elle oublie quelque chose, ou quelqu’un.
Chez les parents de Toby, Myriam et Benjamin Glaser, règne toujours un joyeux désordre. Ce dimanche, le parfum d’un plat longuement mijoté embaume la cuisine, et la petite dernière massacre un prélude de Chopin au piano.
— Un peu de calme pour accueillir notre invitée ! rugit Myriam. Vous allez lui briser les tympans. Trop de fausses notes, Sigalit. Allez dire bonjour à Irène.
Trois enfants décoiffés se précipitent pour l’embrasser et Leopold, le grand labrador à la fourrure miel, manque la renverser dans sa fougue. Sigalit, la plus spontanée, lui prend la main pour la conduire au salon. Au sortir d’une longue marche solitaire dans la forêt détrempée, cette tendresse la fait fondre. Depuis le jour où elle a rencontré Myriam au Kindergarten où elles déposaient leurs fils, les Glaser sont devenus sa famille choisie. Elle les voit presque chaque semaine. Hanno y passe parfois le week-end et accompagne Myriam et ses enfants à la synagogue. Quand il avait sept ans, une kippa tombée de son sac à dos a provoqué un incident diplomatique avec les parents de Wilhelm. Ils soupçonnaient Irène de vouloir convertir leur petit-fils. Hanno n’avait rien compris à ce psychodrame, mais en a tiré la leçon qu’il valait mieux ne pas évoquer les Glaser dans la famille de son père. Depuis, il cloisonne ses deux vies. Elle ne sait rien de ses moments avec Wilhelm. Est-il très différent là-bas ?
Elle observe ces enfants qui chahutent et se chamaillent, ignorant ces stratégies d’évitement, ces conflits de loyauté. Son fils n’a jamais connu le paradis de parents heureux vivant sous le même toit. Est-ce que ça le rend plus fragile ou plus fort ?
Elle aime le regard que Benjamin pose sur Myriam. Les gestes tendres qu’elle a pour lui. La drôlerie avec laquelle ils pointent leurs travers respectifs. Ils sont très différents, de caractère et de culture. Myriam est méditerranéenne et profondément croyante, attachée aux rituels et aux symboles. Benjamin, ardent défenseur de l’Europe et de la laïcité, associe volontiers religion et fanatisme. Il n’est pas circoncis, même s’il a accepté que ses fils le soient. Il laisse Myriam les emmener à la synagogue, mais lui faire respecter le shabbat est une bataille hebdomadaire.
— Il est en permanence rivé à son portable, gémit sa femme. Bel exemple pour les enfants ! Pourtant c’est si beau, le shabbat. Être présent et disponible à ceux qu’on aime, accueillir ce jour comme une fête…
— Oui, mais il est permis de le profaner pour sauver des vies, répond Benjamin en remplissant les flûtes.
— Quand tu vas sur Twitter, c’est pour sauver des vies ? J’aurai tout entendu, raille Myriam. Irène, toi tu comprends. C’est vital de décrocher de temps en temps.
Heureusement que Hanno n’est pas là, car il répondrait : « Décrocher, ma mère ? Elle ne sait pas ce que ça veut dire. »
— J’avoue que j’ai du mal à couper avec mes enquêtes, avoue-t-elle.
— Bien sûr, et c’est normal… Tu te sens responsable vis-à-vis de tous ces gens, tu sais qu’ils attendent une réponse et à quel point c’est important pour eux. Toutes ces tragédies que tu découvres… À ta place, je ne dormirais plus. Je fais assez de cauchemars comme ça !
— Si je comprends bien, qu’Irène s’échine à restituer une vieille montre cassée qui n’est plus sous garantie, tu trouves ça très bien. Mais que je sois accaparé par mes patients d’oncologie, c’est inacceptable, s’amuse Benjamin.
— Ça n’a rien à voir.
— Ben a raison, souligne Irène. Son travail est bien plus essentiel que le mien.
La majorité des gens sur lesquels elle enquête sont morts depuis longtemps. S’autoriser à vivre leur volerait-il quelque chose ? Si elle se laisse accaparer, n’est-ce pas pour combler un vide ?
— Tu vois ? dit Myriam en fusillant son mari du regard. Tu la fais douter.
— Pardon Irène, s’excuse Ben. Je trouve ton travail admirable. J’essayais juste de marquer un point contre ma femme, qui rêve de me traîner à la synagogue. Son père l’avait prévenue que je ne lui apporterais rien de bon ! À l’époque, elle était séduite par mon côté bad guy. Maintenant, elle essaie de me ramener sur le droit chemin. Mais tu sais, ma chérie, tu n’y arriveras pas.
— Je suis plus têtue que toi, sourit Myriam. Tu veux bien vérifier la viande ?
Il disparaît en cuisine et les enfants en profitent pour fondre sur les amandes, les olives et les dattes de l’apéritif. Myriam les chasse en riant :
— Ouste, les mouettes ! Allez plutôt finir de mettre la table.
Elle confie à Irène qu’elle soupçonne Toby et Hanno d’être restés à Göttingen pour retrouver des filles.
— Toby est retombé sous la coupe de cette Leni, soupire-t-elle. Au lieu de bûcher sa première année de philo, elle ne pense qu’à organiser des fêtes… J’espère qu’il ne va pas rater ses examens.
— Myriam se méfie par principe de la moindre fille qui s’approche de Toby, observe Ben en leur resservant un fond de champagne.
— Toi tu es veinarde, dit Myriam à Irène. Hanno a bon goût. D’après Toby, son Hermine est charmante. Et elle bosse, elle ! Elle va le tirer vers le haut.
Irène cache son pincement au cœur. Elle n’a jamais entendu parler de cette Hermine. Hanno a-t-il si peu confiance en elle ? Le fait que Myriam soit au courant ajoute une piqûre de jalousie à sa blessure d’orgueil.
— Tu crois ? demande-t-elle, d’un ton dégagé. Je ne l’ai pas encore rencontrée. Tu la connais ?
— Hanno m’a montré une photo. Elle est mignonne, cette gamine. Je ne m’en fais pas pour ton fils, il a la tête sur les épaules. Rien à voir avec Toby, qui se laisse mener par le bout du nez…
— Il faut dire qu’il a été à bonne école avec sa mère, persifle Ben. Si tu le laissais faire ses expériences, pour changer ?
Irène les écoute distraitement, échafaudant des stratégies pour convaincre son fils de lui parler de cette jeune fille. Elle ne peut s’empêcher de trouver injuste que Myriam, mère poule parfois étouffante, partage avec Hanno une complicité dont elle est exclue.
Quand elle regagne sa petite maison, il est tard. Elle dépose sur le buffet le sac de noix fraîchement récoltées que Ben lui a donné, cherche le casse-noix dans les tiroirs de la cuisine, peste contre Hanno qui ne remet jamais les choses à leur place. Attrapant le premier couteau venu, elle s’applique à fendre la noix, qui résiste et tord la lame, lui blessant le doigt. Elle jure, cherche un pansement. Envisage l’hypothèse que Hanno soit amoureux. Si c’est le cas, elle se demande ce qui peut le pousser à le lui cacher. Redoute-t-il de l’inquiéter ? Qu’elle se sente abandonnée ?
Elle déniche un vieil opinel dans un tiroir, l’enfonce dans la coque de noix, réussit à créer une brèche, finit de l’ouvrir avec ses doigts.
Elle fixe le fruit éventré, les cerneaux de noix dans leurs alvéoles.
Elle pense au médaillon de Wita.