L’enregistrement reprend son cours. Le timbre d’Eva est plus ferme, et c’est elle qui interroge, comme si elle reprenait le pouvoir :
E.V. Pourquoi vous faites ça ? À quoi ça sert ? La Pologne est un cimetière et ça n’intéresse personne.
C’est au tour de l’écrivain de chercher ses mots.
M.E. Peut-être… Pour éviter qu’ils disparaissent. Grâce à votre témoignage, ils continueront à vivre.
E.V. Vous croyez ?…
M.E. Je l’espère.
Il la ramène au printemps 1943, à ce jour de flammes et de peur.
M.E. Devant le ghetto, qu’est-ce que vous avez fait ?
E.V. Je ne pouvais pas approcher, ça grouillait de policiers et de soldats allemands. Kasia m’avait prévenue que des maîtres chanteurs restaient à proximité du mur pour repérer les Juifs. Si j’étais en danger, je devais me rendre dans une mercerie de la rue Mostowa, et demander le ruban bleu que ma mère avait commandé. La vendeuse m’a fait attendre des heures dans la remise, et puis Kasia est venue me chercher. Pendant quelques jours, elle m’a cachée dans sa chambre sous les toits, mais c’était trop risqué. Elle m’a emmenée à Praga, sur l’autre rive de la Vistule. Une veuve avait accepté de me prendre chez elle. Filomena, elle s’appelait. Comme sa maison n’avait pas de vis-à-vis, elle me laissait profiter du jardin. Elle était très pieuse, elle espérait me convertir. Elle me répétait : « Le Seigneur t’envoie ces épreuves pour sauver ton âme. »
Elle rit.
M.E. Elle a réussi ?
E.V. Non, j’étais une cause perdue ! L’avantage, c’est qu’elle me laissait lire le journal. C’est comme ça que j’ai appris la liquidation du ghetto. La presse allemande affirmait que tous les insurgés avaient été tués. D’après Filomena, certains avaient réussi à s’enfuir par les égouts. J’espérais que ma famille se cachait quelque part du côté aryen. De temps en temps, Kasia venait me remonter le moral. À l’automne 1943, elle a arrêté de venir. Filomena ne recevait plus d’argent du réseau, mais elle m’a gardée quand même.
M.E. Vous savez pourquoi Kasia n’est plus venue ?
E.V. Je l’ai appris il y a dix ans, je voulais la retrouver. Un matin, ils sont venus l’arrêter chez elle. Elle avait été dénoncée. La Gestapo l’a exécutée dans les ruines du ghetto. C’est là qu’ils tuaient les gens. Elle avait dix-neuf ans. Avant la guerre, elle faisait du scoutisme. Pauvre gosse.
M.E. Vous êtes restée longtemps chez Filomena ?
E.V. Presque un an. Au mois de février 1944, je me suis enfuie de nouveau.
M.E. Elle ne voulait plus de vous ?
E.V. Si, mais je me terrais depuis plus d’un an, je n’en pouvais plus d’attendre. J’étais persuadée que mes parents étaient vivants. Je suis sortie par la fenêtre. Il faisait si froid que mes dents claquaient. Je me souviens des nuages noirs au-dessus de la Vistule gelée. J’ai traversé le fleuve pour rejoindre la vieille ville, par les petites rues. Je suis retournée rue Królewska. C’est là qu’on habitait avant la guerre, pas loin de l’Université.
M.E. C’était très risqué !
E.V. Dangereux, et stupide. Je me disais que mes parents seraient peut-être retournés s’y cacher. J’ai pas osé sonner. Un rideau a bougé à la fenêtre de la voisine et j’ai réalisé que j’étais folle, je devais rentrer chez Filomena. Je me souviens, je me forçais à ne pas courir. Au coin de la rue, j’ai croisé ce garçon. Avant la guerre, on allait à la même école. Il a braillé : « Arrêtez-la, c’est une Juive ! » Je l’ai giflé. Il a rameuté d’autres voyous du quartier, ils m’ont pourchassée et livrée à la police allemande. Ensuite, ça a été la prison Pawiak, et Auschwitz.
M.E. Vous voulez m’en parler ?
E. V. Non. Je suis fatiguée.
M.E. On va s’arrêter pour aujourd’hui. Une dernière question : avez-vous retrouvé des survivants de votre famille ?
E.V. Le frère de mon père a réussi à partir en 1940, avec sa femme et ses enfants. Ils vivent à Buenos Aires.
Lucia Heller écarquille ses yeux noirs. Irène savait que ce moment arriverait. Une enquêtrice de la trempe d’Eva avait forcément retrouvé ce qui lui restait de famille. Elle redoute que les réponses qui vont suivre ne blessent Lucia.
M.E. Vous avez cherché à les contacter ?
Eva se tait, semble hésiter.
E.V. Je voulais le faire, mais j’y arrive pas. Ils sont partis avant la fermeture du ghetto… On croyait qu’il suffirait de serrer les dents, de s’entraider. Que cette violence s’en irait comme elle était venue. Quand je pense à la gamine que j’étais… Chez nous, c’était toujours des discussions sans fin, des engueulades. Parfois ça m’étouffait, j’aurais voulu une vie à moi. C’est ironique, tu vois. Aujourd’hui je l’ai, cette vie. Seulement elle est vide, parce qu’ils ne sont plus là. Et cette gamine est morte. Alors je ne peux pas les revoir. S’ils ne veulent pas savoir, ça me brisera. S’ils veulent savoir, mes réponses les détruiront. C’est mieux comme ça.
M.E. Ici, vous vous sentez chez vous ?
E.V. Chez moi, ça veut dire quoi ? Chez moi, c’était l’enfance. Je ne serai plus chez moi nulle part.
M.E. Merci Eva, de votre confiance. De votre franchise.
Irène croise les yeux rougis de Lucia Heller. Elle arrête la cassette, cherche des mots qui seraient un baume. « Les nouvelles générations veulent savoir », lui a dit Charlotte Rousseau. Mais la vérité est abrupte. Eva avait tranché les amarres qui la reliaient à son passé. Elle avait choisi de rester à Arolsen, avec une poignée de ces personnes déplacées qui le seraient toujours. Arrachées à tout ce qu’elles avaient aimé, abritant une terre brûlée qui était leur poison, leur bien impartageable. Et qui trouvaient dans leur mission une raison de vivre.
Lucia a froid, tout à coup. Elle enfile son manteau. Elle dit :
— Merci, Irène. Grâce à vous, j’ai l’impression de l’avoir rencontrée. J’ai tant de peine qu’elle n’ait pas voulu nous connaître. Nous l’aurions accueillie avec joie, vous savez. Elle n’aurait pas été un fardeau, bien au contraire. Elle aurait pu se reconstruire, dans la chaleur de sa famille…
— Vous l’avez entendue. Elle en était incapable.
— Je comprends, mais ça me rend triste. Nous sommes si peu nombreux… Nous l’aurions aimée de toutes nos forces. Cet enregistrement, vous pourriez m’en faire une copie ? Je voudrais le faire écouter à mes enfants, quand ils seront grands.
— Bien sûr. Venez, j’ai d’autres choses pour vous.
— Vous qui l’avez connue, elle était comment ? lui demande la jeune femme au bas du grand escalier.
Féroce est le mot qui lui vient. Elle le prononce avec tendresse.
— J’aime comme vous parlez d’elle, répond Lucia. Vous étiez très proches, n’est-ce pas ?
— Aussi proche qu’elle le permettait. Elle se livrait très peu, vous savez. Elle gardait une distance. Sauf avec son chat !
En prononçant ces mots, elle se souvient de la photo que son fils avait volée, un dimanche où Eva les avait invités à déjeuner. La vieille chatte tigrée avait fugué à leur arrivée. Elle avait fini par rentrer et sauter de la fenêtre sur les genoux de sa maîtresse. Hanno avait immortalisé l’instant avec son appareil photo. Elle retrouve le cliché dans le tiroir de son bureau. Elle aime ce portrait parce que l’animal invite, sur le visage d’Eva, une douceur malgré elle.
Elle dit : « La voilà. »
Après le camp, avant la maladie. C’est ainsi qu’elle la garde, qu’elle l’a gravée dans sa mémoire.
— Elle est belle, murmure Lucia.
Le chat ronronne sur ses genoux, en terrain conquis. Eva ébauche un sourire de capitulation.
Irène étale d’autres photos sur le bureau, des clichés sépia d’un autre temps, mystérieux de ce qu’ils trahissent. Les jeunes filles en fleur assises sur les marches ont dans le regard une fragilité poignante. Des couples dansent au bal de Noël 1947, près d’un homme appuyé sur ses béquilles. Sous la bannière de l’International Tracing Service, Eva relève le menton d’un air de dire : « Eh bien, quoi ? » Sur une autre photo, elle vient de gagner la compétition de natation. Sa maigreur en maillot, ses jambes de sauterelle. Sur tous les clichés, ce mélange de joie affichée et de mélancolie diffuse, comme un boitement qu’on s’appliquerait à cacher. Plus loin, Eva pose à côté de ses collègues pour le réveillon 1965. Elle a trente-cinq ans, calcule Irène, mais fait beaucoup plus jeune. Et beaucoup plus vieille.
Lucia scrute ses traits avec émotion.
— Ceux qui sont à côté d’elle, ce sont des anciens déportés ?
— Pas tous, répond Irène. Mais ils avaient en commun d’avoir tout perdu. Celui-ci, sur la droite, est un ancien pilote. On l’appelait le Cerveau. J’ai toujours pensé qu’il était amoureux d’elle.
Lucia le trouve séduisant.
— Ces gens, c’était un peu comme une famille pour elle ? interroge-t-elle, songeuse.
Irène se demande si le mot aurait blessé Eva.
— Je ne sais pas.
— Je suis heureuse qu’elle n’ait pas fini sa vie seule.
— Elle n’était pas seule, la rassure Irène, bien qu’elle sache que c’est aussi un mensonge.
En traversant le parc, Lucia lui confie qu’elle a obéi à une impulsion profonde. Elle l’a fait contre le silence des siens, celui de son grand-père. Ce silence se dressait comme un mur, il était fait de terreur et d’un chagrin inexprimable. Elle n’avait pas l’intention de le briser, dit-elle, mais de se relier à ceux qui n’étaient plus là, de les écouter. Elle sait qu’elle en sera changée, même si elle redoute la part d’ombre de ces vies ravagées. Craint de ne plus aimer ses enfants que dans l’angoisse de les perdre.
— Quand mon fils est né, répond Irène, je rêvais de son minuscule cadavre et je me réveillais en larmes. Aujourd’hui, j’ai peur qu’on le blesse, qu’on lui fasse du mal. Ça me réveille la nuit. Aimer rend fort et fragile. Eva se défendait contre l’attachement, mais elle était désarmée par l’amour de son chat. Sans amour, à quoi ressembleraient nos vies ?
— Elles seraient sèches, dit Lucia.
— C’est pour ça que vous êtes allée à leur rencontre. Désormais ils font partie de vous. Ne laissez pas leur mort éclipser leur vie.
Irène s’entend prononcer ces mots, comme si elle se parlait à elle-même. Elle se sent privilégiée d’avoir connu Eva. Elle gardera, près du portrait au chat, l’adolescente du ghetto de Varsovie, la jeune fille fluette qui traquait les anciens nazis. Celle qui ne se laissait intimider par personne, mais ne pouvait évoquer ses petits frères sans que la blessure affleure.
Elle regarde la jeune femme s’éloigner vers le portail, le vent du soir fait trembler la plume de son chapeau. Avant de disparaître, Lucia se retourne et lui sourit.