Les jours passent et Rudi Winter ne donne aucun signe de vie. Ce silence mine Irène. Elle finit par s’en ouvrir à Myriam.
— Tu sais, moi je le comprends, lui répond son amie. C’est violent de découvrir que les bases sur lesquelles on s’est construit sont peut-être un mensonge. Il veut protéger son père. Laisse-lui le temps de digérer tout ça.
— Et s’il refuse de connaître la vérité ? demande Irène.
— C’est son droit. Il faut que tu sois prête à l’entendre.
— Oui, mais s’il refuse, il prive Agata de la possibilité de retrouver son frère. Ce n’est pas juste.
— L’injustice, c’est ce qu’on a fait subir à ces enfants. Ton gars, il fait comme il peut avec ça. Chacun développe ses stratégies pour surmonter un traumatisme. La grand-tante de Benjamin a survécu à Auschwitz. À la Libération, elle s’est rajeunie de deux ans. Les deux années qu’elle a passées au camp, elle les a effacées, purement et simplement. Elle faisait comme si ça n’avait jamais existé. Alors on n’en parlait pas, on respectait son choix. On se disait que pour elle, c’était sans doute une question de survie.
Irène sait qu’elle a raison. Même si elle rêve de réunir Agata et son frère, elle n’est pas là pour panser leurs blessures ; juste pour restituer quelques bribes d’une histoire que les héritiers sont libres de refuser.
Cette nuit-là, dans son cauchemar, Rudi Winter ne veut plus la revoir et lui interdit d’approcher son père. Son regard gris la toise, glacial, tandis qu’elle s’acharne en vain sur les boutons de son manteau. Elle n’arrive pas à le fermer, son ventre de femme enceinte est déjà trop gros. Elle se réveille en sursaut.
En arrivant au centre, elle photocopie la lettre d’Allegra avec la traduction de Montse Trabal, et les glisse dans une enveloppe adressée à Elvire Torres. Elle lui écrit qu’elle a découvert ce courrier dans leurs archives. Elle laisse Elvire en prendre connaissance, espère qu’elle n’en sera pas trop ébranlée, et se tient à sa disposition si elle souhaite en discuter. Elle ajoute que l’International Tracing Service a également en sa possession un objet qui appartenait à Lazar Engelmann.
Elle a longuement hésité. C’est peut-être une lâcheté, mais cette fois elle ne veut rien forcer, préfère laisser Elvire venir à elle.
Le même jour, elle reçoit des nouvelles de Lucia Heller :
« Chère Irène,
Je ne sais comment vous exprimer notre reconnaissance. Les documents que vous m’avez envoyés nous bouleversent.
Vous vous excusez d’avoir retrouvé si peu de choses à Varsovie, mais vous n’imaginez pas la valeur de ces traces pour nous. Rendez-vous compte qu’il ne nous reste rien d’eux. Pas même une tombe où nous recueillir.
À travers le texte d’Eva, ma mère a retrouvé son oncle Medres, aussi doux et sage que dans sa mémoire. Elle regrette que son père soit mort avant d’avoir pu le lire, car ce frère chéri lui a manqué chaque jour de son existence. Dans la fratrie, mon grand-père était l’entrepreneur et Medres l’intellectuel. Ils s’admiraient et se chamaillaient sans cesse.
Ma mère se souvient qu’Eva était en rébellion contre sa mère. Elle gardait d’Estera l’image d’une femme réservée, attachée aux convenances. Découvrir qu’elle a pris les armes dans le ghetto a été un choc ! Dans ces heures tragiques, Estera et Eva ont fait preuve d’un grand courage. J’espère que ma fille et mes nièces s’en souviendront, et que leur exemple les rendra plus fortes.
Les passages où Eva parle de ses frères nous ont profondément émus. La dernière fois que ma mère les a vus, le plus petit ne marchait pas encore. Elle a tenu à réunir ses enfants et ses petits-enfants pour leur lire la rédaction. À la fin tout le monde pleurait, c’était comme une cérémonie en leur mémoire.
Je pense souvent à ce que vous m’avez dit. Ne pas laisser leur mort éclipser leur vie.
Grâce à vous, c’est un peu de cette vie qui nous a été rendue.
J’ai fait encadrer les photos d’Eva, pour qu’elle ait sa place au milieu de nous. J’ai beaucoup parlé de vous à ma famille, et de votre travail. Ici, tout le monde veut vous rencontrer ! Nous serions honorés si vous acceptiez de venir nous voir à Buenos Aires. »
Elle lui répond :
« Chère Lucia, Le jour où nous écoutions l’enregistrement d’Eva, je cherchais les mots qui vous consoleraient, adouciraient ce voyage vers vos disparus. Et c’est vous qui aujourd’hui me rendez la pareille, au moment où j’en ai besoin. Merci de me rappeler, avec votre sensibilité généreuse, le sens de ma mission. Celle que votre tante m’a transmise.
La vaillance d’Estera, la force d’Eva et la douceur de Medres se mêlent dans vos racines. C’est un bel héritage. Je suis sûre que vos enfants sauront y puiser l’inspiration de leurs vies d’adultes. Quant à moi, je viendrai avec joie, dès que mon travail m’en laissera le loisir. »
Le lendemain, il fait encore nuit quand elle part pour Ludwigsburg.
Quatre heures plus tard, elle sonne à la porte d’un bâtiment qui se fond avec discrétion dans le paysage. De l’extérieur, nul ne peut soupçonner qu’il est protégé par des portes blindées et des coffrages d’acier, ni qu’il conserve près de deux millions de dossiers sur les criminels nazis. L’Office central d’enquête sur les crimes du national-socialisme a été créé ici en 1958. À l’époque, la majorité de leurs auteurs vivaient au grand jour sans être inquiétés, ou avaient été amnistiés après quelques années de prison. Ils avaient recouvré leur position dans la société, exigeaient qu’on leur paye leurs arriérés de pension. La population allemande ne voulait plus de procès nazis. L’Office central, comme on l’appelle ici, a été aussi fraîchement accueilli que l’International Tracing Service. Les jeunes procureurs qu’on y transférait arrivaient dans une ville hostile où chaque journée apportait son lot d’injures et de menaces. Tout était réuni pour les décourager, s’assurer que leur action resterait symbolique. Mais leur jeunesse s’est révélée une arme à double tranchant. Ils posaient un œil neuf sur des crimes inédits par leur nature et leur ampleur. Certains étaient si ébranlés qu’ils demandaient leur rapatriement dans les premières semaines. Ceux qui restaient se montraient surprenants de pugnacité.
Jusqu’au début des années quatre-vingt, l’ITS les a aidés à réunir les preuves et à retrouver les témoins. Du jour au lendemain, Max Odermatt a décidé de leur fermer l’accès aux archives les plus complètes sur la persécution nazie. Quand elle y pense, Irène est submergée de colère. Il y a plus de dix ans que l’ancien directeur a été limogé, mais elle n’oublie pas. L’Office central continue à traquer les anciens nazis dans le monde entier, à éplucher des milliers de pages de dossiers à la recherche d’un nom, d’un indice oublié. Presque tous les criminels nazis sont morts, la plupart dans leur lit. La majorité des témoins a disparu. Les survivants ont un âge canonique, une mémoire défaillante. Aucun lieu, se dit-elle, n’incarne mieux l’imperfection de la justice, son impuissance, et la noblesse de sa mission. Car les procureurs de Ludwigsburg n’ont jamais renoncé.
Aujourd’hui, l’Office central abrite des juristes, des historiens et des archivistes. Il a été créé comme une structure provisoire dont la fermeture était repoussée sans cesse, avant de devenir une institution de l’Allemagne démocratique. C’est un lieu où la mémoire s’incarne, vivace et dérangeante. Il faut descendre dans le noir, sonder les ténèbres.
Irène est venue pour Lazar.
On l’installe dans une salle où d’autres chercheurs travaillent dans un silence monastique. Elle enfile les gants de manipulation. Plusieurs boîtes ont été disposées à son intention. Elles contiennent les témoignages du procès Kurt Franz, qui a commencé en octobre 1964 à Düsseldorf. Pendant près d’un an, on a jugé dix SS du centre de mise à mort de Treblinka. Le onzième inculpé est mort avant le début du procès. Le plus gros poisson était Kurt Franz, le dernier commandant du camp. À l’époque, il était si apprêté que les détenus le surnommaient Lalka, la poupée. Une poupée qui inventait toujours de nouveaux jeux pour faire souffrir avant de tuer. Après la guerre, Lalka a repris son métier de cuisinier à Düsseldorf, où il a coulé des jours tranquilles, jusqu’à ce qu’on vienne l’arrêter. Chez lui, les policiers ont découvert un album de photos de Treblinka, intitulé Schöne Zeiten, « Le bon temps ». Il l’avait fait durer autant que possible, avant d’aller chasser les partisans du côté de Trieste.
Parmi les hommes assis sur le banc des accusés, un ou deux avaient parfois eu un geste humain. Ils frappaient les détenus sans faire de zèle ou à contrecœur. Cette nuance leur donnait l’air d’agneaux au milieu des loups. Ils s’étaient montrés obéissants, espérant se planquer là assez longtemps pour échapper au front. Le centre de mise à mort avait fonctionné jusqu’en octobre 1943. Pendant quinze mois, la cruauté y avait été la règle, l’humanité l’anomalie. Quelques dizaines de survivants étaient là pour en témoigner, dont Lazar.
Lire son témoignage en allemand donne à Irène la sensation de se pencher sur la surface d’un lac opaque. Elle n’en distingue qu’une nappe sombre et mouvante. Dessous, il y a un gouffre qu’elle ne peut concevoir. Lazar arrache ses mots à cet abîme. Ils ne tremblent pas, se posent comme des lames sur le silence.
Il raconte la foule à l’arrivée des trains. Il se revoit dans cette foule. Hébété, enregistrant l’image de ces montagnes d’affaires dans la cour sans en comprendre le sens. La vitesse avec laquelle tout se produisait. La séparation des hommes et des femmes, le déshabillage. Sélectionné comme « Juif de travail » du camp d’en bas, il n’est jamais allé au-delà des haies de feuillages. Mais il a entendu les cris. Plus tard, il a vu les grandes excavatrices dresser vers le ciel leurs gueules pleines de cadavres. Il a respiré la puanteur des corps brûlés.
L’odeur revient parfois, comme un fantôme.
Il dit, Nous étions des morts en sursis.
Leur révolte est venue de cette certitude.
Les premiers mois, il était affecté au commando des trieurs. Le royaume de Lalka et de ses acolytes. Ils surgissaient à tout instant et s’acharnaient sur l’un d’eux, jusqu’à n’en laisser qu’une dépouille sanglante.
Plus tard, Lazar a été recruté dans l’équipe des charpentiers. Il a construit un zoo pour distraire le personnel SS, une fausse gare aux abords pimpants du nom d’Obermajdan, destinée à tromper les victimes. Il y avait même une horloge aux aiguilles immobiles. Il était parfois réquisitionné pour le Tarnungskommando, qui renouvelait le camouflage des haies. Pendant l’hiver 42-43, les convois ont drastiquement diminué. Ils devenaient des bouches inutiles. Les SS les ont affamés, provoquant une épidémie de typhus. Ceux qui ne tenaient plus les cadences étaient exécutés. Ils ont perdu des centaines de leurs camarades. Si les convois n’avaient pas repris en mars, ils seraient morts avant la révolte.
Avec précision, il détaille à la barre les tortures, les exécutions. Rend à chaque bourreau la part de sang qui lui revient. Il les désigne par leurs surnoms : Lalka, Kiwe, Frankenstein, l’Américain, l’Ange de la mort.
Ils avaient cessé de ressentir.
Un matin, à l’automne, Lalka les a envoyés en renfort sur la rampe. Un gros convoi venait d’arriver. Ils devaient se joindre au commando de Juifs de travail qui accueillait les trains. On les appelait les Bleus, parce qu’ils portaient un brassard de cette couleur. Ils déchargeaient les morts et les bagages et avaient une demi-heure pour nettoyer les wagons à bestiaux avant qu’ils repartent, libérant la voie pour les suivants.
Les SS et les Trawnikis attendaient sur la rampe, armés de fouets et de revolvers. Les chiens grondaient. La foule incertaine leur jetait des regards effrayés. Lazar aidait les retardataires à sauter sur le quai.
Il a vu un SS s’approcher d’une femme qui avait une petite fille dans les bras. Il était mince et costaud, avec un teint rose de bébé, des sourcils décolorés par le soleil. Les Polonais l’appelaient Kelev. En yiddish, Chien vicieux.
La fillette tenait un jouet de tissu, un pierrot. Il en avait déjà vu, à Prague. Celui-ci était sale mais elle le serrait fort. Il voyait qu’elle avait peur des hommes et des chiens.
Irène se fige à la mention du pierrot. Elle voulait découvrir son histoire, maintenant elle la redoute. Pressent qu’elle a détruit Lazar. L’espace d’une seconde, elle regrette d’être venue.
Il est trop tard.
Kelev a tendu la main pour le lui prendre, mais l’enfant s’y cramponnait. Il se souvient qu’elle répétait « Neyn ! Neyn ! ». Et de ses grands yeux noirs, pleins de colère.
Alors Kelev a pris son pistolet et il a tiré une balle dans la tête de la mère. Elle s’est effondrée sur elle-même. En tombant avec elle, la petite a lâché le pierrot. Le SS l’a ramassé avec un sourire.
Le procureur demande au témoin si Kelev se trouve sur le banc des prévenus.
Il répond qu’il ne le reconnaît pas parmi les accusés. Il ignore son nom, mais il n’a jamais oublié son visage.
Ce jour-là, Kelev a vu qu’il regardait la petite fille pleurer près du corps de sa mère. Il lui a ordonné : « Emmène-moi ça au Lazarett. »
Le procureur demande au témoin d’expliquer ce qu’était le Lazarett.
Il répond qu’il s’agissait d’un bâtiment à ciel ouvert, entouré de haies de branchages. À l’entrée, un grand drapeau blanc avec une croix rouge simulait une infirmerie. On y conduisait les vieux, les infirmes et les malades, les enfants seuls. Tous ceux qui ralentissaient la chaîne de mort. Le Lazarett était l’unique horizon des « Juifs de travail ». C’était là que les SS se débarrassaient d’eux, quand ils voulaient les punir ou estimaient qu’ils avaient fait leur temps.
— Si je comprends bien, vous deviez conduire cette enfant vers un lieu d’exécution ? insiste le procureur.
— C’est exact, répond Lazar.
Il savait que derrière ces murs il y avait une fosse, où un feu était entretenu nuit et jour. Parfois, les SS envoyaient l’un d’entre eux y brûler les tas de photos et les papiers des victimes. Il avait vu ce qui arrivait aux Juifs. L’Ange de la mort donnait l’ordre aux victimes de s’asseoir au bord du trou. Vêtu d’une blouse blanche, Frankenstein passait derrière elles et leur tirait une balle dans la nuque. Leurs corps basculaient dans le brasier.
À cet instant du témoignage, ses phrases deviennent hachées, il s’interrompt souvent. Son calme s’effrite sous la déflagration du souvenir.
Il a pris la petite dans ses bras et l’a portée jusqu’au Lazarett. Il dit qu’elle sentait l’odeur de la peur. Elle avait des cheveux noirs et bouclés, le visage barbouillé de morve et de larmes. Il l’a consolée, l’a sentie se calmer contre lui.
Il dit, Qu’est-ce que j’aurais pu faire ?…
Ses bras la tenaient solidement, mais ils étaient inutiles. Ils ne pouvaient pas la sauver.
Il a gravé son prénom dans sa mémoire. Hanka.
Il se rappelle avoir pensé, Quand je serai sous la terre, qui se souviendra d’elle ?
Il ne pouvait imaginer survivre à Treblinka.
Quand ils sont arrivés, l’Ange de la mort gardait l’entrée du Lazarett. Frankenstein a surgi devant eux, avec sa blouse blanche et sa gueule hideuse.
Il a voulu lui prendre la petite, mais elle s’accrochait à Lazar. L’autre lui faisait peur, avec son regard d’assassin. Elle s’est remise à pleurer. Frankenstein lui a brisé la nuque d’un coup de crosse. Les boucles noires poissées de sang. Il a grimacé : « On ne va pas gâcher des balles pour cette merde. »
Il a emporté Hanka de l’autre côté du mur.
Lazar était pétrifié.
Avec sa voix de fausset, l’Ange de la mort lui a glissé : « Disparais, si tu ne veux pas la rejoindre au paradis d’Abraham. »
Irène ferme les yeux, le cœur au bord des lèvres. Elle le voit, foudroyé. Ses bras vides et encore tièdes.
Il dit, Chaque nuit, je l’entends. Elle hurle en moi.
C’est pour elle qu’il est là, qu’il s’inflige ça. Qu’il confronte leurs assassins.
À l’issue du procès, l’Ange de la mort et Frankenstein ont été condamnés à la prison à vie. Le premier est mort en détention. Le second a été libéré au bout de quatorze ans.
Le lendemain, dans la lumière matinale, le pierrot lui paraît si triste avec ses larmes effacées, sa bouche éteinte. Peut-être parce qu’elle sait quel fantôme il protège.
Elle hurle en moi.