Irène inventorie les enveloppes rangées dans les grands placards métalliques, en ouvre certaines, les referme. Chacune porte une cote, un descriptif sommaire. Près de trois mille objets reposent ici, à l’abri de la lumière. On les manipule avec précaution, après avoir enfilé des gants.
Ils sont vieux, usés. Ce sont des cadrans de montre voilés dont les aiguilles se sont figées un matin de 1942. Ou peut-être un après-midi pluvieux du printemps suivant, ou par une nuit froide de l’hiver 1944. Elles indiquent l’heure où elles se sont arrêtées, comme un cœur cesse de battre. Ce qu’elles représentaient pour leurs possesseurs – la maîtrise de son temps et de sa vie – avait perdu toute signification.
Dans d’autres boîtes, des portefeuilles vides. Sur la page d’un agenda, quelques mots dans une langue étrangère qui résonnaient peut-être, ce jour-là, avec l’urgence de vivre et l’angoisse. Irène peut se les faire traduire, mais personne ne saura lui dire leur nécessité, pour celui qu’on a déshabillé à son entrée dans le camp. Des alliances nues, qui n’avaient pas quitté l’annulaire d’un mari ou d’une femme depuis le jour des noces. Des chevalières gravées. Des bijoux de pacotille à la coquetterie démodée. Une monture de lunettes brisée.
Ce sont des objets sans valeur marchande. Les biens monnayables étaient dérobés sans retour. Ce sont les restes méprisés par les assassins, dont la modestie trahit celle de leurs propriétaires. Au moment de partir pour ce long voyage vers l’inconnu, ils ont emporté du précieux qui ne pèse pas. Leurs papiers d’identité, quelques talismans sentimentaux. Souvenirs d’une vie qu’ils espéraient retrouver intacte après l’arrestation, le cachot, les tortures, le wagon plombé.
La plupart appartenaient aux déportés des camps de Neuengamme ou de Dachau. Des politiques, des asociaux, des homosexuels, des travailleurs forcés. À leur entrée au camp, leurs affaires étaient stockées au dépôt des effets personnels.
Rares sont les Juifs qui ont eu ce privilège. La majorité d’entre eux étaient tués dès leur arrivée dans les camps. Tout ce qu’ils possédaient, pillé et recyclé dans la machine de guerre nazie. Jusqu’à leurs cheveux, leurs dents en or, la graisse de leur cadavre.
L’ITS a hérité de près de quatre mille objets au début des années soixante. Un millier a été restitué à l’époque.
D’un objet qui attend de retrouver son propriétaire, on dit qu’il est en souffrance.
Irène a le sentiment qu’ils l’appellent. Il lui faut en choisir un, ou le laisser la choisir.
Elle emporte une petite marionnette dont le tissu terni s’effiloche. Un pierrot blanc devenu grisâtre, vêtu de son habit à collerette et d’une sorte de calot noir cousu à même la tête. De la taille d’une main d’homme, il semble déplacé au milieu des montres et des alliances. Rescapé de l’enfance.
Elle enfile ses gants blancs, comme une seconde peau. Sort délicatement le pierrot de sa boîte et l’allonge sur son bureau, dans la lumière laiteuse. Par chance, l’enveloppe précise le nom de son propriétaire : Teodor Masurek. Voilà tout ce qu’il possédait à son arrivée au camp de Neuengamme. Irène imagine l’enfant en pleurs à qui on arrache le compagnon de tissu qui l’a réconforté au long du terrifiant voyage. Il était assez petit pour être caché dans une poche. Elle pense au lapin en peluche que son fils traînait partout quand il était bébé. À l’oreille puante et usée qu’il suçait pour s’endormir. Après la séparation, lorsque son ex-mari oubliait de le remettre dans le sac, Hanno ne pouvait trouver le sommeil.
Qui étais-tu, Teodor ? Y a-t-il encore quelqu’un pour s’en souvenir ? Il y avait tant de manières de te tuer, expéditives ou inventives. Celui qui t’a offert ce pierrot est mort depuis longtemps. Mais il reste peut-être une personne qui tenait à toi. Un petit frère, un cousin.
Irène lance une recherche dans le Fichier central. Depuis leur ouverture aux chercheurs, en 2007, les fonds ont été en grande partie numérisés. Près de cinq cents Masurek y sont répertoriés. Deux Biélorusses, tous les autres sont polonais. Mais un seul Teodor, né le 7 juin 1929. Il venait de fêter ses treize ans quand on l’a déporté à Buchenwald, en septembre 1942. Un gosse. Sur sa fiche d’admission, le greffier du camp a précisé le motif de son internement : « voleur ».
Irène agrandit la photo d’un visage mince et anguleux, au teint hâlé. Un regard vif, des cheveux châtains coiffés à la diable. Il mesurait 1,68 mètre. Signe particulier : une cicatrice sous le menton. Il a renseigné son adresse, dans le village polonais d’Izabelin. Irène le trouve sur une carte virtuelle, à une vingtaine de kilomètres de Varsovie. Le document mentionne le nom de sa mère, Elzbieta. Pas de père.
A-t-il pu se procurer le pierrot à l’intérieur du camp ? Sa fiche indique qu’il y a passé dix-huit mois avant d’être transféré à Neuengamme.
Une autre mentionne que Teodor a été admis au Revier de Buchenwald un mois avant son transfert, pour une scarlatine. Sur la feuille de maladie, le médecin a écrit « forte fièvre » en marge d’une courbe de température éloquente. L’infirmerie du camp était l’antichambre de la mort. L’adolescent en est sorti au bout de quelques jours. Dans quel état ? L’a-t-on transféré dans un autre camp parce qu’il était trop faible pour travailler ?
Irène se frotte les yeux ; une image s’invite sur sa rétine. Un infirmier du Revier, dans son habit rayé de déporté, tend au gamin fiévreux, qu’on va charger à bord d’un wagon à bestiaux, ce pierrot récupéré sur un enfant mort.
Ces visions ne sont que des hypothèses qu’elle doit confronter au réel. Chercher la preuve.
Elle sort fumer une cigarette sur la terrasse qui surplombe le parc. Un sms de Hanno clignote sur l’écran de son portable. Il est chez les parents de Toby et ne la retrouvera que dimanche matin : « On doit réviser les partiels et je travaille mieux avec lui. Ça ne t’embête pas ? » Tobias est le meilleur ami de son fils depuis le Kindergarten. Ils partagent un studio sur le campus de l’université de Göttingen. Il y a dix ans, quand Irène a enfin pu parler librement de son travail avec ses amis, Myriam Glaser, la mère de Tobias, n’en est pas revenue. Elle lui a alors confié que sa grand-mère maternelle juive, émigrée en Palestine peu après l’invasion de la Tchécoslovaquie, avait un jour écrit à l’International Tracing Service.
— Elle n’avait plus beaucoup d’espoir. La réponse est arrivée au bout de trois ans. Tout le monde était mort : ses parents, leurs frères et sœurs, leurs enfants… Dora était la seule survivante.
Sa santé avait décliné brutalement. Elle s’était éteinte au printemps suivant, après avoir vu sa petite-fille souffler dix bougies.
Cette histoire remontait à une période où Irène ne travaillait pas encore à l’ITS, mais elle était bien placée pour savoir qu’à l’époque, les requêtes mettaient des années à être traitées. Lorsque les enquêteurs finissaient par répondre, ils envoyaient un résumé succinct des informations retrouvées, n’étant pas autorisés à transmettre des copies des documents originaux. Ces interdits étaient désormais de l’histoire ancienne. Un matin de juin, Irène a emmené Myriam à l’ITS pour lui montrer les maigres traces administratives de sa famille maternelle. Ses larmes, en découvrant leurs noms sur une liste de transport vers Theresienstadt, ont renforcé leur amitié.
Irène pianote : « Moi qui espérais que tu me préparerais un bon dîner. Embrasse Myriam de ma part. » C’est une plaisanterie entre eux. L’art culinaire de son fils se résume à rater la cuisson des spaghetti et finir par commander des pizzas.
La réponse arrive vite : « Elle va t’appeler. Elle dit que je suis trop maigre. Elle veut me remplumer. » Irène sourit. Les spécialités de Myriam, en particulier son hamin qui mijote des heures à feu doux, figurent depuis longtemps parmi les plats préférés de Hanno.
Elle consulte le dossier de Teodor Masurek. Si elle ne restitue pas l’émotion des archives papier, la numérisation fait gagner un temps précieux et permet à tous les employés d’accéder à la grande majorité des documents. Jusque-là, seuls quelques archivistes spécialisés avaient le droit de les consulter.
La vie de Teodor tient en quelques fiches, et recèle des surprises. Irène tombe sur une lettre que sa mère a adressée au commandant du camp de Buchenwald. Sa ferme se trouvait alors dans la partie de la Pologne qui n’était pas annexée au Reich, le Gouvernement général. Un réservoir de main-d’œuvre forcée, une zone de non-droit, le dépotoir de tous les indésirables du Troisième Reich. Les nazis pillaient ce territoire et pressuraient ses habitants. La Pologne avait refusé de collaborer et le payait au prix fort.
Elzbieta, qui espère naïvement qu’un commandant de camp de concentration puisse être saisi de pitié, lui écrit en allemand, usant de formules si déférentes qu’elles en deviennent étranges. Et trahissent combien elle redoute l’autorité lointaine de cet homme auréolé d’éclairs et d’insignes à tête de mort.
« Je me permets de formuler cette humble requête de bienveillance : je suis veuve et possède une exploitation agricole de neuf hectares. Comme l’atteste mon certificat médical, je suis aujourd’hui dans l’incapacité de travailler. Et mon fils Teodor se trouve maintenant dans votre camp de concentration, parce qu’il a commis la faute de soustraire quelques pommes à notre récolte, réservée à vos soldats. Il est encore jeune, il n’a pas mesuré la gravité de son acte. J’atteste sur ma vie que c’est un bon garçon, qui ne m’a donné jusqu’ici que des motifs de fierté. Je n’ai que lui. Sans mon garçon, je ne suis pas en état de m’occuper de mon exploitation. Et à l’heure actuelle, chaque fermier doit s’efforcer de tirer le maximum de sa terre. »
Il est peu probable qu’elle ait rédigé cette lettre elle-même. Elle se sera fait aider par un plus savant, capable de traduire son impasse en une formule susceptible de forcer la porte du camp : « À l’heure actuelle, chaque fermier doit s’efforcer de tirer le maximum de sa terre. » Argument pragmatique : c’est l’intérêt des Allemands, pour nourrir les vainqueurs qui ont toujours faim.
La dernière ligne implore le commandant de lui rendre son fils. Teodor signifie « don de Dieu ». Ce que Dieu a donné, les hommes d’Hitler l’ont repris. Pour quelques pommes.
Onze mois plus tard, l’adolescent est transféré à Neuengamme. Mal en point, il embarque pour plusieurs jours de voyage dans la promiscuité d’un wagon à bestiaux. Quel réconfort a-t-il trouvé dans ce jouet de tissu ? Cela fait presque deux ans qu’il a perdu la liberté. Un mois plus tard, il aura quinze ans. Elle revoit Hanno à cet âge. Sous les coutures du jeune homme, on devinait encore le petit garçon. Mais les gamins déportés sont projetés dans une peau d’adulte, le corps rompu, la candeur brisée, avant même l’âge des premières forces.
En 1946, Elzbieta s’adresse à la Croix-Rouge polonaise pour retrouver son fils. Après la guerre, les ravages et les incendies, la déroute de l’ennemi nazi, l’arrivée de l’adversaire russe. Des années qu’elle l’espère. Dans son cœur, il a toujours treize ans, la cicatrice à son menton est encore fraîche. Elle ne le reconnaîtrait pas s’il passait la porte. Un étranger, dont la dureté la pétrifierait. Il faudrait oublier ce qu’elle sait de lui, le réapprendre.
L’ITS reçoit une demande de recherche individuelle au nom de Teodor. Pendant des semaines, les enquêteurs fouillent les archives de Neuengamme. L’enquête est close à la fin du mois de mai. L’adolescent figure sur une liste de déportés dont les cadavres ont été identifiés dans la baie de Lübeck, et inhumés dans une fosse commune. Elzbieta devra voyager loin pour dire adieu à son fils.
Printemps 1945. À l’approche des armées alliées, des milliers de déportés de Neuengamme sont chargés dans des trains à destination de Hanovre, Bergen-Belsen ou Sandbostel. Ces trains de marchandise humaine sont déroutés sans cesse, les voies bombardées. Des centaines de prisonniers meurent sous les frappes alliées. Ceux qui respirent encore, une fois à Lübeck, sont enfermés dans la cale de quatre paquebots SS au mouillage dans la baie. Au fil des jours, les cadavres s’accumulent. Un matin, les SS les conduisent au large et hissent les pavillons à croix gammée. Après avoir quitté les paquebots sur des bateaux à moteur, ils abandonnent les déportés à leurs cercueils flottants. Les Anglais bombardent ces bâtiments de guerre aux couleurs nazies et les envoient par le fond. Des sept mille détenus séquestrés dans leur ventre, cinq cents parviennent à s’échapper à la nage. La plupart meurent d’épuisement ou sont tués par les SS à l’approche du quai.
Teodor se trouvait à bord du Cap Arcona. Les archives ne disent pas s’il a réussi à fuir sa prison flottante, s’il avait encore assez de force pour nager, s’il a été assassiné, ou si son cœur a lâché après cette dernière épreuve.
Une petite vie, broyée dans un engrenage mortel.
Irène a encore le temps d’appeler Janina Dabrowska. Cette jeune femme travaille à la Croix-Rouge de Varsovie et parle couramment allemand. Bien qu’elle ne l’ait jamais rencontrée en chair et en os, une complicité précieuse s’est instaurée au fil de leurs conversations téléphoniques.
Peu de chance que la mère de Teodor soit en vie, mais Irène lui demande de vérifier s’il y a des descendants. En dictant l’adresse de la ferme, elle observe le pierrot, éprouve le besoin de le toucher. De ses doigts gantés, elle soulève machinalement le vêtement blanc terni. Sa respiration s’accélère.
Sur le ventre de tissu, quelqu’un a écrit des chiffres. Un matricule.
Elle le note sur une feuille volante. Non, ça ne colle pas. Irène retourne sur l’ordinateur, vérifie la fiche d’admission de Teodor au camp de Buchenwald. Le matricule inscrit sur le pierrot n’est pas le sien. Le petit Polonais en a hérité, il appartenait à quelqu’un d’autre. Troublée, Irène repense à sa vision. Un bon Samaritain a dû avoir pitié et le donner au gosse. Mais alors, à qui revient-il de droit ?
Irène se dit que si elle est encore de ce monde, une mère devrait recevoir ce qui reste de son enfant assassiné.
Deux semaines plus tard, Janina Dabrowska lui confirme que Elzbieta Masurek est morte dans les années cinquante, dans un hospice pour indigents tenu par des religieuses. Elle n’a identifié aucun descendant.
La piste de Teodor s’arrête là.
Maintenant, elle doit retrouver la personne qui lui a donné le pierrot au camp de Buchenwald.