Elvire

En ces premiers jours de mai, une canicule précoce chauffe la ville à blanc. Elle est venue directement de l’aéroport, en nage dans la robe bleue qu’elle a choisie pour se porter chance. Des notes de piano montaient des fenêtres de la cage d’escalier. Dans la cour, un rai de soleil revigorait un olivier engourdi par l’hiver. En grimpant les marches, elle s’est dit qu’il devait être agréable d’habiter cette oasis au cœur de Paris.

Elvire Torres a pris sa journée pour la recevoir. Elle a beau avoir presque la soixantaine, son visage plein est à peine marqué, ses cheveux d’un roux lumineux dégradés en carré souple, ses lèvres minces rehaussées de rouge à lèvres. Elle dégage de l’assurance, mais aussi de la fébrilité. Il y a un voile d’inquiétude dans ses yeux noirs. Le regard d’Irène embrasse le grand salon, les meubles anciens et les poutres apparentes égayés par un mur vert anis et un autre cramoisi, pour s’arrêter sur le piano à queue, près duquel un chat gris somnole sur un coussin.

— C’est vous que j’entendais jouer, sourit-elle.

Elvire lui avoue qu’elle a dû attendre la mort de sa mère pour prendre des cours. Elle en rêvait depuis l’enfance mais toute mention de l’instrument assombrissait les siens. Elle avait fini par comprendre qu’une grand-mère qu’elle n’avait pas connue, et dont elle portait le prénom, y était à jamais associée.

— Ma grand-mère maternelle, dit-elle en lui tendant le portrait sépia d’une petite fille en robe bleue, chaussée de minuscules chaussures vernies, qui fixe le photographe d’un air espiègle, un nœud de satin clair dans les cheveux. Elle a deux ans. Un an plus tard, elle commençait le piano.

— Votre mère vous parlait d’elle ?

— Pas beaucoup.

Parmi les rares trésors que l’oncle Rafo avait réussi à sauver, il y avait des clichés de fêtes familiales à Salonique, et une photo du mariage des parents d’Allegra. Elvire les trouvait incroyablement beaux, d’un chic étourdissant. Cette mariée vêtue à la dernière mode de Paris la fascinait, avec son joli diadème perlé et son sourire rêveur. Elle n’arrivait pas à combler les blancs entre la petite fille au nœud, l’enfant pianiste et la jeune épouse. Après cette photo, il n’y avait rien. Une béance. De cet élégant jeune mari aux cheveux gominés, un camélia à la boutonnière, elle connaissait le prénom, Albert. Outre le djudyo, il parlait grec, turc, français et italien, et voyageait à travers l’Europe pour son commerce de tissus. Elle aurait aimé en savoir plus, mais sa mère ne pouvait les évoquer sans se fermer.

— Alors je n’osais plus poser de questions. Quand j’étais petite, c’était étrange. Je ne savais pas que j’étais juive. Ma Vava, ma seule grand-mère encore en vie, était grecque et chrétienne. On la voyait une ou deux fois par an, quand elle venait à Paris.

— Anastasia, se rappelle Irène, touchée que le lien entre cette femme et l’enfant qu’elle avait sauvée ait perduré jusqu’à Elvire.

— C’est ça. Je l’adorais, elle me gâtait beaucoup. J’appelais « tio » et « tia » tous les amis de l’oncle Rafo, et je croyais que Vava était ma vraie grand-mère. Mais je savais que l’oncle Rafo était juif, comme la plupart de ses amis. Ils n’étaient pas tous pratiquants mais ils fêtaient Pessah, Yom Kippour… On allumait les bougies pour Hanouka, et on avait aussi un arbre de Noël. Mes copines d’école étaient catholiques, et ma mère m’emmenait de temps en temps à l’église orthodoxe. Tout ça, pour moi, c’était un peu compliqué.

— J’imagine, dit Irène.

— Ma mère a refusé que je fasse ma première communion, comme mes copines. J’ai trouvé ça injuste, parce que je voulais la jolie robe, et la pièce montée avec la petite communiante. J’ai compris à la mort de Vava, quand ma mère m’a emmenée à Thessalonique.

Elvire n’en garde pas un bon souvenir. Cette ville l’agressait par son vacarme continuel, ces gifles de vent et de lumière, la chaleur de plomb dès le réveil. Elle se plaignait de la soif, de la fatigue, du mal de mer. Pensive, elle s’arrête sur le double sens. Le mal de mère. Là-bas, c’est vrai que sa mère était différente. Nerveuse, à fleur de peau, comme si elle n’était pas tout à fait là, avec elle. Maintenant qu’elle a lu la lettre, elle comprend. Ceux qu’elle avait quittés l’accueillaient comme une étrangère. Elle imagine combien cela a dû être douloureux pour elle. La veille de leur départ, Allegra l’a traînée dans les rues en pente, chagrine et ensommeillée, jusqu’aux remparts qui surplombaient la baie. Elle lui a montré les toits des villas où elle allait goûter, petite fille, les taches vertes des jardins où elle jouait à cache-cache avec ses cousins. Ici, lui a-t-elle dit, nous étions chez nous. Nous étions heureux.

Ce jour-là, elle a évoqué les soldats allemands qui avaient chassé les Juifs de leurs maisons avant de les envoyer mourir dans un camp de Pologne. Elle lui a révélé, avec un mélange de brutalité et de tristesse, que Vava n’était pas sa grand-mère. À douze ans, Elvire a su que rien ne serait plus pareil. Le monde rassurant où elle avait grandi se fissurait devant elle.

À leur retour, Allegra ne voulait plus parler de la guerre. Elle est redevenue cette femme flamboyante dont on ne pouvait soupçonner les blessures. Elle qui avait tant souffert du silence n’a pas réussi à s’en délivrer.

— Cette lettre, balbutie Elvire. La découvrir vulnérable, amoureuse…

Elle avoue que la lire l’a apaisée, réconciliée avec sa mère.

— Je ne comprenais pas qu’elle continue à le protéger, contre sa propre fille ! Un homme qui l’avait abandonnée enceinte… Maintenant je sais qu’il n’était pas au courant. C’est idiot, mais ça m’a fait du bien.

À mesure que la conversation dérive vers Lazar, Irène prend conscience de son sac posé près d’elle, et du pierrot à l’intérieur.

— Vous croyez qu’il l’a aimée ? demande Elvire.

— Certainement. Il avait perdu les siens. Pour lui, s’attacher à quelqu’un c’était revivre ce déchirement. Risquer de perdre à nouveau. Malgré ça, je crois qu’il a vraiment aimé votre mère.

Irène évoque les cartes postales et les traces de cet amour, jusqu’au bout.

— Elle avait un charme fou, sourit Elvire.

Elle va chercher des photos, les lui tend. Sur la première, une jeune femme brune rit à gorge déployée devant la Seine. Ses longs cheveux ondulés dansent dans le vent. Son regard exprime une joie sauvage et une forme de plénitude. Sur la seconde, Allegra a une cinquantaine d’années, des cheveux courts ébouriffés. Elle porte un pull marin à larges côtes. Affublée d’un nez de clown, elle tire la langue à un petit garçon hilare. Elle se tient de profil, accroupie devant l’enfant à qui elle ouvre les bras.

— On fêtait les trois ans de mon fils, précise Elvire.

— Ils ont l’air complices.

— C’était une association de malfaiteurs. Ma mère était gâteuse de Raphaël.

— Vous l’avez appelé comme votre grand-oncle ?

— Peut-être pour me faire pardonner d’avoir épousé un goy, ironise-t-elle. Ma mère ne me le reprochait pas, mais je sentais que ça la chagrinait…

Allegra ne lui a jamais dit ce qu’être juive signifiait pour elle. Était-ce une loyauté sacrée envers les siens, un lien affectif et spirituel ? Enfant, Elvire aurait eu besoin qu’elle l’aide à apprivoiser ce mot, qui lui apparaissait flou et inquiétant. Autour d’elle, personne ne la poussait à se revendiquer telle. Mais dès qu’elle s’éloignait, elle sentait qu’elle les blessait.

— Parlez-moi de lui, demande-t-elle.

Elle ne dit pas mon père. Elle n’y arrive pas.

Ébauchant le portrait de l’étudiant devenu charpentier, Irène a le sentiment d’avoir marché sur ses pas sans qu’il se révèle entièrement à elle. Elle a eu peur et mal pour lui. Elle a fait un long voyage à sa recherche, espère encore quelques réponses. Elle n’envisageait pas de se tenir devant cette inconnue et de lui donner le pierrot sans explications.

— Il vivait à Prague avec sa famille ? l’interroge Elvire.

Irène acquiesce et lui montre la photocopie de son questionnaire d’après-guerre.

— Il mentionne ses parents, et un oncle. Ils ont été transférés ensemble au ghetto de Theresienstadt. Un mois plus tard, lui a été déporté à Treblinka. Ici, vous voyez, il précise qu’ils sont tous morts. Ils étaient peut-être dans le même train. À l’arrivée, il a été sélectionné parmi les Juifs de travail.

Le visage d’Elvire se trouble. Elle a entendu parler de ces hommes qui brûlaient les cadavres. Les Sonderkommandos.

Irène lui explique que ce terme était réservé aux déportés de Birkenau qui travaillaient aux chambres à gaz et aux crématoires. À Treblinka, on les désignait par le mot Arbeitsjuden, Juifs de travail. Ceux du « camp d’en haut » aidaient les victimes à se déshabiller, enterraient ou brûlaient les corps. Lazar, lui, triait les affaires des morts.

Elle sent que cette idée la dérange.

— Vous savez, ils n’avaient le choix qu’entre la mort et le sursis… Au plus tard, les SS les auraient exécutés à la fermeture du camp. S’il y a eu des survivants, c’est parce qu’ils ont trouvé la force de se dresser contre leurs bourreaux. Puis certains ont réussi à s’enfuir, et à survivre à tous les dangers qui les guettaient en Pologne. Ces hommes ont résisté de toutes leurs forces à l’anéantissement. Ils sont devenus les gardiens de ceux qu’ils avaient vus marcher vers la mort. Ce fardeau écrasant, ils l’ont porté le restant de leur vie.

— Ça me soulage qu’il n’ait pas travaillé dans les chambres à gaz, murmure Elvire, après un silence.

— On ne peut pas imaginer ce que vivaient les fossoyeurs, dit doucement Irène. Enterrer leurs semblables, leurs femmes, leurs enfants. On leur demandait de tamiser les cendres pour les mélanger à la terre. Il ne devait rien rester des victimes. Ils travaillaient sous la surveillance des SS, qui les tuaient au moindre faux pas. Malgré ça, ils sont arrivés à enterrer des corps entiers, avec des messages où ils racontaient la vérité.

Elvire l’ignorait. Elle n’a pas lu leurs témoignages, craignant de ne jamais s’en remettre.

— Je comprends, répond Irène. Mais vous seriez surprise de l’humanité qu’ils recèlent.

Elle évoque la morte-saison du camp, l’arrivée du convoi de Salonique.

— Vous croyez que c’est la culpabilité qui l’a conduit là-bas ? demande Elvire.

— Peut-être.

Elvire semble abîmée dans ses pensées. Elle fixe les deux photos de Lazar, celle de Buchenwald et celle de l’après-guerre.

— Je trouve que mon fils lui ressemble, dit-elle, les larmes aux yeux.


Plus tard elles boivent une citronnade, parlent de choses légères et quotidiennes, se découvrent des points communs de mères divorcées. Elles ont de grands enfants, un bilan amoureux dont elles préfèrent sourire. Elvire occupe un poste à responsabilité, elle gagne bien sa vie. Depuis son divorce, elle a le sentiment que son indépendance effraie les hommes.

Elle est remuée de découvrir le visage de ce père à qui elle invente des vies depuis l’enfance. Au collège, elle rêvait qu’il venait l’attendre au volant d’une décapotable. Elle l’imaginait en aventurier, chemise italienne et lunettes de soleil, entre Al Pacino et Robert De Niro. Échafaudait des alibis extravagants pour que son absence ne soit pas un abandon. Il était en prison, retenu dans un pays lointain, un choc l’avait laissé amnésique. Elle fouillait dans les tiroirs de sa mère, scrutait le visage de ses relations masculines. Allegra protégeait ses secrets. Lasse qu’Elvire la harcèle, elle avait laissé échapper un jour que lui aussi, la guerre l’avait esquinté.

— Il est décédé, n’est-ce pas ? interroge-t-elle, et son regard laisse affleurer l’espérance qu’on la détrompe.

— Je pense qu’il est mort dans les années soixante-dix, même si je n’en ai pas la preuve.

Elle accuse le coup.

— S’il avait reçu la lettre de ma mère à temps, peut-être… Enfin ça ne sert à rien de refaire l’histoire. Vous parliez d’un objet, dans votre courrier.

Irène ouvre son sac et sort délicatement de l’enveloppe le pierrot à la collerette fanée, si défraîchi qu’on ne peut se figurer qu’il a été beau. Elle le dépose dans les mains d’Elvire.

Elle reste muette devant ce jouet d’enfant.

— Regardez sous son habit blanc.

Elvire tressaille en découvrant les chiffres, les effleure du bout des doigts.

Elle veut savoir pourquoi, ce que ça signifie.

Il est temps de délivrer le fantôme emprisonné dans la trame de coton terni.

À mesure qu’Irène remonte vers la rampe de Treblinka, l’air semble se densifier autour d’elles. Elvire l’écoute, ses mains se crispent sur le tissu. Elle est insoutenable, l’histoire de cette gosse tuée dans les bras de Lazar. Irène ne peut l’adoucir ou lui donner une fin heureuse. Le père qu’il aurait pu être a été assassiné avec Hanka, ce jour-là. Elle n’a pas besoin de le dire pour que Elvire l’entende.


Entre elle et lui, il y a toujours eu cette petite fille.


Ne restent que les larmes.

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