Karl

Elles sont assises l’une près de l’autre sous les frondaisons du parc. C’est l’heure où le soleil s’attendrit pour dorer le grain de peau. Il adoucit les lignes sèches du visage d’Eva, qui n’est plus émacié par la maladie. Les cheveux serrés dans un chignon gris, elle porte une jupe sombre, ses éternels mocassins usés. La flamme de son regard n’intimide plus Irène. Sa poitrine est gonflée de joie de la retrouver, pourtant elle n’ose pas un geste. Elle sait que son amie fuit les effusions.

Eva a relevé les manches de son chemisier blanc. Cette fois, Irène ne détourne pas les yeux de son tatouage. Elle dit, Raconte-moi. Raconte-moi Auschwitz.

Les yeux verts la jaugent.

S’il te plaît.

Tu es sûre ? sourit Eva, découvrant ses dents abîmées.

Certaine.

Alors la survivante l’emmène de l’autre côté des barbelés. Irène s’accroche à sa voix et sa tendresse se trouble d’effroi, comme si elle marchait sur une fine passerelle de corde suspendue dans le vide. Peu à peu, la paix se fraie un passage à travers l’horreur et la solitude. Elle accepte cette douleur que les mots tamisent, comme un passage de relais. Elle sait qu’elle doit en prendre soin. Les paroles s’égrènent et elle les recueille toutes, soulagée qu’il ne soit pas trop tard. Le temps se déplie et se condense. Elles n’ont jamais été si proches. À la fin, les traits d’Eva s’estompent, et Irène entrevoit la silhouette de l’adolescente nue, tremblante et frigorifiée. Elle tend la main pour la réchauffer, mais à l’instant de la toucher, elle se réveille dans le décor familier de sa chambre.

Pendant quelques secondes, son esprit flotte à la recherche du rêve. Elle s’efforce de se souvenir de ce que Eva lui a confié, mais tout s’est évanoui ; il ne reste rien, pas un mot. La tristesse poigne son cœur quand elle réalise que ce moment aux émotions encore vivaces n’était qu’un mirage.


— Cachottière, siffle Antoine. Ça fait combien de temps ?

Elle l’appelle de sa voiture, en roulant vers Berlin.

— Deux mois. Je ne t’en ai pas parlé parce que c’est compliqué. C’est un descendant, tu comprends. Il est lié à l’une de mes enquêtes…

— Tu as peur de te faire radier de l’ordre des archivistes ?

Elle ne peut réprimer un sourire.

— Non, mais…

— Tu as souvent envie de coucher avec les descendants ? Parce que si c’est récurrent, il faut consulter.

— Ça ne m’est jamais arrivé, proteste-t-elle en riant.

Elle se demande s’il y avait dès le début des signaux qu’elle a ignorés, tant leur intimité s’est installée comme une évidence. À croire que leurs natures obsessionnelles se comprennent, que leurs désordres s’accordent. Jusqu’ici, ses amants se réjouissaient de sa liberté avant de s’évertuer à la rogner. Pour la première fois, elle ne se sent pas assiégée. Ils savent être seuls à deux, reliés à des kilomètres. Ils dorment mal et sont heureux de se trouver au cœur de la nuit, font l’amour et discutent à 4 heures du matin sur la terrasse de Rudi. C’est le joyau caché de son vieil appartement poussiéreux. Elle surplombe les toits de Kreuzberg, les cours ombragées et les jardins. Blottis sous une couverture, ils se perdent dans la contemplation du ciel, guettent les étoiles filantes et le clignotement des satellites. Écoutent les trilles et les ululements, les frôlements de leurs voisins à ailes ou à pattes.

— Il peut être brusque ou maladroit, concède-t-elle. C’est un inquiet, qui se nourrit du tapage de la société et ne sait pas toujours s’en extraire, s’accorder une respiration.

— Vous avez plus de points communs que prévu, s’amuse Antoine. Tu ne parles que de son cerveau. Vous ne faites pas que causer, j’espère ?

Irène se tait. Elle avait oublié cette fille sensuelle planquée sous sa peau. Sa faim intacte, sa réserve trompeuse. Dans les bras de ce gaillard au cœur marathonien, son corps reprend ses droits, s’ouvre et s’arrondit, exige d’être fendu, ployé, renversé. Son cerveau capitule, saturé d’endorphines. Les fantômes s’éclipsent.

— Alors fiche-toi un peu la paix, dit Antoine. Quand est-ce que tu me le présentes ?

— Pas tout de suite. D’abord, il doit rencontrer sa famille polonaise.

— C’est le grand jour ?

— Ils débarquent tous à Berlin pour le déjeuner. On ne sait pas comment son père va réagir, on est un peu tendus.

— Et Hanno, comment il prend tout ça ?

— Il est content que j’aie rencontré quelqu’un. Enfin tu le connais, il demande à voir ! Figure-toi qu’Hermine et lui sont aussi à Berlin. Ils viennent conjurer les mauvais souvenirs. De toute façon, c’est beaucoup trop tôt pour leur présenter Rudi.

— Si tu le dis… Parfois, on dirait que tu abrites une duègne du XIXe siècle. Au moindre écart, elle te tape sur les doigts avec sa règle, la taquine-t-il avant de raccrocher.


Agata est la première qu’elle reconnaît dans le hall de l’aéroport, à sa haute taille et à sa brosse de cheveux blancs. Elle a choisi un joli chemisier à fleurs et un pantalon crème, porte des sandales à lanières argentées. Cette coquetterie fait fondre Irène. Serrant la main de Rudi, elle perçoit sa nervosité et imprime à ses doigts une dernière pression.

Roman l’aperçoit avant sa mère et lui adresse un signe joyeux derrière la barrière de la douane. Julka échange quelques mots avec sa grand-mère. Elles cherchent des yeux cette Française qui a bouleversé leur vie. Ont-ils le trac, eux aussi ? Les jambes qui tremblent et se dérobent ? Ils avancent à leur rencontre, et ces quelques pas qu’ils font les uns vers les autres ont une raideur solennelle, même s’ils les voudraient légers. Dans le flottement des premières minutes, Rudi et Roman se serrent la main, Irène embrasse Agata et Julka. Puis la vieille dame s’approche de Rudi, prend son visage dans ses mains.

— Je te rencontre enfin, lui dit-elle en anglais. Le fils de mon frère. Tu es beau.

L’émotion d’Agata cueille Rudi par surprise. Dans le creux laissé par sa grand-mère adoptive, une tante polonaise vient de se glisser, avec son regard délavé, son accent mélodieux. Il se penche, intimidé, et elle le serre dans ses bras.

Il a réservé une table en terrasse au bord du Schlachtensee. Alors que ses invités s’émerveillent de déjeuner dans ce cadre paradisiaque, à quelques mètres des nageurs et des paddles qui sillonnent les eaux vert pâle, Rudi peine à se détendre. Il se lève plusieurs fois pour téléphoner, vole une cigarette à Irène, bien qu’il ait arrêté depuis des années.

— Pardonnez-moi, dit-il en se rasseyant, je viens d’avoir une infirmière de la clinique. Mon père ne va pas bien. Je crois qu’on ne va pas pouvoir maintenir la visite.

La main de la vieille dame tremble si fort qu’elle laisse tomber sa fourchette.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle en anglais.

— Il a de plus en plus de mal à s’exprimer. Ça le fatigue et ça l’isole beaucoup. Il passe par des phases de tristesse où il se ferme complètement. Il peut même devenir hostile.

— Depuis quand est-il malade ? s’enquiert Roman.

Rudi répond que c’est difficile à dater, peut-être une dizaine d’années. Au début les symptômes étaient légers, il les mettait sur le compte de la fatigue. C’est son fils qui l’a alerté, il trouvait que son grand-père oubliait beaucoup de choses. Il y a deux ans, Karl a commencé à se perdre dans les rues. Il a fallu se résoudre à le placer dans un établissement spécialisé.

— Parle-moi de lui, dit Agata.

— Il m’a appris la patience, répond-il. Quand on filme, il faut savoir attendre que quelque chose arrive. Quelque chose qu’on n’attendait pas, qui donne son sens à l’histoire qu’on est en train de raconter. Quand j’étais gamin, il m’emmenait sur les tournages. Le voir travailler me fascinait. Il était toujours aux aguets. Ça reste, ça. Même s’il n’est plus capable de tenir une caméra.

Très émue, Agata s’excuse de répondre en polonais et demande à Roman de traduire :

— Petit, mon frère vivait collé à notre mère. Dès qu’elle s’éloignait, il était malheureux. Je devais trouver des astuces pour le consoler. Depuis qu’Irena m’a appris qu’on l’avait enlevé, je pense à ce qu’il a dû souffrir, quand on l’a arraché à elle…

On n’entend plus que le bourdonnement des insectes et les exclamations lointaines des plongeurs, sur la berge d’en face. Irène pense à Bull, le chercheur d’enfants, qui doutait qu’on puisse bien grandir sur un sol empoisonné. Même si Karl a bâti une vie, une famille, le poison a peut-être laissé en lui des traces insidieuses.

— Écoutez, décide Rudi, on va y aller et on verra sur place.

Irène voudrait l’embrasser, tant elle est soulagée pour Agata.


La résidence médicalisée se trouve dans une artère calme et verdoyante du quartier de Zehlendorf. Bien qu’elle soit entièrement sécurisée, les patients y vivent en relative autonomie, tant que leur état le permet. Depuis qu’il s’y trouve, Karl semble moins angoissé. Le personnel propose des ateliers manuels et artistiques, des après-midi de jardinage, de chorale ou de lecture à haute voix. Ce qu’il préfère, c’est encore se promener dans les allées.

Ils suivent le chemin de graviers entre des haies de buis et de charmilles avant d’apercevoir l’imposante bâtisse, dressée au cœur d’un parc aux allures de jardin anglais. Rudi leur montre la fenêtre de Karl, au deuxième étage. Son appartement donne sur un bassin en pierre recouvert de nénuphars. Tout autour rayonnent des massifs de fleurs. Roses et agapanthes, lilas, échinacées, lupins et marguerites se mêlent dans une explosion de couleurs et de parfums.

— C’est beau ici, répond Agata en anglais. Tu as bien choisi.

Depuis qu’ils se sont garés sur le parking, elle est d’un calme étonnant. Elle avait si peur qu’on l’empêche de le voir.


Ils s’installent sous une treille de glycine mauve, laissant Rudi entrer seul dans le bâtiment. Il en ressort une demi-heure plus tard, soutenant son père qui a du mal à marcher. Attendrie, Irène observe ses pas lents et prudents. Elle pense au jeune homme radieux qui courait dans les rues de Berlin en agitant son drapeau rouge.

Ils se lèvent à leur approche, mais Rudi leur fait signe de se rasseoir. Ils sont trop nombreux, il ne veut pas effrayer Karl. Il le conduit un peu plus loin, s’assied près de lui sur un banc. Puis il se penche pour lui parler longuement. Le vieil homme essuie la sueur sur son front, il a l’air las. Ses yeux clairs ont la teinte laiteuse d’un coquillage. Son visage est ridé de tourment. Les paroles de son fils glissent sur lui, comme si elles s’adressaient à quelqu’un d’autre.

Un geste de Rudi invite Agata à les rejoindre. Avant de se lever, elle pose la main d’Irène sur sa poitrine, à l’endroit où son cœur trépide. Irène la regarde s’éloigner de dos, haute et courageuse, dans sa tenue du dimanche.

Rudi lui cède sa place en gardant une main sur l’épaule de son père, pour le rassurer. D’ici, elle n’entend pas ce qu’il lui murmure. Elle voit Karl se tourner vers sa sœur, et Agata lui sourit, les yeux brillants de larmes. Mais son amour et son attente se cognent à la tristesse de ce frère privé de mots, aux souvenirs dévastés. Il lui offre un regard éteint, puis se détourne.

Irène sent son ventre se contracter, elle a mal pour Agata, pour eux.

— C’est fou ce qu’ils se ressemblent, chuchote Julka, fascinée.

Hypnotisés, ils contemplent le frère et la sœur, leurs iris cristallins, leurs pommettes saillantes, leurs cheveux blancs et leurs fronts dégagés. L’âge érode leurs différences.

Les orphelins de Wita, semblables et étrangers.

Rudi tente de ramener l’attention de son père vers Agata, mais Karl réagit mal. Il se ferme à double tour, repousse la main de son fils.

On n’y arrivera pas, pense Irène, quel désastre.


À cet instant, Agata commence à chanter. C’est d’abord un fredonnement, qui se dilate dans l’air, porté par sa voix basse qui tremble un peu. Puis la mélodie s’installe, comme une rivière qui retrouve son cours. Son rythme imite précisément le bercement d’un enfant. Mais tandis qu’elle vous berce, elle instille en vous cette mélancolie slave que les enfants tètent avec le lait de leur mère, sans savoir qu’ils ne s’en déferont jamais.

Karl s’est figé aux premières mesures. La vieille dame continue à chanter et prend doucement sa main. Il ne la repousse pas, son visage est traversé d’émotions. Il fixe Agata et semble l’écouter de toute son âme.

Près d’Irène, Julka fredonne les paroles tout bas. Roman se tait. Ils sont suspendus à la grâce du moment.

Au troisième couplet, Karl se met à chanter avec elle. Son timbre rauque trébuche sur ces consonnes qui reviennent de si loin, d’une mémoire enfouie au plus profond de lui. Peu à peu, sa voix s’affermit pour se mêler à celle de sa sœur, retrouvant les paroles qui l’accompagnaient vers le sommeil. Son regard est plein de larmes.

Agata serre sa main dans la sienne, elle ne sait plus si elle chante ou si elle pleure, et tout le monde est à peu près dans le même état.


Même si on ne répare personne, songe Irène en s’essuyant les yeux, si l’on peut rendre à quelqu’un un peu de ce qui lui a été volé, sans bien savoir ce qu’on lui rend, rien n’est tout à fait perdu.

Загрузка...