Elsie

— Qu’est-ce que c’est ?

Irène fixe le paquet recouvert d’adhésif noir que son collègue vient de déposer sur le bureau.

— Aucune idée, c’est pour toi.

Elle ne comprend pas et s’agace. Elle n’a pas le temps, elle doit retrouver le propriétaire du pierrot de tissu et trois mille objets attendent dans les placards, sans parler de ses autres missions. Elle commence à se dire que cette restitution relève des travaux d’Hercule, qu’elle pourrait engloutir des années de leur vie.

Depuis près de huit ans, Henning et elle travaillent ensemble au sein de la Section de recherche et d’éclaircissement des destins. Ce département, qu’on appelle le tracing, réunit plusieurs équipes d’enquêteurs qui remontent le temps, collectent des indices pour déterminer le sort des victimes du régime nazi. Celle d’Irène a pour mission particulière de réunir les familles.

Henning est un méticuleux, capable de passer des semaines à situer un hameau yougoslave qui a changé plusieurs fois de nom depuis les années quarante. Si patient qu’elle l’imagine occuper des week-ends enneigés à faire des puzzles de six mille pièces, sans que tremble un seul poil de sa barbe rousse. Il a une femme aussi discrète que lui, des jumeaux qui semblent par contraste exubérants. Malgré des années de collaboration étroite et quotidienne, elle ignore ce qui a poussé Henning à venir travailler ici. Elle ne connaît de lui que ce qu’il veut bien montrer, le tableau paisible d’une vie familiale sans aspérités. Ils n’ont pas d’intimité en dehors du travail. Et s’ils discutent souvent des enquêtes en cours, ce qui est désormais encouragé, leurs discussions ne s’aventurent jamais sur un terrain plus intime. Cette réticence partagée par ses collègues l’a longtemps arrangée. C’était rassurant, après la tempête de son divorce, de ne pas être confrontée à la vulnérabilité des autres, et d’être protégée de la sienne. Elle se concentrait sur son travail et sur son fils. Aujourd’hui, elle aimerait que cette façade lisse se fissure. Prendre ce risque.

Avec un calme décourageant, il attend qu’elle le congédie.

— Tu veux que je m’en occupe ? l’interroge-t-il de son timbre tranquille. Mais il t’a été envoyé personnellement.

Elle soupire. Le paquet lui est bien adressé, aux bons soins de l’International Tracing Service. Elle l’éventre au cutter, après un deuxième café. En sort une lettre en allemand, rédigée d’une écriture pressée :


« Stuttgart, le 7 novembre 2016

Chère Madame,

Je m’appelle Volker Neumann et je suis avocat. L’année dernière, le professeur d’histoire de ma fille a expliqué en classe que le plus grand centre d’archives sur la persécution nazie se trouvait à Bad Arolsen, et qu’il aidait les gens à découvrir l’histoire de leurs proches déportés ou assassinés pendant la guerre. Cela m’est revenu en mémoire très récemment.

Ma grand-mère maternelle s’est éteinte au début de l’été. Ces dernières années, elle devenait sénile et nous avions peu de contacts. De temps en temps, mon épouse et moi lui amenions les petits. Elle pouvait les regarder jouer pendant des heures.

Après sa mort, ma mère et moi avons entrepris de trier ses affaires avant de mettre la maison en vente. En débarrassant le grenier, je suis tombé sur une jolie boîte à bijoux ancienne fermée à clef. Je pensais la donner à ma fille en souvenir de son arrière-grand-mère. Une étiquette était collée sur le couvercle : « À n’ouvrir qu’après ma mort. » Je ne voulais pas abîmer la serrure. J’ai fini par retrouver la clef dans le tiroir de sa table de nuit. Heureusement, j’étais seul quand j’ai ouvert le coffret. J’y ai découvert le pendentif que je vous envoie, et plusieurs feuillets de sa main.

J’ai longtemps hésité à vous écrire. Je m’y résous parce que ce médaillon appartenait à une femme qui a été assassinée. Cette histoire me réveille la nuit. Je pense à cette inconnue et à ses proches, qui ignorent peut-être ce qui lui est arrivé. Si j’étais à leur place, je voudrais savoir. Alors j’ai fini par me décider, même s’il est difficile d’accepter qu’une grand-mère aimée ait pu participer à ces horreurs. Si je n’avais pas lu ces pages de mes yeux, je ne pourrais le croire.

Avant tout, chère Madame, je dois vous demander de garder pour vous ce que je vous confie. Je me suis renseigné à votre sujet. La tante d’un de mes amis a retrouvé grâce à vous le fils qu’elle avait eu d’un soldat français. Elle m’a dit que même si vous n’étiez pas allemande, vous étiez respectueuse et digne de confiance. Faites ce que vous pouvez pour cette pauvre femme, mais je vous en prie, n’exposez pas ma famille à la douleur et à la honte. Je veux porter seul le poids de cette histoire.

En 1943, ma grand-mère venait d’avoir vingt ans. Elsie aurait aimé continuer ses études mais son père était fermier à Derental, en Basse-Saxe. Il voulait qu’elle travaille sur l’exploitation. La guerre en a décidé autrement. Du fait de la conscription, elle a été réquisitionnée comme gardienne au camp de concentration de Ravensbrück. Pendant mes études de droit, j’ai découvert qu’elle avait été jugée après la guerre et qu’elle avait purgé une peine de prison. J’ai interrogé ma mère. Elle m’a dit qu’Elsie était une victime d’Hitler, comme beaucoup de gens embrigadés dans cette guerre. Après ça, elle a jugé que le sujet était clos et ma grand-mère ne l’a jamais évoqué devant moi. Avec le recul, je m’interroge sur mon manque de curiosité. Il m’aurait été facile d’aller consulter les archives du procès. Peut-être que j’avais peur.

Après avoir lu la confession d’Elsie, vous aurez toutes les raisons de la trouver monstrueuse. Sachez qu’elle était très tourmentée, dévorée par l’angoisse. Sa fin n’a pas été douce. Quand je l’ai vue sur son lit de mort, c’était comme si elle avait lutté jusqu’au bout contre un adversaire invisible.

Je ne cherche pas à atténuer sa responsabilité. Mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que j’aurais fait à sa place, si on m’avait envoyé dans ce lieu atroce. Quelle était sa marge de manœuvre ? Peut-on rester humain, dans un cadre où l’inhumanité est la règle ? Ces questions me hantent. Je ne reconnais pas la femme simple qui a pleuré de fierté le jour où j’ai réussi l’examen du barreau. Comme s’il y avait toujours eu deux Elsie, qui ne pouvaient cohabiter. Celle qui était enfermée dans la boîte a fini par détruire l’autre. Je voudrais préserver le souvenir de celle que nous avons aimée dans le cœur des miens.

Je vous confie ce vœu peut-être illusoire, chère Madame. Je pense à cette Polonaise assassinée. J’espère que vous pourrez lui rendre justice sans jeter l’opprobre sur ma famille. »

Irène allume une cigarette à la fenêtre. Cet homme s’adresse à elle comme à une déesse de pierre qui pèserait sans ciller la valeur des hommes. Il condamne et justifie dans le même mouvement, n’arrive pas à dire ce qui a tué cette femme. S’en tient à ce participe passé, assassinée, et l’implore de ne pas détruire sa famille. C’est une chanson déchirante et familière.

Les meurtriers ne sont pas son affaire, mais les traces des victimes éclairent des trouées d’obscurité, et le sang séché éclabousse les descendants. L’héritier voudrait se libérer d’une dette écrasante. S’il doit en passer par cette archiviste française, qu’elle se rassure : Elsie Weber a payé. Au-delà du verdict d’un tribunal d’après-guerre, et jusqu’à son dernier souffle.


La fumée de cigarette se désagrège dans le paysage mouillé par l’averse. Les silhouettes et les temporalités se confondent, ressuscitant un dimanche de Pâques d’il y a vingt ans. Le déjeuner familial où son mari et elle venaient annoncer sa grossesse avait tourné au désastre. Elle revoit le visage de son beau-père, figé en un masque haineux. Elle ne voulait juger personne, mais s’entendait prononcer des paroles définitives. L’amour que son mari lui portait s’était fracturé ce jour-là. Elle était redevenue l’étrangère sur le seuil de leur maison.

Les mots de l’avocat sonnent ironiquement à son oreille : Elle m’a dit que vous étiez respectueuse et digne de confiance. S’il savait ce qu’elle a fait de son mariage. Le chaos qu’elle a invité à la naissance de son fils.

Les bruits étouffés qui lui parviennent des pièces voisines la dérangent. Le bourdonnement de la ruche. Irène a besoin de s’en abstraire, de clarifier le flux de ses pensées.

Elle va fermer la porte, et commence à lire la confession d’Elsie Weber, datée du mois d’avril 1975 :


« Ma fille, quand tu liras cette lettre, je serai dans ma tombe. Les gens ne se gêneront pas pour parler contre moi. Je ne pourrai plus m’expliquer. C’est pourquoi je t’écris, pour que tu saches.

Je te regarde et je me souviens de ma jeunesse. Comme toi, je voulais une belle vie. M’arracher à la ferme du père, voir du pays. J’aimais apprendre, étudier. Certaines de mes amies de la Ligue des jeunes filles allemandes avaient eu la chance de partir à l’Est. Elles participaient à des opérations de germanisation dans le Wartheland et nous envoyaient des cartes postales. On rêvait de les rejoindre là-bas, de vivre cette aventure. On était jeunes et idéalistes ! Je me voyais déjà institutrice, aider les petits paysans des Sudètes à devenir de vrais Allemands du Reich… Le père ne voulait pas en entendre parler. Ma dureté, je la tiens de lui. À l’époque, le Parti offrait des opportunités aux jeunes filles. Moi j’étais coincée ici, entre les vaches et la boue. La nuit, je rêvais que la ferme brûlait, des flammes hautes comme le ciel.

À l’automne 1943, on m’a envoyée servir le Reich dans ce camp de concentration. J’étais soulagée de partir. Bien sûr, ce n’était pas l’Est. La ferme de ton grand-père était à deux heures de route. Mais on avait un bel uniforme et des avantages. Je gagnais le double de ce qu’on m’aurait donné à l’usine. À mon arrivée, les conditions au camp étaient très correctes. Je louais un appartement avec vue sur le lac, avec d’autres jeunes recrues. L’une d’entre elles pleurait tous les soirs. Moi j’étais solide et dure au mal. On avait un entraînement hebdomadaire au tir et une arme à la ceinture, dont je ne me suis jamais servie. Pour la discipline, j’avais mon fouet, et un chien de garde qui m’obéissait au doigt et à l’œil.

Les SS étaient grands et beaux, nous rêvions toutes d’en épouser un. C’était la première fois que je les voyais de près. On travaillait avec eux, on était jeunes… Il y avait des romances, comme tu l’imagines ! Un SS ne pouvait se marier sans l’approbation du Reichsführer. Certaines filles se comportaient mal. Très peu décrochaient le gros lot.


Après la guerre, j’ai été jugée par un tribunal militaire britannique. On m’a reproché d’avoir été cruelle envers les détenues. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. Nous étions formées pour être strictes. Ravensbrück était un camp de femmes, moins dur que les camps de l’Est, mais les détenues y étaient très indisciplinées. Surtout les politiques et les Tziganes. Le chef de la Gestapo avait des espionnes dans les blocks pour repérer les saboteuses et les voleuses. Les Polonaises et les Juives étaient repoussantes de saleté. Les Françaises nous rendaient folles, les prisonnières de l’Armée rouge refusaient de travailler pour l’effort de guerre. Certaines avaient tué des soldats allemands. Il fallait rester vigilantes, frapper une paresseuse pour que les autres marchent droit. La première fois que la surveillante en chef m’a forcée à cogner une détenue jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse, je n’ai rien pu avaler pendant plusieurs jours. Et puis on s’habitue. J’étais fière d’accomplir un travail difficile, de servir le Reich. Hélas, les conditions ont terriblement empiré à la fin de 1944.

Les Russes progressaient sur la ligne de front. À l’est, les camps étaient évacués les uns après les autres. Des milliers de prisonnières arrivaient, dans un état épouvantable. On ne savait où les mettre, on manquait de tout. À l’automne, on a vu débarquer une foule de femmes et d’enfants qui venaient de Varsovie. Là-bas, nos troupes avaient écrasé une insurrection menée par les partisans et rasé la ville. On a poussé tout le monde sous une grande tente à l’extérieur du camp, on n’arrivait même plus à les enregistrer. Ces Polonaises étaient sales et se plaignaient sans cesse. Beaucoup étaient enceintes. Des bagarres éclataient jour et nuit. Il fallait les frapper pour qu’elles se calment. Aux premières pluies, la tente est devenue une mare boueuse. Des femmes et des enfants croupissaient au milieu des cadavres. Un jour que j’allais y ramener un peu d’ordre, j’ai vu cette Polonaise qui venait parler aux femmes de Varsovie. Elle m’a avoué qu’elle cherchait sa sœur. Je lui ai ordonné de retourner dans son block, si elle ne voulait pas finir au bunker. Elle avait des yeux d’un bleu très pâle, des cheveux blonds presque blancs. Elle était maigre mais encore belle. Sans ses habits de déportée, on l’aurait prise pour une Aryenne.

En janvier, j’ai été assignée au Camp des Jeunes d’Uckermark. Jusque-là, c’était un camp de redressement pour adolescentes. À la fin de 1944, la direction l’a vidé pour y rassembler les détenues les plus faibles. Il se trouvait à l’écart, à deux kilomètres du camp principal. À ce moment-là, on avait plus de quarante-cinq mille prisonnières. Il fallait faire de la place, les ordres venaient de Berlin. Le commandant préparait l’évacuation, aucune détenue ne devait tomber entre les mains de l’ennemi. Il a chargé un lieutenant d’Auschwitz de liquider les intransportables.

Cet hiver glacial me reste dans les os. Quand il gèle et que ma chaudière proteste, il revient me tourmenter. Je pense aux détenues qui grelottaient dans leurs vêtements de coton. Si elles tapaient du pied pour se réchauffer durant les longues heures d’appel, ou si elles mettaient seulement leurs mains dans leurs poches, nous les corrigions à coups de fouet. La surveillante-chef lâchait son chien. Aujourd’hui, ça me fait honte. La nuit, les températures descendaient jusqu’à moins trente. On guettait les bombardements et on dormait toutes habillées. Pour les prisonnières, c’était l’espoir d’être libérées. Pour nous, l’angoisse et l’humiliation de la défaite. La peur des Russes. Tu me lis et tu penses : “Himmel sei Dank ! Heureusement qu’on en a fini avec Hitler et son bain de sang !” Seulement c’était la fin de tout ce en quoi nous avions cru. Je n’imaginais pas qu’on survivrait à la fin du Reich. Que la vie continuerait, avec ses joies et ses peines.

Au procès, on m’a demandé si j’avais envisagé de refuser cette affectation au Camp des Jeunes. Pourquoi l’aurais-je fait ? J’ai obéi à mes supérieurs. Ils mentaient aux détenues. Ils leur racontaient qu’elles seraient transférées à Mittwerda, un sanatorium où elles pourraient se reposer en étant dispensées d’appel.

Mittwerda n’existait pas. Derrière ce mot, il y avait la mort. »

Irène appelle Henning et le prie de lui accorder un instant.

Ravensbrück était le plus grand camp de concentration de femmes, le centre de formation des gardiennes SS. Dans les dernières semaines, le personnel a brûlé des monceaux d’archives. Les listes et les dossiers des prisonnières, les ordres d’exécution, les courriers des industriels des dizaines de camps satellites qui réclamaient toujours de nouveaux lots d’ouvrières, car celles qu’on leur louait s’usaient vite. Les Alliés n’ont presque rien retrouvé. Hormis quelques documents que les Russes ont conservés jusqu’à la chute du Rideau de fer, ou que les déportées avaient réussi à dissimuler sur elles en quittant le camp. Mittwerda, ce nom ne lui dit rien. Henning saura peut-être.

— Ton paquet-surprise te plaît ? l’interroge-t-il en entrant.

Il semble toujours emprunté, comme s’il ne savait quoi faire de ce corps qui s’étire, tel un arbre d’où s’échapperaient des touffes de feuillage roux.

— Je suis perplexe, répond-elle en exhumant du paquet un médaillon ancien enveloppé de papier-bulle. Je ne m’attendais pas à lire les mémoires d’une gardienne SS.

— C’est elle qui t’écrit ? s’étonne Henning, haussant les sourcils. On doit restituer aussi les objets nazis, maintenant ?

— Elle l’a volé, semble-t-il. C’est son petit-fils qui me l’envoie. Sa grand-mère travaillait à Ravensbrück. Mittwerda, tu connais ?

Il plisse les yeux avec un léger sourire, fait durer le suspense. Il aime lui rappeler qu’il était là avant elle. Ce petit jeu n’est pas entièrement innocent. Peut-être trahit-il un peu de jalousie, depuis qu’elle a été choisie pour diriger l’équipe.

— C’est elle qui en parle ?

— Elle dit que Mittwerda était un leurre.

— Cette franchise l’honore.

— Tu m’expliques ?

À son arrivée à l’ITS, Henning était affecté à la section des documents des camps de concentration. Un jour, il effectue une recherche sur une déportée autrichienne qui travaillait à l’usine Siemens, installée à proximité de l’enceinte de Ravensbrück. Il finit par la retrouver sur une liste de transfert pour le « camp de repos de Mittwerda », datée de février 1945. En face de son nom, il est précisé qu’elle souffre d’hystérie. Les autres prisonnières de la liste sont affligées d’intense faiblesse, de folie ou de maladies variées : tuberculose, infection à la jambe, forte fièvre, abcès purulents, diphtérie, elles ont des béquilles ou des prothèses.

Il pourrait se réjouir que ces femmes fragilisées aient été envoyées dans un sanatorium. Mais dans l’univers concentrationnaire, les mots « camp de repos » éveillent sa méfiance. Henning sait ce que recouvraient d’autres euphémismes : salle de désinfection, évacuation, traitement spécial. Il continue à chercher. Tombe sur le compte rendu de l’interrogatoire du commandant du camp de Ravensbrück par les Américains. Entendu dans le cadre de l’instruction de son procès, il fournit avec réticence les noms des camps satellites et ceux de ses partenaires d’affaires. On lui soumet une liste de transfert pour le camp de repos de Mittwerda. Ce commando inconnu ne figure pas parmi ceux qu’il a dénombrés. Le sténographe mentionne le trouble du SS, qui prétend ne jamais en avoir entendu parler. Son interlocuteur lui montre sa signature au bas du document. Le commandant marque une hésitation. C’est loin, tout ça. Mais ça y est, ça lui revient. Ce camp se trouvait en Silésie. Finalement, le transfert n’a pas eu lieu parce qu’à cette date, la région était déjà aux mains des Soviétiques.

Pourtant, le tampon indique que le transport a été effectué. Le plus étrange, ajoute l’Américain, c’est qu’il n’existe aucun lieu de ce nom en Silésie. Ils ont cherché. Que sont devenues ces femmes, transférées en 1945 vers un camp qui n’existe pas ? Sur le grill, le commandant s’accroche à son histoire. Le transport a été annulé, il ne sait rien de plus. Les Américains flairent l’odeur du sang. Ils diligentent une enquête sur les disparues, et retrouvent deux survivantes.

Elles témoignent que les détenues sélectionnées pour le camp de repos de Mittwerda étaient en réalité transférées au Camp des Jeunes d’Uckermark pour y être éliminées. Elles-mêmes affirment avoir miraculeusement survécu à d’innombrables tentatives d’assassinat. Elles ignorent comment leur organisme à bout de forces a tenu bon. Au Camp des Jeunes, on stockait les femmes âgées et les malades. On les battait, les affamait, les empoisonnait. Elles attendaient des heures debout, en chemise dans la neige. Parfois nues, jusqu’à la nuit tombée. La gardienne-chef en sélectionnait cinquante à soixante-dix chaque jour, qu’on transportait en camion jusqu’à la chambre à gaz, une construction de bois dressée près du crématoire. Un soir, une femme a réussi à sauter à l’arrivée du camion. Hurlante, elle a traversé le camp de Ravensbrück en criant qu’on les tuait au gaz. Les SS l’ont rattrapée. Après, tout le monde savait.


Henning retrouve une note de service interne à l’ITS, avertissant le personnel que Mittwerda est un nom de code pour l’extermination. Elle est datée de janvier 1975. Pourtant, depuis qu’il travaille ici, ses collègues ont refusé à plusieurs reprises d’émettre un certificat de décès pour l’une des femmes figurant sur ces listes, sans doute par ignorance. Henning en fait son cheval de bataille, envoie des dizaines de courriers et de mémos, assiège le bureau du directeur et obtient gain de cause. Il écrit personnellement à chaque descendant, et joint aux certificats de décès quelques mots dont la sobriété traduit imparfaitement ce qu’il ressent : « J’ai le regret de vous confirmer la mort de votre mère/sœur/grand-mère. Même si beaucoup de temps a passé depuis ce drame, je veux vous exprimer mes plus sincères condoléances. »


Il n’en dira pas plus.


Maintenant, elle sait dans quelle sorte de ténèbres Elsie l’invite à entrer.

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