Quand Irène pénètre dans la salle de réunion, il fait déjà nuit. Avec ses cheveux en bataille et ses lunettes qui glissent sur son front, Charlotte Rousseau ressemble à une spéléologue remontant à l’air libre. D’ailleurs elle émerge d’un tas de classeurs et de cartons empilés sur la table :
— Je me suis dit qu’ils nous seraient utiles pour éclairer les documents d’Eva Volmann. Récemment, j’ai entrepris l’inventaire des archives concernant l’histoire du centre. J’aimerais créer une exposition permanente. Vous savez, il y a toujours eu un mur invisible entre cette ville et nous. Il est temps de le faire tomber. Je voudrais que les habitants comprennent que nous appartenons à leur histoire, que c’est une chance et une richesse. Je travaille sur ce projet avec une historienne qui a grandi ici. Son oncle a travaillé dix ans à l’ITS, mais figurez-vous qu’avant d’en faire son sujet de thèse, elle n’avait aucune idée de nos activités !
Irène n’est pas surprise. Pendant vingt-sept ans, l’obligation de confidentialité imposée par Max Odermatt a enveloppé leurs missions de fumée, arrangeant ceux qui refusaient d’affronter le passé.
— Tenez, le certificat d’embauche d’Eva.
Irène cherche les traits de son amie dans ce visage de souris aux aguets. Le vert des yeux est plus clair, ses cheveux noirs et courts lui donnent l’air d’une collégienne, mais son regard lucide crée une dissonance. Le certificat est daté de février 1947. Elle n’a pas dix-sept ans, et l’ironie est peut-être le dernier rempart de sa vie brisée.
Sur un autre cliché, Eva pose avec des amies devant le portail d’entrée de l’ITS. Elle fixe l’objectif tandis que les autres sourient dans leurs jupes sages, l’une des quatre tire la langue. Elles ressemblent à n’importe quelles jeunes filles de l’après-guerre retrouvant leur insouciance, néanmoins la photo provoque chez Irène un sentiment de malaise. Sans doute parce que la bannière en demi-cercle au-dessus du portail, où l’on peut lire Allied High Commission for Germany, International Tracing Service, évoque étrangement par sa forme arrondie le Arbeit macht frei du fronton d’Auschwitz. Cet écho la trouble.
— Où se trouvait l’ITS, à cette époque ? interroge-t-elle.
Charlotte Rousseau lui explique que l’armée américaine avait réquisitionné de nombreux bâtiments de la ville. Leur quartier général était installé dans l’ancienne résidence du prince nazi. Les premières années, l’ITS – qu’on appelait encore le Bureau central de traçage – s’y trouvait aussi. Dans les baraquements qui avaient abrité les garnisons SS logeaient désormais des centaines de DP, jetés ici par le chaos de la guerre. La plupart espéraient émigrer. Ils apprenaient des langues étrangères, et un métier qui leur permettrait d’obtenir un visa pour le pays de leur choix. Ils constituaient une enclave internationale à l’intérieur de la ville. Hostile, la population les considérait comme des parasites qui bénéficiaient des largesses des occupants. Certains étaient recrutés par le Bureau central de traçage, en particulier les polyglottes. Ce fut le cas du Cerveau. Son avion était tombé tout près d’ici durant les derniers combats. Il avait passé deux ans à l’hôpital, flottant d’une opération à l’autre dans une brume sédatée. Il en était ressorti sur une seule jambe, mais avait trouvé au centre un poste à la mesure de ses dons linguistiques.
Eva était arrivée un matin avec Erin O’Sullivan, la jeune femme de la Croix-Rouge britannique qui avait su l’apprivoiser. Elle était restée, découvrant dans ces baraquements militaires une communauté chaleureuse de rescapés qui lui ressemblaient. Ils essayaient ensemble de renaître à la vie, organisaient des bals, des activités sportives, des fêtes de Noël, des pique-niques au bord des lacs. Des couples se formaient, des enfants naissaient dans cette parenthèse fragile.
— Apparemment, Eva avait une chambre dans le block F.
La directrice déplie le plan de la caserne. Chaque matin, la jeune femme traversait l’ancien terrain d’exercice des SS. Y voyait-elle une farce du destin ? Une victoire symbolique sur ses bourreaux ?
— Elle travaillait déjà au tracing, précise Charlotte Rousseau. Ses premières évaluations sont élogieuses ! Son supérieur note qu’elle participe aux enquêtes de terrain et manifeste « beaucoup d’intelligence dans l’analyse des documents ». Malgré sa jeunesse, elle n’a cessé de gagner de nouvelles responsabilités. C’est un signe qui ne trompe pas.
Elle lève le nez du dossier d’Eva :
— Regardez, Irène.
Dans une lettre adressée au directeur américain de l’époque, Eva explique qu’elle voudrait mener des recherches en Pologne, mais redoute que son statut d’apatride ne puisse la protéger. Dans sa réponse, ce dernier lui confirme que le gouvernement communiste pourrait ne pas la laisser repartir, et lui conseille d’attendre d’avoir une piste sérieuse pour tenter le voyage.
Dès la fin de la guerre, les Alliés de l’Ouest se sont opposés au rapatriement forcé des déplacés vers les pays du nouveau bloc soviétique. Ces tensions diplomatiques annonçaient déjà la guerre froide et ses enjeux. Eva devait être déchirée entre le désir de retrouver les siens et la peur de rester captive d’un pays où elle n’envisageait aucun avenir.
— Elle a dû se raviser, observe la directrice. Je ne vois aucune trace de voyage à l’Est dans les années qui suivent. En revanche, j’ai ici sa correspondance avec la directrice du personnel. Avez-vous connu Johanna, Irène ?
— Non, mais Eva avait beaucoup d’estime pour elle. Si j’ai bien compris, elle a démissionné à l’arrivée de Max Odermatt ?
— Leurs visions étaient irréconciliables… Elle a été l’une des premières Allemandes embauchées ici, au départ comme dactylo. Elle avait une vingtaine d’années, elle ignorait tout des atrocités nazies. Ces jeunes Allemandes étaient traumatisées par le contenu des documents qu’elles tapaient. Johanna est tombée amoureuse d’un DP polonais qui voulait émigrer au Canada. À l’époque, pour l’épouser, elle a dû renoncer à sa nationalité. Vous vous rendez compte ? Elle l’a payé cher, elle a été ostracisée par toute la ville… Finalement ils sont restés ici et pendant plus de trente ans elle a été une formidable directrice du personnel, dévouée aux employés. J’aurais aimé la rencontrer.
Moi aussi, songe Irène. Toutes ces années, sa répugnance à interroger le passé d’Eva l’a privée de conversations précieuses avec des témoins du passé qui étaient encore en vie.
— Désolée, je dois filer, grimace Charlotte Rousseau en jetant un coup d’œil à sa montre. Je vous laisse le dossier d’Eva, vous me le rendrez quand vous l’aurez consulté.
Chargée de son butin, Irène patine sur les ornières glacées que les pneus ont creusées dans la neige du parking.
Quand elle rentre chez elle, le vestibule éteint sent la cendre froide. Elle accroche sa parka mouillée à une patère, allume des lampes basses à la lumière douce, un feu dans la cheminée. Comme chaque soir, elle a le sentiment que sa maison l’accueille et l’abrite. Les dessins d’enfant de Hanno, encadrés sur le mur, ajoutent une note joyeuse au décor. Son vieux fauteuil crapaud en velours vert l’attend. Irène se sert un verre de vin, met un disque de jazz et avale un bout de pizza avant de se plonger dans la correspondance d’Eva.
Semaine après semaine, la jeune rescapée dit lutter contre une fatigue intense, est assaillie de douleurs articulaires, de violentes migraines et d’insomnies. Malgré un régime protéiné, elle peine à regagner un poids normal et gardera désormais ce corps sec, comme un arbre privé de sève. Pendant l’été, elle s’astreint à nager plusieurs fois par semaine à la piscine ou dans les lacs des environs. Elle retrouve le bonheur qu’elle éprouvait, petite fille, à se baigner dans la Vistule. Les réponses de la directrice du personnel expriment chaleur et sollicitude. Elle l’encourage à aménager ses horaires et à s’accorder des plages de repos pour couper les longues journées de travail. Dans une autre lettre, il est question d’une altercation qu’Eva a eue à la boulangerie avec une Allemande qui l’avait insultée. Le ton est monté et Eva a fini par la gifler. Johanna l’assure que la direction la soutiendra, s’il y avait des suites judiciaires.
Irène n’a aucun mal à imaginer la scène. Eva a toujours su se défendre.
La sonnerie de son portable l’arrache à sa lecture. Hanno l’interroge tendrement : « Comment vas-tu, petite mère ? »
Honteuse, elle réalise qu’elle ne l’a pas appelé depuis que Myriam lui a appris l’existence d’Hermine.
Elle le rassure :
— Juste engloutie sous le travail. Tu sais comment je suis dans ces cas-là…
— Infréquentable, la taquine-t-il.
— À ce point ?
— Pire.
— Tu as beaucoup souffert, mon fils, dit-elle.
Hanno acquiesce en riant et lui annonce qu’il la rejoindra pour le week-end.
— J’aimerais qu’on passe un peu de temps rien que tous les deux. Ça ne t’embête pas ?
Elle en éprouve une joie secrète. Ces derniers mois, il ne jurait que par les Glaser.
Douillettement installée près du feu, Irène relit le début d’une lettre qu’Eva a adressée en mai 1951 à Martin Talbot, qui dirigeait l’ITS en tant que représentant de la Haute Commission alliée.
Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle a sous les yeux.
La rescapée écrit qu’elle soupçonne un de ses collègues allemands, Holger S., d’avoir appartenu à la SS.
Un matin, elle l’a surpris alors qu’il sortait du dépôt des archives. Elle savait qu’il ne faisait pas partie du personnel autorisé à consulter les fonds. À compter de ce jour, elle l’a observé à distance. Il ne fréquentait pas les anciens déportés, se tenait toujours à l’écart avec le même groupe d’employés allemands. Dix jours plus tard, elle l’a croisé dans une ligne d’eau à la piscine. C’est là qu’elle a aperçu la lettre tatouée sous son aisselle. Elle sait que les SS se faisaient tatouer leur groupe sanguin, on appelle cela « la Marque de Caïn ». Depuis, elle n’arrive plus à dormir, torturée par l’idée qu’un ancien SS pourrait se cacher au sein de l’ITS.
Elle demande l’autorisation d’enquêter sur lui.
« La nuit, je suis de nouveau dans le camp. Tant que je n’en aurai pas le cœur net, je ne pourrai plus trouver le sommeil. »
La réponse de Talbot ne figure pas dans le dossier mais une lettre d’Eva, trois semaines plus tard, laisse supposer qu’il lui a accordé un entretien, et la permission d’accéder à certains documents :
« Je ne comprends pas que les fonctionnaires d’une organisation alliée aient pu se montrer si négligents. Vous dites qu’ils ne ressemblent pas à ceux qui nous ont accueillis à la libération des camps, qu’ils ignorent de quoi les nazis sont capables. Mais comment ont-ils pu engager des Allemands sans faire les vérifications nécessaires ? L’idée que cet assassin se cache ici depuis des mois, des années, qu’il a eu le temps de détruire les preuves de ses crimes me rend malade. Je sais que vous comprenez ce que je ressens.
J’ai peur qu’il y en ait d’autres. Donnez-moi plus de temps, Monsieur, et je les débusquerai tous. »
Les réponses du directeur sont manquantes. A-t-il autorisé une enquête discrète, soucieux d’éviter un scandale public qui aurait éclaboussé l’ITS ? Irène fixe le texte avec incrédulité jusqu’à ce qu’il tremble devant ses yeux. Comment a-t-on pu embaucher des anciens SS pour garder les archives de la persécution nazie ? Ont-ils bénéficié de complicités à l’intérieur du centre ?
Elle se connecte à distance au Fichier central et lance une recherche sur Martin Talbot. L’Américain, qui dirigeait l’ITS à un moment où la Haute Commission alliée aspirait à se défaire de ce fardeau en le déposant dans d’autres mains, avait pour mission d’assurer la transition.
« Nous sommes ici pour servir les millions de victimes de cette guerre. Nous les servons quels que soient leur histoire, leur pays d’origine, leurs opinions politiques ou leur religion. Nous servons les morts et les vivants, c’est notre devoir et notre honneur », a-t-il déclaré lors de l’inauguration des nouveaux locaux. Il ne semblait pas le genre d’homme à prendre sa mission à la légère.
« Je sais que vous comprenez ce que je ressens », lui écrit Eva. Elle qui se méfiait de tous accordait sa confiance à ce réfugié juif germanophone de Tchécoslovaquie qui avait fui l’Europe centrale en 1938, et combattu les nazis sous l’uniforme américain.
Irène agrandit un courrier qu’il a envoyé à sa hiérarchie à l’hiver 1952. Il a pour en-tête : « Avenir de l’ITS ». Médusée, elle découvre que les Américains envisageaient d’en transférer la gestion au gouvernement allemand. Obnubilés par les priorités de la guerre froide, les Alliés de l’Ouest étaient prêts à confier à la République fédérale d’Adenauer, loin d’être dénazifiée, les preuves des crimes du Troisième Reich et le destin de ses victimes.
Dès les premières lignes, Talbot entend démontrer à ses supérieurs que ce projet est une hérésie. Il le démonte point par point, avec une froideur rationnelle. Si les Allemands dirigeaient l’ITS, ils pourraient détruire les traces et invalider le verdict du tribunal de Nuremberg. Ils pousseraient les anciens DP vers la sortie pour les remplacer par un personnel allemand moins fiable. Quelle ironie, songe Irène. Ce dernier argument préfigure ce que Max Odermatt a fait trente ans plus tard, avec la bénédiction du Comité international de la Croix-Rouge.
« J’ai découvert récemment que quarante-cinq de nos employés allemands avaient occupé un poste élevé dans la SS ou à la Gestapo, écrit Talbot. Une enquête a démontré que l’un d’entre eux avait tenté de mettre le feu aux archives. Tous avaient été engagés à l’ITS par des agents des organisations alliées, au mépris de toutes les règles de précaution et des lois de dénazification. J’ai procédé à leur renvoi immédiat, mais je ne saurais trop vous mettre en garde contre le danger de laisser des criminels de guerre accéder aux archives. Si cette affaire devenait publique, la réputation de la Haute Commission alliée et celle de l’International Tracing Service en seraient entachées à jamais. C’est pourquoi je suggère de confier les archives à une commission internationale, qui superviserait le personnel et ses missions. »
Irène avale une gorgée de vin. Le secret a été bien gardé. Talbot a-t-il promis sa coopération à Eva en échange de son silence ?
Il lui revient une conversation qu’elles avaient eue, quelques mois après l’arrivée d’Irène au centre. Elles venaient de déjeuner avec le Cerveau, qui les avait régalées de ses anecdotes cocasses. Irène était sous le charme, et Eva avait concédé :
— Un homme délicieux, aussi modeste que courageux. Nous sommes peu nombreux de la première équipe à être restés. La plupart ont préféré quitter l’Allemagne au départ des troupes d’Occupation.
— Et vous deux, pourquoi êtes-vous restés ? avait-elle demandé.
— Je ne peux pas répondre pour lui. Moi, je n’avais plus rien. Ici, au moins, je me sentais utile. Et puis, il fallait bien que quelqu’un veille sur les archives. Tu as entendu parler de Cerbère, le chien qui garde les Enfers ?
— Oui, pourquoi ?
— Tu ne trouves pas que je lui ressemble ? avait dit Eva, et son rire de fumeuse avait retenti dans le couloir.
Elle l’entend encore.