Sa première impression de Varsovie est hostile, une ville froide sous un ciel plombé. Des bourrasques glaciales la transpercent à la sortie de l’aéroport. Heureusement son écharpe est longue, et elle peut en faire trois tours. Elle se trompe de bus, erre à travers les rues, prend un métro et atterrit à la gare centrale où elle finit par dénicher un train pour la gare de Wschodnia, sur l’autre rive de la Vistule. Elle y parvient quelques minutes avant le départ de l’intercité pour Lublin et se précipite en nage sur le quai, éreintée. Janina Dabrowska, qui a offert de l’accompagner à Lublin, l’attend devant le wagon. Un sourire s’épanouit sur son visage frigorifié, quelques mèches blond platine dépassent de son bonnet rouge : « Bienvenue en Pologne, Irena. On se rencontre enfin ! Je vous imaginais blonde et sévère, comme une héroïne d’Hitchcock… En fait vous êtes brune et jolie. Tout le contraire ! » Irène lui serre la main, et note que Janina porte un rouge à lèvres assorti à son bonnet.
Elles grimpent dans un train jaune dont le chauffage est en panne, gardent leurs manteaux et achètent des sandwiches et du thé à un employé qui remonte le couloir avec son chariot. Après avoir quitté les faubourgs de Varsovie, Irène regarde défiler les forêts de pins derrière la vitre ; leurs troncs rouges semblent prendre d’assaut les nuages. Quelques bouleaux argentés montent la garde en lisière de bois. De temps en temps, on aperçoit le toit rouge d’une ferme dont les tuiles vernissées ressemblent à une construction en Lego, aussitôt effacée par d’autres arbres, comme surgie d’un rêve. Le wagon presque vide donne l’illusion de remonter le temps. Joyeuse et volubile, Janina lui parle de Marek, le mari de Wita, dont elles rencontrent la famille demain.
Après la guerre, rappelle-t-elle, Staline a exigé la Pologne à Yalta et l’a obtenue. Les Alliés ont sacrifié le gouvernement polonais en exil et la Résistance sur l’autel d’une entente fragile. Une trahison, pour ceux qui avaient mené un combat désespéré contre les nazis. Comment oublier que Staline et Hitler s’étaient partagé la Pologne au début de la guerre ? Que l’Armée rouge avait regardé Varsovie brûler depuis l’autre rive de la Vistule, attendant que la ville soit réduite en poussière, sa population massacrée ou déportée, pour franchir le fleuve ? Les combattants de l’Armée de l’intérieur étaient priés de rentrer dans le rang. Staline leur offrait l’amnistie. Ceux qui l’ont cru ont été torturés, emprisonnés ou déportés en Sibérie. D’autres ont choisi de regagner les forêts qui avaient abrité leurs luttes clandestines. Marek a rejoint les Forces armées nationales, farouchement anticommunistes. Pendant des années, ces « soldats maudits » se sont livrés à des actions de guérilla contre le régime soviétique. À l’été 1945, Marek a été incarcéré dans un cachot du château de Lublin. Heureusement, son futur beau-père avait des contacts influents au sein de l’intelligentsia communiste de la ville. Ça lui a évité d’être envoyé au goulag.
— Son futur beau-père soutenait les communistes ? s’étonne Irène.
— Disons plutôt que ses relations lui ont permis de garder sa scierie. Après la guerre, il fallait reconstruire le pays. Ses affaires étaient florissantes et il n’avait qu’une fille. Marek avait tout perdu. Pour lui, ce mariage était une chance inespérée. En contrepartie, il permettait à son beau-père de s’arranger avec les communistes sans se fâcher avec ses amis conservateurs. Il avait sorti un partisan de prison, il en avait fait son héritier… Il ne s’en vantait pas mais les gens savaient. La Résistance polonaise non communiste était proscrite de l’Histoire officielle. Aujourd’hui, c’est le contraire ! Les soldats maudits font l’objet d’un véritable culte. En particulier chez les partisans du gouvernement.
— Ils sont nombreux ici ?
— La région est divisée, grimace Janina. Celle de Lublin est pilotée par un homme à la solde du pouvoir, mais le maire est dans l’opposition.
Depuis la victoire du parti Droit et Justice, en 2015, deux Polognes s’affrontent. Deux visions irréconciliables de l’histoire et de l’avenir du pays. Janina se dit très inquiète pour l’avenir de la démocratie.
— On ne peut pas s’entendre avec ces réactionnaires, ajoute-t-elle. Ne me branchez pas sur le sujet, Irena ! Je ne décolère pas.
Irène ramène la conversation à Marek. Ses enfants savent-ils pourquoi elle veut les rencontrer ?
— J’ai dit à son fils aîné que vous faisiez des recherches sur son père et sa première femme. Il se réjouit de vous voir.
Le lendemain, Irène contemple la vue de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, savourant cette parenthèse au goût de vacances. La lumière matinale fait chatoyer le château, les façades Renaissance de la vieille ville et les clochers baroques vernis par la neige. Elle appelle Hanno, qui se réveille à peine, pour lui vanter la beauté du site et le confort de l’hôtel.
Janina toque à la porte :
— La voiture est là.
Ici, les taxis ne coûtent pas cher mais les chauffeurs sont bavards. Celui-ci ne cesse de discourir en polonais. Ses yeux moqueurs étudient Irène dans le rétroviseur. Ils quittent la ville pour une campagne qui a perdu ses couleurs d’automne. Des champs immaculés s’étirent à perte de vue sous un ciel bas. À l’horizon, la ligne des forêts apparaît sombre et fantomatique. La scierie des frères Sobieski se trouve au sud de Lublin, à une demi-heure de route. Irène imagine Wita et le petit Karol dans ces paysages.
En arrivant, elle aperçoit des bâtiments de brique et des préfabriqués au bout d’un chemin de terre, des montagnes de troncs derrière des camions chargés de grumes. À l’écart, entourée de massifs qui doivent être luxuriants à la belle saison, se dresse une maison blanche à l’élégance ostentatoire, avec son porche à colonnades surplombé d’un œil-de-bœuf. Le taxi les dépose devant l’entrée. Elles ont rendez-vous avec Janusz, le fils de Marek, qui les accueille chaleureusement. Il doit avoir dans les soixante-dix ans mais porte beau. Avec sa crinière blanche et sa moustache, Irène lui trouve un air de Lech Walesa. Voix de stentor, poignée de main énergique. Il dit, « Je n’ai pas souvent l’occasion de parler de mon père ». Des éclats de voix leur parviennent de l’intérieur de la maison. Dans l’entrée, Janusz Sobieski leur montre la photo sépia d’un bâtiment de bois. Son arrière-grand-père maternel, explique-t-il fièrement, a créé la première scierie en 1910. Aujourd’hui, ses deux fils dirigent trois sites de production et cent quarante employés, et fournissent les principales entreprises de construction du pays, des maisons de gros et des menuiseries. Ce matin, son fils cadet a dû se rendre sur un site éloigné, mais Wladeck, l’aîné, a invité quelques amis dont les grands-pères se sont battus avec Marek. Déconcertée, Janina traduit ses paroles à Irène. Elles auraient préféré un rendez-vous intime à une réunion d’anciens combattants. Il va falloir faire avec.
Ils sont une dizaine dans le grand salon aux poutres apparentes dont les baies vitrées donnent sur la forêt. Des hommes en jeans et chemises de bûcheron, un adolescent dont le sweat-shirt à capuche arbore l’emblème de la Pologne – un aigle blanc sur fond noir, surmonté des lettres NSZ. Sur les murs, des trophées de chasse et des gravures de chevaliers en armure voisinent avec un grand tableau kitsch représentant le drapeau polonais, dont l’aigle courroucé surplombe la kotwica, l’ancre symbole de l’État polonais clandestin.
L’atmosphère est joviale, chacun se présente et Irène ne retient qu’un défilé de prénoms aux consonances musicales, Milosz, Taddeusz, Michal, Bronislaw ou Wladek. Passant au milieu des hommes, l’épouse du maître de maison distribue sourires et biscuits d’apéritif. Janusz sert d’autorité un shot de vodka aux nouvelles venues. Il est temps de trinquer à la mémoire de ceux qu’il appelle « nos soldats indomptables ». Très ému, il prononce quelques mots que Janina traduit à voix basse : « Ce matin, je pense à mon père dont le courage est un exemple pour nous tous. Marek et ses camarades ont lutté, parfois au sacrifice de leurs vies, pour défendre l’indépendance de la Pologne contre les occupants allemands et soviétiques. Aujourd’hui, nos valeurs ancestrales sont de nouveau menacées. Plus que jamais, nous devons défendre leur héritage », conclut-il dans un silence recueilli. Tout le monde lève son verre et le vide cul sec. Irène aussi, la vodka lui fait monter les larmes aux yeux. Son voisin, un grand gaillard brun à la beauté slave, la couve d’un regard amusé. C’est Wladek, le fils aîné de leur hôte.
— Irena, déclare Janusz, est venue d’Allemagne pour connaître l’histoire de mon père.
Des exclamations fusent, quelques rires. Irène précise qu’elle est française et cherche aussi des informations sur Wita, la première femme de Marek. Ce prénom n’éveille aucune lueur d’intérêt dans l’assistance. En revanche, chacun y va de son anecdote pour illustrer la bravoure et la loyauté de Marek. Les joues empourprées par la vodka, Janina ne sait où donner de la tête. Wladek montre fièrement à Irène un brassard rouge et blanc qui appartenait à son grand-père et porte le sigle de l’Armée de l’intérieur, AK. Le tissu s’effiloche aux extrémités. Il lui fait remarquer une tache de sang séché sur le blanc jauni. Dans les forêts de la région, les combats se sont poursuivis jusqu’à la fin des années cinquante. À l’atelier de sciage, ils retrouvent encore des balles dans les troncs des arbres.
Irène parcourt l’album-photos, espérant y trouver des clichés de Wita et du petit. Mais ce ne sont que des souvenirs de maquis où de jeunes partisans fument en uniforme ou posent tout sourire avec leur arme. S’attardant sur le visage de Marek, elle peut imaginer Wita tomber amoureuse de ce regard décidé, de cette bouche sensuelle, et le rester malgré l’épuisement d’une vie dangereuse.
Elle demande à Janusz quel père il était, et Janina lui traduit sa réponse :
— Sévère. La guerre l’avait endurci. Je redoutais ses colères ! Il m’a appris à être courageux. Et la nature, les animaux. Il voulait que je sois capable de survivre dans la forêt. C’était un homme de l’ancien temps. Un héros. Je ne l’ai jamais vu pleurer, même pas à la mort de ma mère. Il avait été torturé par les communistes. Il avait des cicatrices. Il me répétait : « Sois un homme, et reste-le en toute circonstance. » Moi aussi, je dis ça à mes fils.
Irène avale un biscuit sec car l’alcool lui monte à la tête. Autour d’elle, les verres se remplissent et se vident à un rythme soutenu, les conversations sont ponctuées de rires sonores. Les invités ont oublié sa présence. Elle en profite pour demander s’il existe des photos de Wita, des souvenirs de leur mariage.
Janusz n’en a jamais vu. Son père en a peut-être emporté avec lui, quand il a rejoint les partisans dans la forêt. Après la guerre il n’y avait plus rien. Marek n’évoquait pas sa première épouse. Il fuyait ce qui le ramenait à la guerre et à ceux qu’il avait perdus. Mieux valait se concentrer sur le présent.
— Et puis ma mère était jalouse, alors il faisait attention, précise-t-il avec un clin d’œil.
— Il ne parlait jamais de l’enfant ? insiste Irène.
Janina, qui a commis l’erreur d’accepter une autre vodka, traduit laborieusement sa question à leur hôte, qui fronce les sourcils.
— Ta dziewczynka ? interroge-t-il.
— Nie, répond Janina.
Ils discutent et semblent ne pas arriver à se mettre d’accord. Irène peste intérieurement contre Janina, qui est pompette et lui fait défaut à un moment crucial.
— Il répète que c’était une fille, lui dit Janina en levant les yeux au ciel.
— Il doit confondre, poursuit Irène, crispée.
Janina traduit sa réponse qui irrite son interlocuteur. S’ensuit une longue tirade où l’amabilité du patriarche s’effrite, trahissant un caractère sanguin qu’il a dû hériter de son père.
— Il dit qu’il n’est pas encore sénile. C’était une fille. Une adolescente, avec des cheveux blonds. Il ne l’a vue qu’une fois, il devait avoir quatre ou cinq ans. Ensuite, son père allait lui rendre visite à Varsovie. Il se le rappelle très bien, parce que ces soirs-là il rentrait tard et s’enfermait dans son bureau. Sa mère déposait son dîner devant la porte. Il se souvient qu’elle criait : « Si ça te met dans cet état, arrête d’y aller ! À quoi ça sert ? »
Soudain Irène a un déclic :
— Cette adolescente, c’était la fille de Wita et de Marek ?
Janina traduit, l’air perplexe.
— Tak ! s’écrie Janusz. Agata.
— Où vivait-elle ? Qui s’occupait d’elle ?
Il répond, un peu radouci, et Janina traduit :
— Il ne sait pas qui s’en occupait. Il se souvient juste qu’elle vivait à Varsovie. Il ne l’a vue qu’une fois. Il pense que ça se passait mal avec sa mère. Il était trop petit, mais il dit que ses parents se disputaient à son sujet. Après, son père a commencé à aller à Varsovie.
— Est-ce qu’il a entendu parler d’un autre enfant ? Un garçon ?
Il écoute la traduction et secoue la tête, Nie.
Irène lui montre la photo de Wita et du petit Karol sur son téléphone. Nie, répète-t-il un ton plus bas, fixant l’enfant dans les bras de sa mère. Il semble déstabilisé, s’adresse de nouveau à Janina.
— Il demande s’il est mort avec elle.
Irène réalise qu’autour d’eux, les conversations se sont tues. La tension de leur échange a modifié l’atmosphère. Les hommes se sont rapprochés pour écouter. Elle les observe pendant que Janina traduit sa réponse :
— Non, elle a été assassinée à Ravensbrück avec un enfant juif.
Dans leurs regards, elle déchiffre un mélange de stupéfaction et de colère. Un mot, Żyd, parcourt l’assemblée comme une houle.
Quand il répond, la voix de Janusz vibre de colère.
— Il dit qu’elle n’était pas juive. C’est un mensonge.
— Elle non, mais le petit garçon l’était, se hâte de préciser Irène. Elle veillait sur lui dans le camp. Elle a essayé de le sauver. Ils ont été tués ensemble.
Il fulmine, et sa réponse cinglante fait pâlir Janina.
— Qu’a-t-il compris ? l’interroge Irène, stupéfaite.
La Polonaise traduit à contrecœur :
— Il dit que ce sont des calomnies. Il refuse qu’on salisse la mémoire de son père sous son toit. Il nous demande de partir. Il dit que personne, dans sa famille, n’a jamais été le valet des Juifs.
Irène se tait, médusée.
Le changement d’humeur de Janusz semble se communiquer aux autres. Leurs voix se mêlent, agressives. Un mot revient sans cesse, qu’Irène n’arrive pas à saisir.
De plus en plus mal à l’aise, Janina lui fait signe qu’elles doivent s’en aller.
Embarrassé, le beau Wladek les raccompagne à la porte et leur appelle un taxi. Il les prie d’excuser son père, dont le caractère s’aggrave en vieillissant : « La guerre est un sujet sensible. Il réveille trop de mauvais souvenirs. »
— Je ne comprends pas ce qui l’a braqué…, murmure Irène au moment où le taxi redémarre sur l’allée de graviers.
— Je suis désolée, Irena. Parfois, j’ai honte de mes compatriotes.
— … Et cette adolescente. Agata. Je n’ai jamais envisagé que Wita pouvait avoir un autre enfant. Quel âge aurait-elle, aujourd’hui ?
— Dans les quatre-vingts ans, calcule Janina.
— Si elle est en vie, il faut qu’on la retrouve.