Léon

Sabina appuie ses béquilles contre la bibliothèque et se rassied avec précaution.

— Vous savez, dit-elle, je ne me vois pas comme une victime.

Irène hoche la tête, partagée entre la compassion et l’admiration.

— Vous aimez le théâtre ? demande-t-elle, désignant les affiches sur les murs.

— Oh oui. Avant la guerre, je dansais. Je voulais entrer dans un corps de ballet. Mes parents trouvaient que ce n’est pas une vie respectable pour une jeune fille… En quittant le Revier, j’ai compris que je ne danserai plus jamais. Quand on est jeune, on croit qu’on est immortel. Moi, à dix-huit ans je savais que ma vie est courte. On m’a opérée onze fois. La douleur, elle va et elle vient. Si je parle du camp, ma jambe me fait mal. Je réveille de mauvais souvenirs. Après mon retour de Ravensbrück, j’ai rencontré mon mari. Il dirigeait une troupe de théâtre. Au début je regarde seulement, et puis j’ai voulu essayer. J’adorais ça. Quand je joue, je me sers de mon corps, avec sa faiblesse. Maintenant je suis le personnage, j’oublie le reste. Sur scène, je peux tout faire. Une infirme, une femme fatale, une sorcière…

Irène s’efforce de ne pas regarder les jambes de Sabina, dissimulées par le tissu noir du pantalon. Comment a-t-elle pu survivre, dans ce lieu où la moindre vulnérabilité vous condamnait ? Elle ose lui poser la question.

— Vous savez ce qui nous a sauvées, là-bas ? répond la vieille dame. La solidarité, et la révolte.

Leur malheur les avait rendues célèbres. À l’époque, les Polonaises avaient conquis des postes importants dans le camp. Certaines étaient chefs de block, d’autres travaillaient au Revier ou dans l’administration. Celles qui avaient un peu de pouvoir défendaient les autres, et en premier lieu les Kaninchen, qui inspiraient la pitié. Grâce à elles, Sabina et ses compagnes économisaient leurs forces.

Un jour, les SS étaient venus chercher des filles pour le bordel des soldats. On promettait aux volontaires qu’elles seraient libérées plus tôt. Elles savaient ce que valaient les promesses des SS. Les estropier ne suffisait pas ? Ils voulaient les prostituer, en plus ? Elles avaient dit, Il faudra nous tuer d’abord. L’une d’entre elles avait traduit leur réponse en allemand, un crachat au visage des gardes. Cet instant avait été leur Rubicon. Elles ne survivraient pas à n’importe quel prix. Elles n’étaient pas tombées si bas. Le sentir les rendait à elles-mêmes.

— Au début de l’hiver, ça doit être en 1943, peut-être le mois de février… ils commencent de tuer nos camarades.

Les médecins nazis détruisaient les traces de leurs crimes. Elles avaient compris qu’elles étaient condamnées.

— Nous sommes prises au piège, dit Sabina. Comment faire ? On ne savait pas, c’était effrayant. Un soir, une prisonnière nous a dit, Vous êtes lâches. Vous vous laissez faire. Ça nous faisait honte, parce qu’elle a raison.

— Qu’est-ce que vous auriez pu faire ?

— Résister, dit Sabina, un éclair dans les yeux. Même si le prix est la mort.

Au début du mois de mars, une jeune fille de leur groupe fut convoquée au Revier. Elle refusa de s’y rendre. Ce premier « non » fut suivi de beaucoup d’autres. Elles prenaient conscience de leur force collective.

— Le commandant a ordonné qu’on nous traîne au Revier. Alors on a écrit un pétition.

Elle tourne les pages du carnet, en retrouve le texte. En tant que prisonnières politiques, elles dénonçaient les opérations pratiquées sur des femmes en bonne santé ; les handicaps, les mutilations et les décès qui en avaient résulté. La législation internationale interdisait les expérimentations forcées sur des êtres humains. Elles exigeaient que le commandant y mette fin. Elles n’avaient aucun espoir d’être entendues. Ce qui leur importait était de tenir une position coûte que coûte.

— Un dimanche, nous avons manifesté sur l’allée centrale, raconte Sabina, le regard brillant. Tout le camp nous regarde défiler avec nos béquilles. Personne n’a jamais vu ça à Ravensbrück !

Le commandant leur fit répondre que ces prétendues opérations étaient un délire de femmes hystériques.

Pour les punir, on les renvoya aux travaux de force. Ces invalides s’épuiseraient à décharger des briques et des pierres. Elles en profitèrent pour raconter leur martyre aux autres prisonnières. Le lendemain, les SS les consignaient dans leur block. Cette victoire les encouragea à témoigner. Si le monde extérieur apprenait ce qui leur était arrivé, les SS hésiteraient peut-être à les tuer. L’une d’entre elles eut l’idée de joindre des messages aux courriers censurés qu’elle envoyait à ses parents, se servant d’urine en guise d’encre sympathique. Via l’Armée de l’intérieur, sa mère transmit les informations au gouvernement polonais en exil à Londres. C’est ainsi qu’un soir, la BBC parla du martyre des jeunes Résistantes de Lublin dans son bulletin quotidien.

On les enferma des jours entiers sans eau ni nourriture. Fou de rage, le commandant menaçait de réduire leur block en poussière. Comment ces estropiées osaient-elles lui tenir tête ? À Ravensbrück, la mutinerie des Kaninchen était sur toutes les langues. Leur résistance galvanisait les prisonnières.

À mesure que Sabina ressuscite leur épopée, sa voix s’anime et laisse affleurer un humour féroce. Suspendue à son récit, Irène se demande comment elle a pu la voir si fragile, tout à l’heure.

— Où avez-vous puisé tant de force ? demande-t-elle.

Sabina répond que le premier refus est le plus dur. Les suivants coûtent moins. Le camp lui a appris que la liberté commence au fond de soi. Il faut se défaire d’un sentiment d’impuissance, repousser la peur. La liberté se fraie un chemin à travers les murs les plus épais, mais elle oblige à se hisser à sa hauteur. Une fois engagée sur cette voie, il n’y a pas de retour en arrière.

— Les SS ne savaient plus quoi faire avec nous, s’amuse la vieille dame. Ils étaient furieux.

Des mois durant ils les harcelèrent, inventèrent des châtiments nouveaux. Faute d’arriver à les briser, ils décidèrent qu’elles étaient folles et les déménagèrent dans le block 32, à l’extrême limite du camp.

— Dans notre block, il y avait du beau monde, dit Sabina. Des Résistantes françaises, des prisonnières de l’Armée rouge, des Polonaises… Et Wita.

— Parlez-moi d’elle.

— Elle disait très peu sur sa vie, réfléchit la vieille dame en ôtant ses lunettes. Elle était à Auschwitz avant, c’est encore plus dur que Ravensbrück. Elle faisait attention, elle avait peur des espionnes. Mais on pouvait lui faire confiance.

Au début de l’hiver 1944, Sabina fut terrassée par une fièvre soudaine. Elle ignorait ce que les médecins SS lui avaient inoculé et craignait d’en mourir. Retourner au Revier était trop risqué. Wita veilla sur elle des nuits entières, lui faisant boire de la tisane qu’elle avait dérobée. La fièvre finit par tomber, et ces heures d’angoisse les rapprochèrent. Un jour, Wita lui parla de son fils. Les Allemands l’avaient emmené, prétextant des examens médicaux obligatoires. Sans nouvelles, elle était allée jusqu’à Varsovie pour le retrouver. Elle avait erré d’un bureau à l’autre, questionnant des visages de pierre. Pour finir, la police allemande l’avait jetée en prison. Des semaines de cachot, d’humiliations, avant d’être déportée à l’aube vers une destination inconnue. À Pawiak, une détenue avait vu un groupe d’enfants monter dans un train pour l’Allemagne. Elle s’accrochait à l’espoir que le sien était vivant. Dès qu’elle sortirait d’ici, elle partirait à sa recherche.

— Elle vous parlait de sa fille ?

— Oui, mais elle s’inquiétait surtout pour le petit. Sa fille était à l’abri, chez sa sœur.

— À Varsovie ? Vous êtes sûre ?

— C’est vieux, vous savez… Je n’ai pas noté ça. Je crois que c’est ça. Chez sa sœur.

— Excusez-moi, je dois passer un coup de fil.

Irène sort sur le balcon, allume une cigarette et appelle Janina à Varsovie. Comment s’appelait la sœur de Wita, déjà ?

Janina cherche dans ses papiers. C’est facile, c’est elle qui a sollicité la recherche du petit Karol. Ah, voilà. Maria Koslowa. Elle avait donné une adresse à Wola. Ce n’est pas loin de chez elle, elle va y faire un saut.

— Comment ça se passe avec Madame Marczak ? s’inquiète Janina. Il paraît qu’elle est difficile…

— Elle est extraordinaire, chuchote Irène.


— Vous avez parlé de Varsovie, ça me rappelle une chose, lui dit Sabina quand elle regagne le salon. Le dernier automne, on a vu arriver une foule de femmes et d’enfants de Varsovie. Les Allemands brûlaient la ville, ils déportaient tout le monde. On les a mis dehors, sous une tente, sans rien à manger ou à boire. Wita avait peur pour sa sœur, et pour la petite. Elle demande partout, mais personne ne les a vus.

Wita est morte dans l’incertitude du sort de ses deux enfants, songe Irène. La seule chose tangible, c’était cet enfant juif que le hasard avait placé sur sa route. Mourir avec lui impliquait de renoncer aux chimères et aux espoirs qui l’avaient portée jusque-là.

— Elle a été tuée avec un petit garçon, dit-elle. Vous connaissez son nom ?

— Je ne me souviens pas. C’est peut-être dans mon carnet, répond la vieille dame en le feuilletant. À la fin 1944, il y a toutes ces prisonnières des autres camps qu’on envoie à Ravensbrück. Le camp était plein de gosses. Mon Dieu, dans un état…

À ce moment-là, les Kaninchen gardaient les nouveaux fossés anti-aériens. Ce poste stratégique leur permettait de déambuler librement et de développer leur réseau de solidarité. Les SS comprenaient qu’ils perdaient la guerre. Ils étaient plus nerveux, plus imprévisibles. Le chaos et la violence augmentaient crescendo. Il fallait protéger les enfants. Elles mobilisèrent les bonnes volontés.

Certaines prisonnières adoptaient des orphelins. Les petits les appelaient leurs mamans du camp. Wita disait qu’elle avait assez des siens, mais elle était d’accord pour aider. On les avait autorisées à organiser une fête de Noël pour les enfants. Elles avaient passé des semaines à leur confectionner des cadeaux, et même créé un spectacle costumé ! Wita avait réussi à voler assez de pain et de margarine pour offrir une tartine à chacun. Malheureusement, le réveillon avait été un désastre. Les mômes étaient terrifiés par les costumes. Ils étaient si maigres qu’ils ne pouvaient avaler une bouchée. C’était sinistre… Elles qui pensaient que ce Noël ferait du bien à tout le monde, il leur avait brisé le cœur. Sabina se souvient de Wita, appuyée contre le mur. Elle regardait un petit bonhomme qui ne touchait pas à son assiette. Ses billes noires lui mangeaient la figure. Il ne faisait aucun bruit, ne bougeait pas. Elle s’était agenouillée pour lui parler. Au bout d’un moment, il lui avait tendu les bras et elle était repartie avec lui. Quand elle travaillait, elle le confiait à celles qui restaient au block. À son retour, il ne la quittait pas d’une semelle. Il était minuscule, on le cachait sous les couvertures.

Elle qui ne voulait pas s’encombrer d’un autre enfant, pense Irène.

— D’où venait-il ? l’interroge-t-elle.

Pendant que Sabina parcourt les pages, concentrée, Irène s’attarde sur la photo encadrée d’un groupe de femmes qui pose devant la statue d’une déportée.

— Cette photo, c’est en 1959, précise la vieille dame. Pour une cérémonie. La première fois qu’on est revenues à Ravensbrück… Ça y est, je l’ai trouvé. Léon Gartner. Il est arrivé avec sa mère, dans un convoi de Juives de Belgique. Elle n’a pas tenu longtemps, la pauvre.

— Vous savez pourquoi on l’a envoyé au Camp des Jeunes ?

Sabina enlève ses lunettes et se frotte les yeux.

— Il est tombé malade. Il y avait un SS qui chassait les détenues dans les blocks, avec son fouet. Il a pris le petit avec les plus vieilles de notre block. Je n’étais pas là. À ce moment-là, nous, on devait se cacher aussi, dit-elle.

À l’hiver 1945, le front de l’Est rétrécissait. Le camp d’Auschwitz avait été évacué. De longues files de déportées faméliques avaient marché des centaines de kilomètres dans la neige et le vent, presque nues, jusqu’à Ravensbrück. Le commandement SS les précédait en voiture. Ils avaient considéré avec un intérêt mêlé de dégoût la grande tente boueuse sous laquelle dépérissaient des femmes et des enfants qu’on ne prenait pas la peine d’enregistrer. Fait le tour des baraquements, remonté les allées où errait une cour des miracles de gitanes, d’infirmes, de mendiantes à moitié folles et d’enfants sauvages. Eux qui craignaient de s’ennuyer dans le Brandebourg, ils allaient faire le ménage. Ils avaient vidé le Camp des Jeunes pour créer une zone de stockage avant l’extermination, construit une chambre à gaz. Et ils continuaient à fusiller, en accélérant la cadence. S’il fallait vider les lieux, autant voyager léger. Cela posé, il suffisait de choisir. Bêtes noires du commandant, les Kaninchen étaient en tête de liste.

Halina fut la première exécutée. La rage submergea ses compagnes. Elles ne pouvaient se résoudre à mourir si près de la liberté. Heureusement, elles n’étaient plus des anonymes. Leur courage leur avait valu la sympathie des prostituées allemandes, des combattantes de l’Armée rouge, des Résistantes françaises, des infirmières tchèques, des diseuses de bonne aventure et des espionnes anglaises. Les détenues décidèrent de les cacher. Un plan ambitieux vit le jour, où chacune jouerait sa partition. Il ne s’agissait pas de les sauver une heure, ni même un jour, mais de les dérober à leurs bourreaux pendant des semaines, des mois, le temps qu’il faudrait, jusqu’à la libération du camp.

— Elles l’ont fait… ? demande Irène, impressionnée.

— Oui, sourit Sabina. Elles nous ont cachées partout. Même dans le lit des malades contagieuses ! Il fallait toujours changer de cachette.

À certaines, on tatouait le matricule d’une morte d’Auschwitz. D’autres se déguisaient en tziganes ou en mendiantes.

— Elles nous ont sauvées. Avec leur courage, et leur imagination.

— C’est magnifique, murmure Irène.

En vingt-six ans à l’ITS, elle a découvert toutes les variations de la survie, de la solidarité et du sacrifice. Pourtant, elle est bouleversée que ces fantômes de femmes aient trouvé la ressource de sauver des jeunes filles estropiées. Que Wita, si aguerrie, si concentrée sur son objectif, ait été désarmée par la solitude d’un enfant.

— Mais on n’a pas pu sauver ces petits, murmure Sabina. On n’a pas sauvé Léon, ni Wita. Tant d’autres sont mortes… On les a abandonnées là-bas.

Irène se tait, la gorge serrée. Elle sait qu’aucune sollicitude ne peut apaiser la culpabilité du survivant.


Avant de la quitter, Sabina insiste pour lui confier le mouchoir brodé de tous leurs prénoms :

— Il m’a porté chance, à la fin. Pour mon dernier voyage, je n’en ai pas besoin. Il faut le donner aux enfants de Wita. À sa fille, si vous pouvez. De notre part à toutes. Vous le ferez ?

Irène promet. Dans une impulsion, elle serre longuement ses mains dans les siennes. Elle ne sait comment la remercier.

— Je vais penser à vous. J’espère que vous retrouverez ses enfants, lui dit la vieille dame avant de refermer la porte.


Elle a marché longtemps, la neige fondue lavait ses larmes. Son cœur cognait douloureusement dans sa poitrine. Elle se sentait vaine et insuffisante. De quel droit prétendait-elle raccommoder ces vies déchirées ? Elle ne pouvait rien réparer. Pas même les dommages qu’elle causait dans la sienne.


Stefan l’attendait devant le château. La nuit noire était criblée de flocons. Quand elle est arrivée à sa hauteur, elle pleurait. Elle en était navrée. C’était comme une vanne ouverte au fond d’elle, elle ne pouvait plus s’arrêter.

Il l’a regardée sans rien dire, puis il l’a attirée contre lui et serrée dans ses bras.

Загрузка...