Choquées par l’incident, elles ont fait une longue promenade dans le vieux Lublin, profitant d’un rayon de soleil. En fin d’après-midi, une averse de neige les a poussées à regagner l’hôtel. Pendant que Janina se repose dans sa chambre, Irène s’offre une séance au spa. Dans le bain bouillonnant, la rage du vieux Janusz lui apparaît plus symptomatique qu’effrayante. Elle se demande si Marek, toutes ces années, a ressenti le manque de Wita. S’il s’empêchait de penser à elle et au petit Karol. Luttait pour garder close la porte du passé. Sa dureté n’était peut-être qu’une fragilité protégée coûte que coûte. Elle songe à Wilhelm qui l’a rayée de sa vie du jour au lendemain, déposant le bébé à sa porte comme sur le palier d’une crèche, et se bornant à lui laisser des messages lapidaires pour l’informer d’un vaccin ou d’une rougeole. Irène, elle, n’efface rien ni personne ; elle avance avec son passé sur l’épaule, et ses erreurs pèsent le même poids que ses bonnes fortunes. Elle n’y voit qu’un sillon de choix infimes, peut-être juste des oscillations dans le courant.
Janina a réservé une table pour trois. Des silhouettes de rabbins en ombres chinoises dansent sur le mur, entre des portraits de hassidim aux vêtements sombres. Des serveuses dont les chevelures flottent jusqu’aux reins leur apportent la carte. Le restaurant est bien noté dans les guides touristiques. Autour d’eux on parle lituanien, russe, américain.
L’invité de Janina s’excuse de son retard. Il est grand, avec un visage ouvert et presque juvénile. Irène ne lui donne pas plus de quarante ans. Ses cheveux souples, d’un châtain doré, lui tombent sur les yeux. Il se présente en anglais, il s’appelle Stefan et travaille au centre « Théâtre NN » de la porte Grodzka.
— Stefan accomplit un travail remarquable, précise Janina, dont le regard pétille depuis qu’il les a rejointes.
Il s’emploie à sauvegarder la mémoire de la ville juive. Le ghetto de Lublin a été liquidé parmi les premiers, au printemps 1942. Après la guerre, on comptait à peine trois cents rescapés.
Depuis une quinzaine d’années, Stefan et ses collègues recueillent les témoignages des survivants et de leurs voisins du côté aryen. Les enregistrements sont conservés au centre, qui possède par ailleurs un trésor inestimable : des milliers de photos du ghetto et de ses habitants.
— D’où viennent-elles ? interroge Irène.
Une lueur joyeuse passe dans les yeux de Stefan.
— Je savais que ça vous intéresserait ! D’abord, il y a des clichés en couleur qui ont été pris par un soldat allemand. C’est étonnant d’ailleurs, car le regard qu’il pose sur ces gens est plein d’humanité.
— J’aimerais les voir.
— Je vous les montrerai. Mais ce n’est pas tout ! En rénovant un vieil immeuble, on a retrouvé sous le toit près de trois mille négatifs de photographies sur verre enveloppés dans de vieux chiffons. Des images du quartier juif avant la guerre. Des portraits, des scènes intimes de la vie quotidienne… Un miracle ! Nous ignorions l’identité de celui qui les avait prises. Il appartenait forcément à la communauté, parce qu’il photographiait des événements privés, des cérémonies religieuses. Pendant des années, on a cherché partout ce mystérieux photographe. Sans succès.
Percevant son impatience, il fait durer le suspense, un sourire aux lèvres.
— On a fini par le retrouver, en croisant des listes de recensement. Il s’était fait passer pour un charpentier. Il s’appelait Abram Zylberberg.
— Quelle histoire extraordinaire ! s’écrie Irène.
La serveuse vient leur conseiller le menu de shabbat, qu’on ne peut goûter que ce soir. Ils se laissent tenter.
— Leur tcholent d’oie est une merveille. Une authentique recette ashkénaze, cuisinée et servie par des goys ! ironise Stefan.
— Je croyais que c’était un restaurant juif.
— Il n’y a plus de Juifs en Pologne, Irena. À Lublin, il en reste à peine une trentaine. Ils sont très discrets.
— Si peu ?
Le sourire de Stefan s’efface. Malheureusement, l’antisémitisme n’est pas mort avec Auschwitz. Pour s’en rendre compte, il suffit de parcourir les archives du Comité des Juifs de Pologne, qui assistait les rescapés après la guerre. Menacés, parfois assassinés à leur retour, les survivants ont été très mal reçus. Les communistes n’étaient pas un recours. Des policiers et des fonctionnaires d’État ont participé aux pogroms de Kielce et de Cracovie. La majorité des Juifs qui avaient survécu à la Shoah ont quitté le pays ensuite. Ils avaient peur. En 1968, le gouvernement les a expulsés au terme d’une cabale médiatique.
Irène lui raconte la violence de la discussion avec le vieux Janusz.
— Quel était ce mot qu’ils répétaient tous, à la fin ? demande-t-elle à Janina.
— Żydokomuna. C’est une insulte, une allusion au « complot judéo-communiste ». Ces hommes sont des nationalistes. À leurs yeux, les Juifs et les communistes, c’est la même chose.
Irène n’arrive pas à croire que ce vieux mythe perdure.
— Ça paraît dingue, mais vous savez, certains croient encore que les Juifs saignent des enfants chrétiens pour faire du pain azyme, intervient Stefan.
— D’autant qu’une partie du clergé polonais a nourri l’antisémitisme, poursuit Janina. Même après les pogroms d’après-guerre, leur position est restée ambiguë.
L’arrivée des plats interrompt la discussion. Irène goûte le tcholent, presque aussi bon que celui de Myriam.
— Je me pose toujours la question, dit Janina. Est-ce que les gens croient vraiment à ces balivernes, ou est-ce que ce sont des paravents qui dissimulent autre chose ?
— Que voulez-vous dire ? demande Irène.
— L’assassinat des élites polonaises et la Shoah ont libéré des places pour les Polonais de la classe moyenne. Ils ont occupé les logements des Juifs, récupéré leurs biens et leurs entreprises.
— Cette prédation a eu lieu dans tous les pays occupés par les nazis, intervient Irène. En France, en Allemagne, en Autriche…
Gênée, elle s’aperçoit que les Américains de la table voisine écoutent leur conversation.
— C’est vrai, répond la Polonaise en baissant la voix. Mais en France, on pouvait ignorer ce qui arrivait aux déportés. Ici, ça se passait chez nous, dans nos villages. Quand les Allemands raflaient des Juifs, les voisins assistaient à des meurtres en pleine rue. Des bébés étaient jetés par les fenêtres. Certains Polonais participaient à la chasse aux Juifs. D’autres se précipitaient dans les maisons vides pour les piller. Tout le monde savait, beaucoup l’ont vu de leurs yeux.
Sa voix tremble un peu. Elle avale une gorgée de vin :
— Au-delà du traumatisme collectif, il y a une culpabilité enfouie. Et une haine de tout ce qui vient la réveiller.
Elle évoque la position délicate des Justes. Ils ont risqué leur vie et celle de leurs proches pour cacher des Juifs qu’il fallait protéger non seulement des Allemands, mais aussi de leurs voisins polonais, qui n’hésitaient pas à les dénoncer. Aujourd’hui encore, la plupart de ces bienfaiteurs préfèrent rester discrets, par peur des représailles. Beaucoup ont dû s’expatrier après la guerre.
— Le paradoxe, observe Stefan, c’est que maintenant, le gouvernement fait des Justes le symbole de la Pologne. On nous répète qu’il faut en finir « avec la pédagogie de la honte ». Que ce pays n’était constitué que de héros et de martyrs.
— La Pologne a souffert le martyre, objecte Irène. Chez vous, l’Occupation a été d’une violence inouïe. Pour autant, vos Résistants se comptaient par centaines de milliers ! En France, juste après la guerre, on préférait oublier le régime de Vichy et se raconter qu’il n’y avait eu que des Résistants…
Stefan acquiesce, chaque pays impose un roman national. Le choix de ses héros et de ses victimes est toujours politique. Parce qu’il entretient le déni et étouffe les voix discordantes, ce récit officiel n’aide pas les peuples à affronter leur histoire.
Irène est bien placée pour le savoir. Depuis l’après-guerre, l’ITS épouse les variations du roman national allemand. Après la guerre, on n’indemnisait que certaines catégories de victimes juives. Il a fallu des années pour inclure les Résistants dans la politique de « réparations » ; plusieurs décennies pour les travailleurs forcés. La mémoire est aussi un enjeu économique. Chaque victime représente une dépense supplémentaire sur le budget de l’État.
Le couple d’Américains est parti, les autres clients sont absorbés dans leurs conversations. L’atmosphère est plus intime, comme ouatée.
Janina se racle la gorge :
— Un jour, chez ma grand-mère, j’ai trouvé une petite coupe au fond d’une armoire.
Elle devait avoir onze ou douze ans. L’étain était gravé d’inscriptions sibyllines. À cet âge elle lisait Tolkien, et on aurait dit un objet remonté de la Terre du Milieu. Elle avait couru montrer son trésor à sa grand-mère, qui le lui avait arraché des mains et lui avait interdit d’y toucher. Plus tard, Janina était retournée fouiller l’armoire en vain. Après la mort de sa babcia[6], elle a retrouvé la coupe dans une boîte à chapeau. À l’époque, elle travaillait déjà à la Croix-Rouge. Elle savait désormais que les inscriptions étaient en hébreu et en éprouvait un malaise. Elle avait confié l’objet à l’Institut historique juif. Comment sa grand-mère se l’était-elle procuré ? Cette question continue à la travailler.
— J’aimais ma grand-mère, mais elle avait des mots très durs envers les Juifs. C’est étrange, parce qu’elle raffolait de la musique klezmer. C’est elle qui m’a fait découvrir la cuisine ashkénaze. Aujourd’hui, cette histoire trouble mon amour pour elle…
Touchée par cette confidence, Irène se demande quel regard Hanno porte sur son grand-père paternel. S’il revisite leurs souvenirs heureux, y cherchant les traces d’un tourment intérieur ou d’une tentative de rédemption.
— Les gens me demandent souvent : « Pourquoi vous consacrer à la mémoire juive ? Vous n’êtes pas juif ! », dit Stefan. Je leur réponds que les Juifs ne sont pas seulement morts sur notre sol. Pendant près d’un millénaire, ils ont vécu dans ce pays, versé leur sang pour toutes nos batailles, nos insurrections perdues. Ils font partie de notre histoire. Leur musique, leur pensée, leur cuisine, leur folklore… Leur absence creuse un vide au fond de chacun de nous. On peut le remplir de silence, de fantasmes ou de haine… ça ne le comble pas.
Après le dîner, ils se promènent dans la vieille ville. Janina reçoit un appel de Varsovie. Son mari s’est coincé le dos, il ne peut plus se lever du lit. Elle doit rentrer par le premier train. Ça l’ennuie .
— Elle parle allemand et français, dit Janina.
— Alors tout va bien, répond Irène d’un ton léger, s’appliquant à cacher son appréhension.
La survivante habite près du parc, elle l’attend chez elle à 10 heures.
— Demain, je déjeune chez mes parents, intervient Stefan. Mais je peux vous rejoindre en fin d’après-midi et dîner avec vous.
La proposition rassure Janina, et trouble Irène.
Elle se dit qu’après ce rendez-vous, ce sera un réconfort de ne pas dîner seule.