— Pardon Irène, je vous ai fait attendre, dit Charlotte Rousseau. Ils installent le marché de Noël, ça embouteille le centre-ville. On gèle, ce matin ! Entre ce temps de chien et la nuit qui tombe à 16 heures, je frôle la dépression saisonnière… La petite Sibérie de la Hesse n’a pas volé sa réputation !
La neige est arrivée tard, cette année. Dans les rues, on accroche partout des décorations kitsch et pimpantes.
— Comment avance la restitution des objets ? Vous êtes contente ? l’interroge la directrice en lui tendant une tasse de thé.
— Les enquêtes nous posent quelques dilemmes.
— Racontez-moi. Et prenez un biscuit, ils sont faits maison. Ma fille aînée traverse une crise pâtissière.
Irène lui parle de Lazar. Depuis qu’elle a lu la lettre d’Allegra, elle ne peut les chasser de ses pensées. Elle évoque le pierrot de tissu et le matricule inscrit sur son ventre, qui l’a menée au rescapé tchèque à l’identité double : Matias Bárta et Lazar Engelmann. Ce jeune bourgeois de Prague qui voulait faire son droit était-il angoissé de voir les diplomates réunis à Munich sacrifier son pays à une paix provisoire ? Après l’invasion de la Tchécoslovaquie, le jeune homme est chassé de la fac par les nazis, il devient charpentier. Le déclassement s’accélère au rythme des lois anti-juives. Bientôt il est déporté au ghetto de Theresienstadt, puis au camp de Treblinka.
— Il est mort là-bas ? coupe la directrice avec un haussement de sourcil fataliste.
Le nom de Treblinka éteint tout de son ombre.
— Non, il a participé à la révolte du camp et réussi à s’enfuir. Il s’est caché dans la forêt pendant des semaines, jusqu’à ce que des combattants de la Résistance polonaise le débusquent.
— Ah, commente Charlotte. Des survivants ont témoigné que certains d’entre eux n’hésitaient pas à dénoncer les Juifs, ou à les tuer eux-mêmes…
— Certains aidaient les Juifs, d’autres les trahissaient. Ceux qui ont trouvé Lazar Engelmann lui ont procuré de faux papiers, et sans doute sauvé la vie. Les policiers polonais qui l’ont arrêté quelques jours plus tard n’ont pas découvert sa véritable identité. Il a eu de la chance. Les fugitifs de Treblinka qui ont été repris ont été assassinés. Lui a été envoyé à Buchenwald.
— Dans chaque histoire de survie, il y a des hasards miraculeux. Mais il aurait pu mourir à Buchenwald, ou dans une marche de la mort…
— Il s’en est fallu de peu. À la Libération, ses poumons étaient abîmés. Il a été soigné en Autriche. De là, il a émigré clandestinement en Israël. Je pense qu’il y est resté jusqu’en 1958.
— Pourquoi ?
— Parce que, en 1958, il tombe amoureux d’une jeune femme juive sur l’île de Thessalonique, répond Irène, souriant de l’étonnement de la directrice.
Elle mentionne la lettre retrouvée dans les archives et sa petite passe d’armes avec Dieter Behrens.
— Behrens a gardé ses réflexes de l’époque Odermatt, grimace Charlotte Rousseau. Je vais lui dire de vous laisser le champ libre. Maintenant, expliquez-moi ce qu’un survivant de Treblinka allait faire en Grèce.
Irène l’ignore. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il est devenu charpentier de marine en Israël et a vécu à Haïfa, où il a appris le judéo-espagnol avec les dockers de Salonique.
— Et donc, une fois à Thessalonique, il rencontre cette jeune femme et il l’épouse ?
— Pas exactement.
Elle raconte cet amour et son délitement, la fuite de Lazar, la grossesse et l’exil d’Allegra.
— Il n’a jamais su qu’il avait une fille ?
— Il est sans doute mort sans le savoir.
— Alors vous pouvez retrouver sa fille, et lui remettre l’objet.
Irène lui oppose qu’Elvire ne sait peut-être rien de son père. Doit-elle lui révéler les secrets de la lettre ? Elle n’a pas assez d’éléments sur Lazar pour boucler l’enquête.
— Irène, lui dit la directrice en posant sa main sur la sienne, il me semble que vous posez plusieurs questions en une. Devons-nous révéler aux descendants ce que nous découvrons ? Les gens qui nous contactent espèrent des réponses, même si elles remettent en question ce qu’ils savaient du disparu. Il n’est pas rare qu’un enfant de déporté découvre que son père a eu une autre femme, ou d’autres enfants dont il n’a jamais entendu parler, qui ont disparu dans les camps. Quel âge a la fille de Lazar ?
— Cinquante-six ans.
— Elle est assez grande pour affronter la vérité. Faites-vous confiance. Les nouvelles générations veulent savoir.
— Oui mais justement, elle n’a rien demandé.
— N’a-t-elle pas harcelé sa mère de questions ?
Irène doit en convenir.
— Vous êtes obstinée, vous avez des intuitions remarquables. Mais votre perfectionnisme vous pousse à outrepasser votre mission. Vous avez le propriétaire de l’objet, et vous avez une descendante. Que vous faut-il de plus ? Retrouvez-la, et donnez-lui le pierrot.
— J’ignore le sens qu’il avait pour cet homme, proteste Irène.
— Vous n’aurez pas toutes les réponses. Acceptez-le. Vous allez rendre un père à sa fille. Cela ne vous suffit pas ?
Irène se tait, impuissante. Arrêter son enquête à ce point lui donne le sentiment d’abandonner Lazar.
— Vous avez trois mille objets à restituer, et une seule vie pour le faire, sourit la directrice. Il va falloir apprendre à lâcher prise. Avez-vous d’autres dilemmes à me confier ?
Masquant sa frustration, elle évoque la confession d’Elsie transmise par son petit-fils, le choix de Wita, le médaillon de la Vierge et le visage d’enfant dessiné au crayon.
— Cette Wita, vous l’avez retrouvée à partir de son prénom ? la coupe Charlotte Rousseau, impressionnée.
— Grâce à Henning.
— Si l’enfant du dessin est bien celui de cette déportée, quel âge a-t-il aujourd’hui ?
— Soixante-dix-huit ans. S’il est en vie.
— C’est tellement fort, ce qu’elle a fait, murmure son interlocutrice. Mourir avec cet orphelin. Ça me rappelle l’histoire du pédiatre du ghetto de Varsovie, Janusz Korczak. Il avait des relations haut placées qui ne demandaient qu’à le sauver. Il a refusé d’abandonner les enfants de son orphelinat, on l’a assassiné avec eux. Mais votre Polonaise avait un fils, ça aurait dû la retenir… Peut-être qu’il était déjà mort, et qu’elle n’avait plus rien à perdre ?
Irène secoue la tête, elle est persuadée que Wita voulait vivre. Ce dessin était une raison de sauver sa peau. L’enfant juif l’a détournée de son but. Elle n’a pu se résoudre à l’abandonner.
— Sur combien d’objets travaille votre équipe, pour l’instant ? l’interroge la directrice.
— Une vingtaine.
La directrice est satisfaite, c’est un bon début. Elle aimerait communiquer vite sur l’opération, un peu de publicité aiderait les recherches. Pourquoi ne pas faire appel à des volontaires bénévoles ? Il faut trouver un hashtag facile à relayer sur les réseaux sociaux.
— Merci, conclut-elle, ce petit exposé était passionnant.
— M’autorisez-vous à consulter le dossier d’Eva Volmann, dans les archives du personnel ? lui demande Irène avant de la quitter. Une jeune femme est venue l’autre jour de Buenos Aires à sa recherche. J’aimerais réunir un maximum d’informations avant son retour.
— Rappelez-moi quand Eva Volmann est arrivée à l’ITS ?
— En 1948.
— Mais oui, c’est une de nos DP historiques ! s’exclame la directrice, dont le regard s’illumine. Justement, en ce moment je m’intéresse aux premières années du centre. Êtes-vous libre en fin d’après-midi ? On peut regarder son dossier ensemble.
Chaque rendez-vous avec Charlotte Rousseau lui donne l’impression de s’être branchée sur un générateur électrique. Mais l’idée d’abandonner la piste de Lazar attriste Irène. Bien sûr, elle peut imaginer pourquoi il ne voulait pas d’enfant. Mais elle ignore ce qui l’a attiré à Thessalonique, ce qu’il est devenu après avoir quitté Allegra. Elle espère que sa fille lui demandera d’enquêter plus avant.
Janina Dabrowska lui téléphone après le déjeuner. Elle a de bonnes nouvelles, elle a retrouvé la trace d’une Wita Sobieska dans leur fichier. Son mari a demandé à la Croix-Rouge polonaise de la rechercher en 1945. On lui a répondu qu’elle était morte à Ravensbrück. Une survivante de Lublin pouvait en attester.
Janina a déniché des informations sur son mari, Marek Sobieski. Avant la guerre, il possédait une exploitation agricole près de Lublin. Pendant l’Occupation, les nazis expulsaient les paysans polonais de leurs fermes pour y installer des colons de souche allemande. Pour échapper à la déportation, des milliers d’entre eux ont rejoint les partisans dans les forêts. Marek a intégré l’Armée de l’intérieur. À l’été 1944, Lublin a été la première grande ville polonaise libérée. Les communistes ont pris le pouvoir dans la foulée. Aux yeux de Staline, les membres de l’Armée de l’intérieur n’étaient que des gibiers de potence à déporter en Sibérie. Marek a fait de la prison, on l’a accusé d’avoir collaboré avec les Allemands. Le genre d’argument dont les Soviétiques usaient pour salir les Résistants. Il venait d’être libéré quand la Croix-Rouge l’a informé du décès de sa femme.
— Ce qui est étrange, dit Janina, c’est qu’il s’est remarié trois semaines après avoir appris sa mort.
Irène a une pensée pour Wita. Il ne l’a pas pleurée longtemps. Un homme pragmatique, ou pressé de tourner la page de cinq années d’horreurs.
— Et l’enfant ? demande-t-elle.
Janina lui confirme qu’ils avaient un petit garçon, disparu pendant la guerre. La sœur de Wita a initié une recherche en 1949.
— D’après elle, le petit avait été enlevé par les SS.
— Dans le cadre du programme de germanisation ?
— Apparemment. Mais l’enquête n’a pas abouti. Votre Section de recherche des enfants a fini par clôturer le dossier. Ça arrivait souvent, avec les enfants volés sur les territoires occupés.
— Vous pensez qu’il a été adopté en Allemagne ?
— Sans doute. Il ne devait pas avoir plus de deux ou trois ans.
— Pourquoi n’ai-je aucune trace de l’enquête dans nos archives ?
— Le dossier s’est peut-être perdu ? hasarde Janina. Je vais chercher s’il reste des membres de la famille. Avec tout ça, chère Irena, vous allez être obligée de nous rendre visite !
Après avoir raccroché, Irène étudie le portrait au crayon de l’enfant, l’harmonie de ses traits, sa blondeur. Il avait hérité de sa mère les critères de la « beauté aryenne ». Pour tous les deux, ce qui semblait un avantage s’est révélé une malédiction. Songeuse, elle observe l’inscription : Karol Sobieski, 5 nov. 1938. La première fois qu’elle a vu le dessin, elle a pensé à un avis de recherche.
À mesure que son enquête progresse, Wita s’incarne et lui devient plus proche. Elle est cette femme à qui on a arraché son petit garçon avant de la jeter en prison, de la déporter à Auschwitz et à Ravensbrück. Irène la voit. Elle économise ses forces, évite d’attirer l’attention. Dans la pénombre d’un baraquement, elle dessine le visage de son fils. Écrit son nom, sa date de naissance. Après le camp, elle partira à sa recherche.
Elle rencontre ce petit garçon juif, qui a sensiblement le même âge que le sien. Il est seul. Elle s’attache à lui malgré elle, essaie de le sauver sans y parvenir. On les envoie ensemble au Camp des Jeunes. La glaçante gardienne-chef sélectionne le môme pendant l’appel. Wita ne peut se résoudre à le quitter. On ne lui arrachera pas cet enfant-là.
Par deux fois, sa courte existence a été déroutée par l’instinct maternel. Elle avait les qualités traditionnelles des princesses de conte, leur beauté, leur cœur généreux. En définitive, ces cadeaux des fées sont devenus les instruments de sa perte.
Irène étudie le portrait de l’enfant, avec le sentiment qu’il lui incombe de le retrouver. De renouer le fil tranché, et de rendre justice à Wita.