Allegra

Ils n’ont passé que quarante-huit heures à Berlin. Cette ville qu’ils aimaient, synonyme de liberté et d’espace, était blessée en plein cœur. Partout, la sidération. Quand Irène a sonné à la porte de l’appartement de la cousine d’Hermine, dans une rue tranquille du quartier de Schöneberg, elle a trouvé cinq gamins soulagés de ne plus porter ça tout seuls. Benjamin et elle ont fait les courses, cuisiné, consolé, tout en rassurant Myriam qui appelait toutes les demi-heures. Les filles n’avaient pas fermé l’œil de la nuit à l’idée que le tueur errait en liberté. Hermine lui est apparue comme une môme, entortillant nerveusement une mèche de ses longs cheveux châtains. Les yeux cernés, elle disparaissait dans un pull d’Hanno. Irène s’est laissé attendrir. Elle n’avait jamais vu son fils amoureux, sauf dans sa petite enfance, quand il nourrissait une passion jalouse pour son institutrice. Elle a pensé : Pour lui, aimer c’est veiller sur l’autre. Être celui qui tient bon.

— Donc elle te plaît, la petite ? demande Antoine, chez qui ils se sont installés en arrivant à Paris.

— Elle me plaît.

Hanno s’est éclipsé dans le bureau pour lui téléphoner.

— Il a l’air d’aller bien, observe Antoine.

— C’est dur de savoir, il donne toujours le change. Déjà petit, il fallait toujours qu’il me rassure. Avec son cheveu sur la langue : « T’en fais pas, maman, ze vais t’aider. » Prêt à réparer le dégât des eaux avec sa clef à mollette en plastique.

— Il sait que tu es la mère la moins sereine d’Europe.

— T’as raison, mais je fais beaucoup d’efforts pour le lui cacher ! Ça me ronge qu’il le sente à ce point.

— Comme actrice, tu es nulle, sourit Antoine. Tu as bien fait de choisir les archives.

Il met un disque de jazz sur la platine, leur sert un rhum ambré dans de minuscules verres en cristal. Un cadeau de l’homme qu’il aime. Ils n’habitent pas ensemble. Antoine ne saurait pas vivre à deux. Il a ses habitudes et pas envie de tout partager, la vaisselle et la mauvaise humeur. Certains amis de Pierre l’agacent, et puis c’est un tonton gâteau. Il garde ses neveux tous les mercredis et certains week-ends, les emmène au foot et au conservatoire. Le petit dernier commence l’alto, son crincrin fait saigner les tympans. Alors Antoine se réfugie dans sa tanière. Parfois, il culpabilise d’imposer son besoin de solitude à Pierre. Il le soupçonne d’aspirer à une vie de couple, d’être assez sentimental pour rêver de mariage. Ils se sont rencontrés dans un colloque universitaire.

— Tellement romantique, pouffe Irène.

— Justement.

Au milieu des vieilles barbes et des étudiants boutonneux, il ne voyait que Pierre, irradié par son charme et sa spontanéité.

— Et toi, rien ? Je pensais que tu allais m’annoncer que tu t’installais en Silésie avec un taiseux polonais…

— D’après toi, je suis vouée à répéter les mêmes erreurs ? demande-t-elle.

— Pas du tout, je te crois capable d’en faire d’autres.

Elle rit, fixe la pyramide éclairée de bougies qui aurait pu leur coûter si cher. Hanno venait de repartir avec le paquet, il avait déjà rejoint les autres dans un bar du Kurfurstendamm lorsque le camion noir a foncé sur les baraques du marché de Noël.

Depuis leur arrivée, elle sent l’étau de l’angoisse se desserrer. Elle aime cet appartement de vieil étudiant cultivé, les piles de trente-trois tours et les bouquins qui prennent la poussière, les volumes jaunis de la Série Noire sur le manteau de la cheminée. Des fauteuils Directoire recouverts de plaids écossais voisinent avec une lanterne chinoise, une commode Louis XVI et des tapis d’Orient aux couleurs passées. La nuit, elle laisse les volets entrouverts et s’endort dans la lumière dorée du Dôme des Invalides. Le bruit de la circulation la berce. Ici elle est chez elle, elle a grandi avec ce murmure de la ville.

Au réveil, ils se promènent en bord de Seine, arpentent les rues de Montparnasse et du Quartier latin. Les avenues bondées les angoissent, cette foule insouciante et fiévreuse, aimantée par les vitrines de Noël. Il y a un peu plus d’un an, les attentats du 13 novembre ensanglantaient Paris. Les semaines suivantes, se souvient Antoine, les Parisiens mettaient un point d’honneur à retourner s’asseoir en terrasse. Boire un coup entre potes devenait un acte militant. Au premier pétard, tout le monde se précipitait sous les tables. Mais on ne peut vivre éternellement dans la peur.

Irène hoche la tête. Pour l’instant, elle ressent des bouffées de panique à l’idée de prendre le métro, d’entrer dans un grand magasin. Alors ils usent leurs semelles, évitent les lieux trop fréquentés. Dans le café où ils s’arrêtent, elle observe du coin de l’œil un jeune homme barbu installé seul à une table du fond. On dirait qu’il psalmodie, sa sacoche sur les genoux. Quand il croise son regard, elle a honte de ses pensées.

Le suspect tunisien dont on a retrouvé le faux passeport sous le siège conducteur du camion meurtrier figurait sur une liste d’individus dangereux, c’était un demandeur d’asile. « Ses victimes sont les morts de Merkel », accuse l’extrême droite, exigeant le départ de la chancelière qui a fait entrer plus d’un million de migrants dans le pays.

Irène a fait partie des bénévoles qui allaient accueillir les milliers de personnes arrivant dans la Hesse. Au printemps 2015, le geste d’accueil d’Angela Merkel a suscité un grand mouvement de solidarité en Allemagne. Cet optimisme s’est effrité dès la fin de l’année, avec les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Depuis, l’extrême droite monte et la parole raciste se libère, des foyers d’hébergement sont régulièrement incendiés. Après Cologne, la chancelière a restreint le droit d’asile, mais elle tient son cap. Irène espère qu’elle résistera à cette nouvelle tempête.

— Les Allemands ont eu le courage d’affronter leur histoire, souligne Antoine. Chez nous, l’extrême droite impose ses obsessions à toute la classe politique. Quand vous accueillez près de deux millions de réfugiés, on se fait prier pour en accepter cent mille et on se félicite de notre grandeur d’âme ! La vérité, c’est qu’on a laissé l’Allemagne gérer seule cette crise migratoire.

Irène cite les paroles de la chancelière : J’ai grandi derrière des barbelés, je ne veux pas en dresser d’autres.

— La demande d’asile du terroriste avait été rejetée, intervient Hanno. Le problème, c’est qu’il était toujours en Allemagne. Si on n’est pas capable d’expulser les gens dangereux, on n’est pas crédible.

— C’est vrai, lui dit-elle. Mais tu sais, même si on est plus scrupuleux, certains passeront à travers les mailles du filet. Après la guerre, des criminels se mêlaient aux personnes déplacées et trompaient la vigilance des enquêteurs. On a même embauché d’anciens nazis à l’ITS !

Hanno écarquille les yeux.

— Quarante-cinq gradés de la SS et de la Gestapo. Tu imagines ? L’un d’eux a tenté de mettre le feu aux archives. Quand on accueille des réfugiés, le risque zéro n’existe pas. C’est pourquoi certains réclament la fermeture des frontières. Les gens que tu aides, tu penses qu’on devrait les abandonner à leur sort ?

Au sein de la fac, Hanno et Toby accompagnent les demandeurs d’asile dans leurs démarches administratives et leur apprentissage de l’allemand.

— Non, murmure-t-il.

Ceux qu’il rencontre ont traversé l’enfer pour fuir un pays ravagé par les dictatures, les conflits ou la misère. Ici, leur métier et leurs diplômes ne valent rien. Il faut repartir de zéro, accepter des boulots minables, patienter des années dans la crainte que leur demande d’asile soit rejetée.

— Si mon travail m’a appris une chose, ajoute Irène, c’est que ça peut arriver à tout le monde.


Le 24 décembre, Irène et Antoine rendent visite à leurs mères respectives, passées maîtresses dans l’art du chantage affectif. Irène a un avantage, la sienne est folle de son petit-fils et lui trouve toutes les qualités. Quand il est là, elle ose à peine se plaindre de les voir si peu.

Tu m’as manqué, Mamie ! s’écrie Hanno.

Elle le serre dans ses bras : Que tu es beau ! Tu as encore grandi, ou c’est moi qui rétrécis. Quel dommage que vous ne restiez pas. Tes cousins vont être tellement déçus.

Pour faire diversion, il lui montre une photo d’Hermine. Aussitôt sa grand-mère s’anime, veut savoir où il l’a rencontrée et qui a fait le premier pas. Elle raffole des histoires d’amour et se passionne pour la vie privée des stars et des princes de sang. Ils bavardent gentiment en dégustant les éclairs qu’Irène a apportés.

— Pourquoi ne vous installez-vous pas ici ? demande-t-elle à sa fille. Toi, quand tu as décidé quelque chose… Pourtant, c’est pas la place qui manque ! Tu sais, tes frères se sont fait du souci pour l’attentat. Vous dormez où, du coup ?… Ah bon ? Tu le vois encore, celui-là ? T’es pas rancunière !

Sa mère n’a jamais compris qu’elle reste attachée à Antoine. Elle croit que c’est lorsque Irène l’a rencontré qu’elle a perdu sa fille, sans se douter qu’elle étouffait depuis longtemps. Antoine lui permettait d’échapper à une vie sans horizon, sans perspectives. Les livres qu’il lui prêtait dépliaient sa cage thoracique. Elle confondait l’amour avec cette ivresse de plonger dans les mots et les pensées de l’autre. Il était son âme sœur, celui qui l’encourageait à s’émanciper.

Il a fini par lui avouer qu’il ne pouvait l’aimer comme elle l’espérait. Il en était navré, son désir était ailleurs. Elle lui en a voulu, elle a souffert longtemps. Quand la douleur s’est retirée, leur complicité a tenu bon. La tendresse aussi. Antoine s’est autorisé à aimer qui bon lui semblait. Elle a trouvé la force de partir, même si son départ pour l’Allemagne avait un arrière-goût d’abandon.

Dans sa famille, personne ne comprend les lubies d’Irène : s’installer en Allemagne et divorcer à la naissance de son fils, s’obstiner à l’élever seule au milieu d’étrangers. Consacrer sa vie à ces horreurs d’Auschwitz. Toutes ces commémorations sinistres, ces vieux en pleurs. Est-ce qu’on n’a pas assez d’emmerdes quotidiennes, pour ressasser éternellement ces histoires ? Si l’on apprenait à ses frères qu’Irène avait été échangée à la maternité, ils seraient soulagés. Ils perdent toute spontanéité en sa présence, sont aussi maladroits qu’avec une invitée. Oublient qu’ils se sont écorché les genoux aux mêmes ronces et s’autorisent des plaisanteries grossières qui ne leur ressemblent pas. Cette année, elle s’épargnera cette épreuve.


Quand ils le rejoignent, Antoine est en train d’ouvrir le champagne. Un disque des Clash tourne à pleins tubes sur la platine.

— Noël a un effet désastreux sur ma mère, explique-t-il.

Il était venu partager avec elle un moment paisible, sa présence étant indésirable au réveillon. Mais voilà, elle n’a pu s’empêcher de déterrer la hache de guerre. De temps en temps, ça la démange. À croire qu’Antoine n’a pas commis un livre, mais un péché capital. Non qu’il soit un best-seller, mais il existe. Et a eu les honneurs du Figaro, qu’elle lit religieusement tous les matins. Voir son père et ses oncles quasiment traités de collabos dans ses pages culture, pour quelques amitiés compromettantes, lui reste en travers de la gorge. Dans la débâcle, ils ont protégé leur famille et leurs employés. Comment ose-t-il les juger, lui qui n’a jamais manqué de rien ?

Antoine a répondu qu’il exerçait son droit d’inventaire. Elle a menacé de le déshériter. Ça devient une habitude.

Grand bien vous fasse, lui a-t-il dit. Il a pris une bouteille de champagne sur la table et il s’est tiré.

— Je ne la verrai plus, dit Antoine. C’est terminé.

Irène hoche la tête, même si elle sait qu’il y retournera. Il l’aime trop pour ne pas lui pardonner.

Il sourit : Je suis content de vous voir ! Maintenant, champagne.

Ils se filment en train de trinquer et envoient la vidéo à Hermine et à Pierre, l’amoureux d’Antoine, qui passe Noël en Touraine. Antoine et Hanno chantent faux et à tue-tête, Irène pleure de rire.

Plus tard, ils remontent l’avenue éclairée par le Dôme, traversent l’esplanade et le pont Alexandre-III pour rejoindre la Concorde. En arrivant sur la place, la tour Eiffel se met à clignoter de tous ses feux, comme si elle n’attendait qu’eux. Joyeux Noël, dit Antoine.

À cet instant, dans cette ville qui est sa plus vieille histoire d’amour, Irène sent que son cœur se partage désormais entre deux patries. L’Allemagne n’est plus le no man’s land de l’exil. C’est le pays de son fils, la terre d’accueil où elle s’est ancrée. Comme Eva, elle s’y sent utile.


Devant le porche de l’immeuble, elle hésite. Elle a laissé Antoine et Hanno au musée Gustave Moreau. Brusquement, elle s’est souvenue que la rue Saint-Lazare était à deux pas. Elle a pensé à Allegra, à l’oncle Rafo. Et au kairos, le petit dieu ailé de l’occasion, qu’il faut saisir par les cheveux.

Elle lève les yeux vers la façade fraîchement ravalée de l’immeuble hausmannien. Une frise de pierre sculptée de plantes et de têtes d’animaux surmonte d’étroites fenêtres en ogives. La porte de bois est entrouverte, elle entre.

— Je peux vous aider ? l’interroge une voix revêche.

La concierge descend les marches qu’elle était en train de lessiver. Avec sa jupe grise et son tablier noir, on la dirait surgie d’un cliché d’Eugène Atget, avec Apaches et allumeurs de réverbères. Regard buté, chignon.

— Je m’intéresse à un monsieur qui vivait dans cet immeuble. Rafael Ferelli.

Une lueur d’intérêt passe dans les yeux étroits.

— C’est vieux ça, dit-elle. Il est mort depuis longtemps, Monsieur Rafo.

— Je cherche sa nièce. Allegra Torres. Vous la connaissez ?

Elle la détaille avec curiosité :

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à Madame Allegra ?

Irène tente un sourire complice :

— J’ai quelque chose pour elle.

— Elle est morte, lâche la gardienne. Ça doit faire une vingtaine d’années. C’était juste après l’accident de Lady Di. Dans le tunnel.

Diana Spencer est morte à la fin des années 90, calcule Irène. Allegra ne devait pas avoir plus d’une soixantaine d’années.

— Elle était jeune…, murmure-t-elle avec tristesse.

— C’est le cœur qui a lâché. Ça m’a fichu un coup. Je l’aimais bien, Madame Allegra. Elle n’était pas fière comme certaines. Des fois elle m’invitait chez elle, on faisait la conversation.

— À quel étage habitait-elle ? demande Irène.

— Quatrième gauche sur cour. À l’époque de Monsieur Rafo, c’était un duplex. Madame Allegra a vendu l’étage quand sa fille s’est mariée. Elle disait que c’était trop grand pour elle. Après sa mort, sa fille a loué à des Italiens. Ils venaient une fois l’an, les volets étaient toujours fermés. Ça fait mal au cœur, un bel appartement comme ça. Heureusement Madame Elvire est revenue, après son divorce.

— La fille de Madame Torres habite ici ? souffle Irène, le cœur battant.

— Pour sûr. Je l’ai vue grandir. J’avais quinze ans. J’étais au premier, chez les Pelletier. Je gardais les enfants et je faisais du ménage, les courses, un peu de couture. Des fois, Madame Allegra me laissait la petite.

Irène se demande quel âge peut avoir cette petite dame, au travail depuis l’âge de quinze ans. Elle la suit dans une cour où quelques arbres nus espèrent le printemps. La gardienne lui montre deux fenêtres à l’angle de la façade ensoleillée.

— Vous pouvez monter, si vous voulez, dit la gardienne. C’est les vacances, elle a ses enfants.


Irène fixe les rideaux rouges aux fenêtres. Quelques secondes, elle s’imagine grimper les marches, sonner à la porte. Rencontrer cette inconnue dans l’intimité familiale. Que lui dirait-elle ? Elle espérait commencer par Allegra. Sa mort rebat les cartes. Si Elvire ne sait rien de son père, Irène devra lui dévoiler la vérité. Elle ne peut arriver les mains vides, sans avoir réfléchi, préparé sa visite.

Elle se ravise.

— Je reviendrai, dit-elle.


Elle rejoint Antoine et Hanno à la sortie du musée.

— T’étais où ? demande son fils, surpris de la voir en nage.

— Je l’ai retrouvée, dit-elle, les yeux brillants.

— Qui ça ?

— La fille de Lazar.

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