Ils sont restés encore un peu avec Karl, puis Rudi l’a raccompagné dans sa chambre car l’intensité de ce moment l’avait épuisé. Tandis que les autres se dirigeaient vers le parking, il a confié à Irène que, jusqu’à ce qu’il entende son père prononcer ces mots en polonais, une part de lui refusait d’y croire. Parfois, la réalité semble sortir de l’imagination d’un scénariste halluciné. Le cerveau la tolère sans l’accepter.
— Que lui as-tu dit, tout à l’heure ? a-t-elle demandé.
Il ne savait comment s’y prendre, alors c’est la vérité qui a jailli. Il s’écoutait prononcer des mots qui pouvaient dévaster son père, Ta mère est morte dans un camp, tu as une sœur en Pologne, elle est venue de loin pour te retrouver. Une fois posés dans l’air, ils ressemblaient à des bulles de savon qui éclatent avant d’être touchées. Peut-être parce qu’il n’y croyait pas lui-même. Il a fallu qu’Agata se mette à chanter pour les incarner. Sa voix a réveillé la tendresse maternelle cachée dans la berceuse. Ce qu’elle vient d’ouvrir dans le cœur de Karl, nul ne peut en mesurer les conséquences. Un bouleversement à la texture indéchiffrable.
C’est grâce à toi, a-t-il murmuré en la serrant contre lui.
Le contrecoup lui coupait les jambes, ses yeux rougis clignaient dans la lumière.
— Au point où on en est, si on réunissait tout le monde chez moi ?
— Tout le monde… ?
— Les Varsoviens, et nos enfants, a-t-il souri.
Ils ont allumé des lampions colorés sur la terrasse, déplié les rallonges et recouvert la table d’une nappe en papier blanc, bientôt baptisée de quelques gouttes de prosecco. Le crépuscule offre aux convives ses rouges incandescents. Agata s’émerveille de cette ville où la nature s’épanouit partout, sur les balcons et les arrière-cours, déployant des hectares de parcs et de forêts où scintille çà et là l’ovale d’un lac. On respire mieux, rien qu’à la contempler.
Avec son chignon de ballerine et sa robe à fine bretelles, Julka glisse de l’un à l’autre, féline et gracieuse. Ravis de cette soirée improvisée, Hanno et Hermine remplissent les verres en étudiant du coin de l’œil ce documentariste qui vient d’entrer dans leur vie. Il les a embrassés chaleureusement avant de leur présenter Niclas, son aîné à la chevelure hirsute de Viking, et Lilly, petite brune très myope qui dégaine avec désinvolture des commentaires acerbes sur l’état du monde. Ils ont sensiblement le même âge, à part Julka, dont le statut de prof les impressionne un peu.
Irène les écoute bavarder dans un globbish où l’anglais se mêle au polonais et à l’allemand. Elle voudrait immortaliser ce moment. Quand elle était petite, elle imaginait un appareil photo imbriqué à sa pupille. Il lui suffisait de cligner les yeux pour déclencher la prise de vue.
Rudi fait tinter sa cuiller contre le bord de son verre.
— Quand Irène m’a contacté, j’ai eu le pressentiment qu’elle allait ruiner ma tranquillité. Et j’ai réagi comme un ours, ce qui m’arrive souvent. Pourtant, je passe mon temps à démontrer que les histoires qui nous rassurent sont trop simples pour être honnêtes. Mais quand il s’agit de moi, c’est autre chose… Heureusement qu’Irène a insisté, sinon je n’aurais jamais découvert que mon père savait chanter en polonais. Et vous ne seriez pas là. Je vous regarde ; je vois une Française, des Polonais, des Allemands, plusieurs générations réunies, un bout d’Europe. La guerre a ravagé la vie de Wita, celle de mon père et celle d’Agata, mais c’est la paix qui nous réunit ce soir. Alors j’aimerais trinquer à l’Europe, que Václav Havel appelait la patrie de nos patries. Oublier qu’elle me déçoit souvent. Me souvenir qu’elle est née pour préserver la paix. Alors à l’Europe, et à la paix !
Les enfants lèvent leurs verres.
— À l’Europe solidaire, dit Hanno.
— Féministe, ajoute Julka.
— Inclusive, renchérit Lilly.
— Allez expliquer ça à Kaczynski et à Orbán, commente Roman en riant.
La nuit est tombée, nimbant la ville d’une luminosité feutrée, comme si des millions de lucioles y scintillaient. Rudi fraternise en allemand avec son cousin Roman. Sur la terrasse, les jeunes bavardent en contemplant les toits de Kreuzberg.
Irène va s’asseoir près d’Agata et de Julka, cherchant à déchiffrer la rêverie qui s’attarde dans les yeux clairs de la vieille dame.
— Vous avez fait un beau cadeau à ma babcia, murmure Julka. À nous tous.
Pour Irène aussi, c’est un cadeau. Réunir les enfants de Wita. Être arrivée à temps pour ce rendez-vous-là.
Elle demande le nom de la berceuse.
— Dans le cendrier de Wojtus, répond Julka. Babcia me la chantait quand j’étais petite.
— De quoi parle-t-elle ?
— Une étincelle jaillie d’un cendrier promet à un petit garçon qu’elle va lui raconter un conte, et qu’il sera long et beau. Mais chaque fois, l’histoire qu’elle commence s’éteint avec elle. À la fin, Wojtus ne la croit plus, il sait que le conte ne durera que le temps d’une étincelle.
— C’est aussi gai que La Petite Fille aux allumettes, remarque Irène.
— C’est vrai, sourit la jeune fille. Mais moi, je ne l’ai jamais trouvée triste.
— On va danser ? lance Lilly à la cantonade.
Hanno, Hermine, Niclas et Julka lui emboîtent le pas, et déposent un baiser furtif sur la joue de leurs parents avant de s’égailler dans la nuit berlinoise.
Agata aimerait rentrer se reposer à l’hôtel. Elle veut retourner à la clinique demain matin.
— J’ai tant d’amour pour lui, glisse-t-elle à Irène en anglais, les yeux brillants.
Avant qu’elle parte, Irène lui montre enfin le médaillon. Elle est bouleversée par le portrait de son frère caché à l’intérieur.
— C’est à cet âge que je l’ai quitté… Qui a fait ce dessin ?
— Je pensais que c’était votre mère.
— Je ne me rappelle pas l’avoir vue dessiner.
Un nouveau mystère, songe Irène.
— Moi aussi, j’ai quelque chose à vous montrer. Un trésor.
Agata exhume de son sac quelques lignes écrites au crayon sur un bout de carton usé. Elle est trop fatiguée pour les traduire, alors c’est Roman qui s’en charge :
« Ma sœur chérie, je t’écris d’un train à bestiaux. Ils disent qu’on va dans un camp de travail. Je te confie Adzia. Ne t’en fais pas, je reviendrai vite. Tendres baisers. »
Au-dessus, Wita a griffonné le nom et l’adresse de Maria.
— Elle l’a écrit dans le train pour Auschwitz. Le message est tombé sur la voie. Un cheminot l’a apporté à ma tante, explique Agata.
Irène fixe le bout de carton, en silence.