Eva

Elles se dévisagent en silence, intimidées par la présence du magnétophone. Sur l’étiquette de la minicassette, on peut lire : « Eva Volmann, 7 novembre 1978. »

— Je n’avais pas imaginé faire un tel voyage, avoue Lucia Heller.

Depuis leur première rencontre, son visage a pris une gravité nouvelle. Elle est lestée de ces vies invisibles dont elle a cherché l’empreinte sous le préau d’une école, dans une arrière-cour, devant la vitrine d’un bijoutier qui abritait naguère une épicerie kasher ou sur les pierres tombales d’un cimetière envahi par les ronces.

— On va vraiment entendre sa voix ? demande-t-elle encore, et Irène acquiesce.

Elle n’a pas eu le courage d’écouter l’enregistrement avant l’arrivée de Lucia.

En arrivant ce matin, elle redoutait de décevoir la jeune Argentine. Ce qu’elle avait rassemblé se limitait à l’après-guerre. Un maigre butin de photos, d’évaluations, quelques correspondances. Quelques heures plus tard, la directrice déposait la cassette sur son bureau, lui jetant un nom en pâture :

— Mark Epstein.

— Je vous demande pardon ?…

— Un auteur américain d’origine allemande. En 1978, il est venu à l’ITS. Il écrivait un roman et avait besoin d’informations sur les marches de la mort.

— On l’a reçu au centre ? s’étonne Irène.

— C’était avant l’arrivée de Max Odermatt. Le directeur de l’époque croyait aux partenariats, à la circulation des énergies… Bref, Epstein a rencontré certains de nos anciens DP, et il a eu l’idée de les enregistrer. À l’époque, ça n’intéressait personne. Les cassettes sont restées au fond d’un placard du bureau du personnel. Ça a du bon, les inventaires…

— Eva ? a soufflé Irène, électrisée.

— Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais elle a accepté de lui parler.


Les voilà assises l’une en face de l’autre, face à ce vieux magnétophone dont la bande grésille. Dans ce bruit de fond, le timbre d’Eva arrive d’outre-tombe, moins rauque que dans le souvenir d’Irène, déformé, légèrement sur la défensive. Mais c’est bien elle, son phrasé ironique, sa manière inimitable de déstabiliser l’interlocuteur. L’entretien a lieu en allemand.


E.V. Il faut vraiment dire ça ? On se croirait au tribunal ! Je dois jurer sur la Bible, aussi ?… Je m’appelle Eva Volmann. Je suis née à Varsovie le 30 avril 1930. Je travaille ici depuis 1947.

M.E. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’ITS ?

Il y a de la douceur dans cette voix. Une main tendue qu’on peut serrer ou refuser.

E.V. Je voulais retrouver ma famille. C’était mon obsession. Je me disais qu’ici, on me donnerait les moyens de la chercher. Au début, ils ne voulaient pas en entendre parler. Ils me trouvaient trop jeune.

M.E. Quel âge aviez-vous ?

E.V. Dix-sept ans. Mais ça voulait rien dire. C’est l’âge qu’on me prêtait, comme les frusques que j’avais sur le dos. Pour moi, la seule chose qui comptait, c’était de les retrouver.

M.E. Comment avez-vous obtenu de rester ?

E.V. Qu’est-ce que tu crois ? J’ai mis le pied dans la porte !

Le rire d’Eva résonne dans la salle de réunion, et soudain, c’est comme si elle se tenait là, à côté d’elles. L’illusion est si vivace qu’Irène en a les larmes aux yeux.

E.V. J’étais tellement plus têtue qu’eux, t’as pas idée.

Epstein l’accompagne d’un rire feutré.

M.E. Donc ils vous ont gardée. Il me semble que vous êtes vite devenue l’une de leurs meilleures enquêtrices. N’est-ce pas ?

Irène entend la fierté dans la voix d’Eva :

E.V. C’est vrai que j’étais pas mauvaise. Je me donnais du mal, faut dire. Mais j’avais de la concurrence. Je me souviens d’un gars de Cracovie. À Buchenwald, il avait saboté des « expériences médicales » et sauvé la peau de pas mal de détenus. Pour les enquêtes, il était très fort. On faisait équipe. J’apprenais beaucoup rien qu’à l’observer.

M.E. Qu’est-ce qu’il est devenu ?

E.V. Il a émigré aux États-Unis au début des années cinquante. À cette époque, beaucoup de gens sont partis. Les armées d’Occupation quittaient l’Allemagne, ils avaient fermé les derniers camps de déplacés. On nous avait réunis sur la place de l’église. Toute la ville était là. C’était bien séparé, tu vois : eux d’un côté, nous de l’autre ! [Elle rit.] Les officiers américains ont déclaré qu’à partir de maintenant, le statut de DP n’existait plus. On pouvait rester ou émigrer. La République fédérale d’Allemagne, dans sa grande générosité, nous offrait un statut d’« étrangers apatrides ». Qui nous donnait le droit de vivre en Allemagne, d’y travailler, sans jamais devenir des citoyens à part entière. Tu me diras, c’était déjà un cran au-dessus de « sous-hommes » ! D’ailleurs les gens du coin étaient furieux. Ils criaient au scandale. Nous, les parasites, on n’avait rien à faire dans leur patrie ripolinée avec le fric du plan Marshall.

M.E. Pourtant, chacun de vous travaillait là depuis des années ?

E.V. Pour eux, notre travail servait qu’à remuer la fange où ils s’étaient vautrés pendant douze ans. Ils espéraient qu’on foutrait le camp avec les Américains.

M.E. Et vous, qu’est-ce que vous vouliez ?

E.V. La plupart n’envisageaient pas de vivre en Allemagne sans la protection des Alliés. On voyait bien que les anciens nazis étaient toujours là. Certains ne se cachaient même pas. Dans le village d’à côté, des anciens de la Waffen SS tenaient des meetings politiques. Ils voulaient renverser la République et instaurer le Quatrième Reich ! T’imagines le rêve ?… Les DP préféraient tout recommencer ailleurs.

M.E. Vous, vous êtes restée…

E.V. Je n’ai jamais cru que ma vie serait mieux ailleurs. Je savais que ça ne changerait rien. Et puis j’aimais mon travail. D’autres ont choisi de rester, comme le Cerveau. On se comprenait. On n’avait pas besoin de faire semblant.

M.E. Et votre famille, vous l’avez retrouvée ?…

Epstein pose cette question avec détachement, bien qu’il sache qu’elle est brûlante.

Le silence qui suit vibre longuement dans l’air, saturé de parasites.

E.V. Il n’y a rien. Comme s’ils n’avaient jamais existé. Tu sais qu’il n’y avait même pas de listes, pour les transports du ghetto de Varsovie vers Treblinka ? Ils étaient effacés avant même d’arriver.

M.E. Ils ne figurent sur aucune liste ?

E.V. Non. Quand ils ont commencé à déporter tout le monde, mon père et ses amis ont fabriqué une cachette pour mes grands-parents, dans le grenier, au-dessus de leur appartement. Il était chargé de les ravitailler, même si on crevait tous de faim. Un matin il est monté les voir, il a trouvé la fausse cloison arrachée, le fauteuil roulant renversé… Une voisine lui a dit qu’un policier juif du Judenrat était venu avec des Trawniki[4], ils savaient où chercher. Ils ont jeté mes grands-parents dans une charrette avec les « intransportables », on les a assassinés au cimetière juif. Mon père ne voulait pas qu’on l’apprenne, mais on vivait dans une seule pièce. Je l’ai entendu le raconter à ma mère.

Le regard de Lucia Heller ne cille pas. Elle écoute, et chaque parole tombe au fond d’elle comme dans un puits.

M.E. Vos parents ont échappé aux déportations ?

E.V. Ils ont été tués pendant l’insurrection du ghetto. Mes frères aussi. Je ne sais pas où, ni comment… Pardon, je ne peux pas continuer.

La douleur dans la voix d’Eva déchire Irène.

D’une voix douce, Mark Epstein s’excuse à son tour. La bande s’arrête sur un bruit sourd. L’enregistrement reprend un peu plus loin.


M.E. Comment avez-vous réussi à sortir du ghetto ?

E.V. Mes parents avaient une amie de l’autre côté du mur. Elle connaissait un réseau qui faisait passer les enfants du côté aryen. Une fois dehors, le réseau les cachait chez quelqu’un, ou dans un couvent. Il fallait parler polonais, connaître les prières catholiques et ne pas avoir l’air trop juif. Mes frères ne parlaient que le yiddish. C’étaient deux petits bruns très bouclés, ils n’avaient pas le bon physique. Moi je pouvais faire illusion. Une Juive de Dresde avait habité avec nous dans le ghetto, elle m’avait donné des cours d’allemand. Et je parlais couramment polonais. Pendant des semaines, ma mère m’a forcée à apprendre les prières, à répéter les gestes de la messe. Je détestais ça, je ne voulais pas aller vivre chez les goyim.

M.E. Vous compreniez que c’était une question de vie ou de mort ?

E.V. Qu’est-ce que tu crois ?…

La question claque comme une gifle. Irène peut imaginer le regard qui l’accompagne.

E.V. On vivait avec la mort. Tous les jours. Des cadavres dans la cage d’escalier, dans la cour, sur le trottoir d’en face. On n’avait pas le droit de sortir, la rue était trop dangereuse. Quand les déportations ont commencé, on devait rester immobiles pendant des heures, pliés comme des contorsionnistes. Ne pas pleurer, respirer doucement. On guettait les bruits de pas, les aboiements. La peur était là tout le temps. J’avais douze ans, j’écoutais les conversations des adultes. Je savais qu’aller à l’Umschlagplatz, c’était la mort. Je le savais, mais je ne voulais pas les quitter. Ma mère m’a pas laissé le choix. Une nuit, un homme est venu me chercher. C’était au début de l’hiver 1943, il m’a emmenée par les égouts. On a marché des heures dans l’obscurité. Parfois on rampait dans l’eau noire, je m’accrochais à son manteau. On a fini par ressortir de l’autre côté de la ville. J’étais trempée, je grelottais. Quelqu’un m’a enveloppée dans une grande cape et cachée dans le coffre d’une voiture. Je me souviens juste de la peur, et de la faim. On m’a confiée à une inconnue, avec d’autres enfants. Elle m’a donné un bain. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour nous consoler. Tous les gamins pleuraient, c’était sinistre.

M.E. Combien de temps êtes-vous restée chez elle ?

E.V. Je ne sais pas. Peut-être deux semaines. Un matin, une jeune fille m’a emmenée avec elle. Je l’appelais Kasia, elle appartenait à un réseau de résistance. Elle m’a donné un certificat de naissance au nom de Renata Sliwa, et une Kennkarte. Sans carte d’identité, je ne pouvais aller nulle part. Elle m’a fait répéter les détails de la vie de la vraie Renata, qui devait être six pieds sous terre, et elle m’a conduite chez ma logeuse.

M.E. Où habitait-elle ?

E.V. À Wola, à l’ouest de Varsovie. C’était une garce, elle m’engueulait du matin au soir. Elle avait peur que j’attire l’attention des voisins, alors elle m’obligeait à rester dans ma chambre toute la journée, volets fermés. Elle ne m’aimait pas, mais elle avait besoin de l’argent que lui versait le réseau. Pour moi, c’était pire que le ghetto. Un dimanche, elle est allée à la messe de Pâques. J’en ai profité pour m’enfuir. J’ai marché vers le centre-ville.

M.E. Vous vouliez retourner dans le ghetto ?

E.V. Oui. Je me disais que j’arriverais bien à retrouver la bouche d’égout. De très loin, j’ai vu la fumée dans le ciel. En approchant, j’ai compris que l’insurrection avait commencé. Il y avait des blindés partout, des soldats armés jusqu’aux dents. Le pire, c’était les Polonais attroupés, au spectacle. Certains jubilaient qu’Hitler les débarrasse des youpins. D’autres se moquaient de la Wehrmacht, qui envoyait des chars et une armée pour triompher d’une poignée de Juifs affamés. Moi… J’aurais voulu traverser le mur pour me battre avec eux.

M.E. Votre père était parmi eux ?

E.V. Non, il était incapable de se battre. C’était un intellectuel, un humaniste. Il organisait des soirées culturelles dans le ghetto, des concerts, des cours clandestins… Ma mère était plus rigide. Pour moi, elle incarnait le règlement ! Je détestais me plier aux règles. Mon père me défendait toujours. Quand ils ont commencé à déporter les gens, ça l’a brisé. Tous les jeunes du comité d’immeuble ont été envoyés à Treblinka. Tous nos voisins, nos amis, les uns après les autres. Mon père a perdu tout espoir, il était l’ombre de lui-même. Ma mère c’est le contraire, la colère l’a redressée. Elle est devenue le chef de famille. Elle vendait nos derniers souvenirs contre un peu de nourriture. Elle a même vendu sa robe de mariage à des Polonais qui marchandaient sans scrupules. À la fin, elle a rejoint l’Organisation juive de combat. Pendant qu’elle mettait en place mon exfiltration, elle participait à des rendez-vous clandestins pour préparer l’insurrection.

M.E. Elle était très courageuse…

E.V. Oui. C’était étrange, comme si elle était devenue quelqu’un d’autre. Que je découvrais. Agir la rendait forte. Elle n’avait plus peur. Elle est même arrivée à me faire croire qu’ils pouvaient gagner, et qu’elle viendrait me chercher après. Pour que j’accepte de partir. Elle savait qu’ils n’avaient pas une chance…

Sa voix se brise.

La bande s’interrompt.


Irène et Lucia sortent fumer dans le parc. Elles frissonnent sans manteau, mouillent leurs chaussures dans la neige fraîche. Chacune pense : Seule, je n’y arriverais pas. Puis elles retournent dans la salle, comme dans une crypte où résonne, à travers la voix d’Eva, celle d’un monde détruit.

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