Assise dans le couloir, Irène se masse les tempes. Cette nuit, elle a rêvé qu’Eva l’avertissait qu’ils revenaient. Après ça, impossible de fermer l’œil. Sa vieille angoisse lui serrait la gorge. La terreur qu’on fasse du mal à Hanno. Elle a lutté un moment contre l’envie de l’appeler, il était 3 heures du matin. « Calme-toi, il va bien », se répétait-elle pour desserrer l’étau de sa cage thoracique. Elle se représentait les allées tranquilles du campus, les étudiants devisant sous les arbres. Un monde solide et rassurant qui ne pouvait se fissurer.
Pour finir elle a capitulé, remis une bûche dans l’âtre et enchaîné des épisodes de la série Fleabag jusqu’au lever du jour. Elle aime son héroïne écorchée à l’humour ravageur. Au réveil, la neige bloquait sa voiture. Au fur et à mesure qu’elle pelletait la croûte glacée, elle sentait l’air circuler dans ses poumons, chasser ses pensées noires. Revêtue d’un blanc poudreux, la forêt étincelait sous le soleil. Quand Hanno vivait là, il se chargeait de la corvée. Ça se terminait en bataille de boules de neige et en fous rires. Elle se demande si elle ne devrait pas adopter un chien. Celui des Glaser est très affectueux.
Silke Bauer est ponctuelle. Cela fait deux ans qu’elle a rejoint la Section de recherche des enfants. Auparavant, elle enseignait l’histoire contemporaine à Berlin. Sa spécialité, c’est le programme de « germanisation » de l’Allemagne nazie. C’est pour écrire un essai sur le sujet qu’elle a découvert l’ITS. Pendant dix-huit mois, elle a passé ses congés à inventorier les fonds d’archives. Quand son livre a été achevé, Charlotte Rousseau l’a convaincue de rester.
Elle reçoit Irène dans un bureau soigneusement rangé. Ici, pas de piles de dossiers en équilibre précaire, de mugs oubliés sur une étagère avec un fond de café froid. Une couronne de l’Avent trône en évidence, souvenir de son enfance berlinoise. L’animation de la capitale lui manque. Ici c’est trop petit, dit-elle, on dirait ces villages en bois peint qu’on sort pour la veillée de Noël. Elle a la cinquantaine, des cheveux courts d’un blond éteint, un regard cerné d’insomniaque et, toujours à portée de main, une cigarette électronique de fumeuse repentie. Elle consacre son temps aux « enfants non accompagnés », les mineurs déplacés qui se trouvaient dans les zones d’Occupation de l’Allemagne. À la Libération, les Alliés ont été confrontés à des millions de gamins égarés. Orphelins, petits survivants des camps, jeunes travailleurs forcés. Les organisations de secours devaient en prendre soin, les identifier et organiser leur rapatriement. La plupart étaient mal nourris, traumatisés, mutiques. Les volontaires qui arrivaient des États-Unis ou du Royaume-Uni n’avaient souvent de la guerre qu’une perception lointaine. Ils comprenaient vite que cette mission exigerait d’eux un engagement total. Il leur fallait plus de temps pour réaliser qu’ils n’étaient que des pions sur un immense échiquier, et prendre la mesure de leur impuissance.
— Je cherche un petit Polonais, explique-t-elle à Silke Bauer. Il a été enlevé à la fin de l’année 1941 ou au début de 1942. La Croix-Rouge polonaise a ouvert une enquête qui n’a pas abouti.
— Vous voulez rouvrir le dossier ? Vous avez de nouveaux indices ?
— C’est un peu tôt pour le dire. Sa mère est morte à Ravensbrück.
— Elle a été déportée pour résistance ?
— A priori non. J’ignore pourquoi la police allemande l’a déportée.
— Ils se sont peut-être juste débarrassés d’elle, suggère Silke Bauer.
— Comment les enquêteurs ont-ils découvert le programme de germanisation ?
— Au départ, ce n’étaient que des rumeurs persistantes. Des enfants « de bonne valeur raciale » auraient été raptés par les nazis dans les pays occupés, pour être élevés par des familles allemandes. Ça ressemblait à un conte de Croquemitaine… Et puis des milliers de photos d’enfants ont afflué des pays de l’Est et des pays baltes, et il a fallu se rendre à l’évidence. Aujourd’hui, on estime à deux cent mille le nombre d’enfants kidnappés.
— Deux cent mille ! s’exclame Irène.
— Vertigineux, n’est-ce pas ? Himmler avait ordonné à ses SS de « voler le sang pur » partout où il se trouvait. Ils repéraient les enfants de deux à douze ans qui avaient des traits « aryens ». Ensuite, avec les infirmières nazies, qu’on appelait les sœurs brunes, ils raflaient les mômes dans les écoles, les orphelinats, parfois en pleine rue.
Irène est envahie par l’image de Wita marchant sur un trottoir enneigé. Blond et rieur, le petit Karol court à côté d’elle. Elle le rappelle à l’ordre, il ne doit pas s’approcher si près de la route. Une Traction Avant noire ralentit à quelques mètres d’eux, une infirmière en sort. Elle sourit à l’enfant, demande quel âge il a, lui caresse la tête. Wita prend le petit dans ses bras. La femme se retourne vers la voiture et fait un signe de tête. Aussitôt deux SS en jaillissent et arrachent l’enfant des bras de sa mère. Elle lutte pour le garder, hurlante. Ils la frappent, se précipitent dans la voiture, tendent le petit à l’infirmière et redémarrent.
Elle ne saura jamais si les choses se sont passées ainsi.
— Qui étaient ces sœurs brunes ? murmure-t-elle.
— Des nazies ferventes, volontaires pour « le service de l’Est ». Elles repéraient les gosses et racontaient aux parents qu’ils devaient passer des examens médicaux. Si ça se passait mal, le service d’ordre SS était là.
— Les enfants étaient tout de suite emmenés en Allemagne ?
— D’abord, on les confiait aux « experts de la race », qui les soumettaient à toutes sortes de mesures pointilleuses : l’écartement des yeux, la forme du nez, les proportions du corps, la recherche de taches de naissance, d’éventuelles maladies ou tares génétiques… Ceux qui n’étaient pas jugés assez aryens étaient renvoyés chez eux ou déportés dans les camps de travail forcé. Les autres étaient dirigés vers des centres spéciaux pour être « rééduqués ». En Pologne, il y en avait plusieurs. Là, on en faisait des petits Allemands. S’ils parlaient leur langue maternelle, ils étaient sévèrement punis. Les plus jeunes étaient confiés aux foyers Lebensborn[3] avant d’être adoptés par des familles nazies. Les autres étaient mis au service du Reich.
Irène est fascinée par la méticulosité du processus. Cette chaîne de responsabilités où chacun, des brutes SS aux infirmières et aux médecins dévoyés, joue son rôle sans se poser de questions, absorbé par sa tâche. Tous sont persuadés d’agir pour le bien de ces enfants. Ils ne les volent pas, ils les restituent à leur destin véritable.
Himmler ayant ordonné de détruire les traces du crime, l’état civil des kidnappés avait été systématiquement falsifié, ce qui compliquait le travail des enquêteurs. Les adolescents pouvaient avoir des souvenirs, mais les plus jeunes avaient oublié leurs parents, leur langue natale. Ils ne ressemblaient plus à leurs photos de bébés, ou pas assez pour que ce soit concluant.
Dans l’immédiat après-guerre, les autorités militaires alliées autorisaient les chercheurs d’enfants à pénétrer dans les foyers allemands lorsqu’ils soupçonnaient une adoption douteuse. Des affiches rappelaient à la population qu’elle avait obligation de répondre à leurs questions. Les Allemands haïssaient ces étrangers qui faisaient irruption dans leur intimité. Un halo menaçant entourait les jeunes femmes anglaises ou américaines qui débarquaient avec leurs tablettes de chocolat et leur fausse candeur. Le pressentiment d’un malheur à venir, une injustice de plus après les bombes, les viols, la misère. Parfois, le visiteur parlait allemand. Les familles partageaient leurs maigres rations avec lui, le schnaps et la bière détendaient l’atmosphère. On évoquait la dureté des temps, ce paysage de ruines où les enfants jouaient. Au bout d’un moment, les parents baissaient la garde et acceptaient de parler du petit. Il avait redonné au père le goût de sourire. Les gosses, c’était la vie, plus têtue que le chiendent.
Alors le visiteur posait des questions embarrassantes. Les parents ne voulaient rien savoir, persuadés d’avoir adopté un orphelin allemand. Ils n’en démordaient pas. Les gens du Parti ne pouvaient leur avoir menti. Si l’enquêteur avait des doutes sur la provenance de l’enfant, il pouvait le retirer à son foyer adoptif et le placer dans un centre allié, en attendant de le rapatrier dans son pays. Mais très vite, le gouvernement militaire américain avait exigé des preuves de nationalité avant d’autoriser les transferts. Dans la majorité des cas, c’était impossible, et l’autorité militaire acceptait de plus en plus rarement le rapatriement des enfants vers les pays du bloc soviétique.
Irène se demande pour quelle raison les Américains auraient entravé les enquêtes.
— … La guerre froide ? hasarde-t-elle.
— Exactement.
Après l’hémorragie sans précédent de cette guerre, les gosses étaient un butin très disputé. On se battait même pour ceux qui étaient nés de liaisons entre les prisonniers de guerre et les Allemandes. Les soldats français en récupéraient sur le chemin du retour. Les seuls qu’on se faisait prier pour accueillir, c’étaient les petits déportés, trop abîmés. La Suisse avait accepté du bout des lèvres de jeunes rescapés juifs de Buchenwald, à condition qu’ils ne restent pas plus de quelques mois. Juste le temps de respirer le bon air des Alpes.
— Les enfants volés étaient l’enjeu d’une bataille féroce entre les Allemands, le gouvernement militaire américain et les représentants de leurs pays d’origine, résume l’historienne. Pour simplifier, les Allemands ne voulaient pas les rendre. Beaucoup de parents d’accueil étaient attachés à ces mômes. Pour d’autres, ils représentaient une main-d’œuvre gratuite. Quant aux Américains, ils ne voulaient pas indisposer l’Allemagne fédérale, leur nouvelle alliée dans la guerre froide. Et répugnaient à envoyer ces enfants grossir les rangs du bloc de l’Est.
Les chercheurs d’enfants étaient pris en tenaille entre l’autorité militaire et leur propre dilemme. Quel était l’intérêt de leurs protégés ? Les retirer à leurs parents adoptifs, c’était leur infliger un nouveau déchirement, les déraciner pour une patrie oubliée. Les leur laisser, c’était cautionner les crimes nazis, légitimer le rapt comme moyen d’adoption. Fallait-il les abandonner à d’anciens ennemis ? Les condamner à la misère d’un pays contrôlé par les Soviétiques ?
— Après la guerre, la journaliste Gitta Sereny recherchait les enfants volés, lui dit Silke. Dans une interview, elle mentionne une directive officieuse de l’autorité militaire américaine, qui ordonnait d’envoyer aux États-Unis, au Canada ou en Australie des enfants dont les parents avaient été localisés dans les pays de l’Est.
— Leurs parents les attendaient dans leur pays et on les réinstallait ailleurs… ? Pour ne pas les rendre au bloc soviétique ?
— Oui. Elle écrit : « Comment avait-on pu donner l’ordre que ces enfants, qui avaient déjà souffert deux fois le traumatisme de perdre leurs parents, leur foyer, leur langue, soient transportés comme des paquets au-delà des mers et lâchés dans un nouvel environnement inconnu ? »
Elles vont fumer sur le balcon. La neige fondue laisse apparaître çà et là l’ardoise des toits.
— C’est inhumain, ce qu’on a fait à ces gosses, lâche Irène. Vous croyez que ça a pu arriver au petit Karol ?
— Possible. À moins que l’enquête n’ait vraiment échoué. Ce qui est sûr, c’est que sur les deux cent mille disparus, on en a rendu à peine vingt-cinq mille à leur pays d’origine. Et qu’en 1949, ça arrangeait beaucoup de monde qu’on ne les retrouve pas. Peut-être que le vôtre a été laissé à ses parents adoptifs. On a dit à la Croix-Rouge polonaise qu’il était introuvable et détruit le dossier.
— Il faudrait pouvoir discuter avec des agents de l’époque…
— J’en ai rencontré quelques-uns pour écrire mon livre. Je vous donnerai leurs coordonnées, lui dit l’universitaire en la raccompagnant.
Après l’avoir quittée, Irène roule jusqu’à Cassel. Elle déniche un livre de Gitta Sereny dans une librairie du centre. Son titre conradien, Into That Darkness, l’invite à voyager au cœur des ténèbres de Treblinka. Elle y cherchera la trace de Lazar.
Elle dîne seule dans un petit restaurant grec, loin du vacarme des brasseries. Commande un verre d’ouzo en pensant à Allegra, qu’elle n’arrive pas à imaginer vieille.
Sur l’écran de son téléphone, un témoin lumineux l’avertit de l’arrivée d’un nouveau mail.
Janina Dabrowska a retrouvé les descendants du mari de Wita. Elle joint une adresse, à proximité de Lublin.
« Irena, je crois que vous aimerez ma surprise. J’ai eu du mal à la dénicher, elle avait été mélangée à un autre dossier. De quoi patienter jusqu’à votre voyage en Pologne ! »
En pièce jointe, une photo, qu’elle agrandit d’un geste impatient. Une Wita plus jeune y tient dans ses bras un petit garçon blond. Sa bouche collée à l’oreille de l’enfant, elle lui murmure un secret et il rit, chatouillé par son souffle, oubliant le gros œil noir de l’objectif. Il n’a pas plus de dix-huit mois. Une boucle blonde glisse sur l’œil droit de Wita, qui fixe le photographe d’un air tendre et frondeur. Elle rayonne. Irène mesure ce qui s’est éteint, entre cet instantané et le cliché d’Auschwitz.
La main potelée de l’enfant est posée sur le cou de sa mère, et ce détail brise le cœur d’Irène. Cette tranquille assurance d’être aimé, protégé.
Elle ose faire à ces deux-là une promesse qu’elle espère tenir.