Hanno

Elle est troublée de le trouver changé. C’est presque imperceptible, un surcroît d’assurance. Petit, il veillait sur elle avec une candeur irrésistible. Lui offrait son argent de poche pour financer la nouvelle chaudière, s’inquiétait de son programme quand il partait chez son père. Il n’était pas certain qu’elle pouvait survivre sans lui. Aujourd’hui encore, elle perçoit que sa tendresse est tissée de scrupules. Elle préférerait qu’il n’en ait pas, se réjouit qu’il s’émancipe. Elle n’a jamais voulu lui donner le sentiment qu’elle n’avait pas de vie en dehors de lui, même si, pour être honnête, ça a longtemps été le cas.

Les premières années après son divorce, elle souffrait de le voir sans cesse transbahuté. Comme s’il n’était chez lui nulle part, toujours de passage. Cette culpabilité s’ajoutait à celle d’avoir détruit son mariage. Elle instaurait des rituels festifs, participait aux sorties scolaires, organisait des anniversaires épuisants, déployait beaucoup d’énergie pour être une bonne mère. Très vite, ils avaient adopté les Glaser, à moins que ce ne fût l’inverse, et Irène s’était sentie moins seule et moins écrasée. Les week-ends où Hanno était chez son père, elle retrouvait le plaisir de s’endormir à l’aube, de bavarder des heures au téléphone, de lire en pyjama devant la cheminée. Elle acceptait des dîners et des verres, quelques liaisons sans lendemain. Elle protégeait son fils et leur fragile équilibre. Hanno n’a rencontré qu’un seul de ses amants et l’a détesté, opposant à ses tentatives de séduction une froideur prussienne. Par la suite, personne n’a compté assez pour qu’elle ait envie de le lui présenter. Ça l’arrangeait de compartimenter sa vie. De ne plus se risquer à aimer personne en dehors de sa tribu.

Son travail est devenu une seconde colonne vertébrale, qui lui donnait confiance en elle et une forme d’autorité. Maintenant que Hanno vit à Göttingen, elle a de plus en plus de mal à couper. Chercher, remonter des pistes effacées la passionne et le reste de sa vie peine à rivaliser avec cette intensité. Hanno en prend parfois ombrage. Ce week-end, elle est toute à lui. Après des semaines le nez dans ses enquêtes, elle savoure la joie de retrouver son fils.


Après une longue marche en forêt, ils se réchauffent en savourant un vin chaud au marché de Noël. L’air est saturé d’effluves de cannelle, de bière et de saucisses grillées.

— Tu pars quand, finalement ? lui demande Hanno.

Sa réponse est couverte par des rires sonores. Elle répète :

— La première semaine des vacances !

— C’est glauque d’y aller seule. Tu ne veux pas que je t’accompagne ?

Il le propose avec si peu de conviction qu’elle éclate de rire. La Pologne lui évoque Auschwitz, qu’il a visité une fois avec sa classe et une fois avec elle. C’était il y a deux ans, en novembre. Après le camp, ils avaient passé quelques jours à Cracovie. Mais Hanno ne se souvient que du smog de pollution qui escamotait les monuments, la splendeur et le raffinement de l’architecture. Le brouillard jaune emprisonnait la ville de son air fétide, au point que les passants se couvraient le visage d’un masque.

— Ne t’inquiète pas. Cette fois je vais à Lublin et à Varsovie.

Cette perspective semble le soulager. Il la voudrait plus légère. Que l’ITS ne soit qu’un travail cantonné aux heures de bureau.


Alors qu’ils viennent de charger un sapin dans la voiture et roulent à travers la forêt, il dit : « J’ai rencontré quelqu’un », avec une hâte maladroite qui l’attendrit. Il aimerait traiter cette nouvelle comme un événement de moindre importance mais n’y parvient pas. Et à brûle-pourpoint, dans cette parenthèse de route et de nuit, il lui demande si elle a aimé son père.

Elle hésite, sent qu’il attend qu’elle lui parle en adulte. Elle se connaissait mal quand elle a rencontré Wilhelm. Il avait presque le double de son âge. Un homme fait, sûr de son désir. Flattée, elle s’était laissé courtiser. Le parc où ils s’étaient rencontrés ressemblait à cet homme : élégant, romantique et un peu désuet. Son attirance pour Wilhelm était ce pianissimo qu’elle associait à une vie sérieuse, celle qui finirait de l’arracher à un monde étriqué. La passion lui semblait un feu immature, elle lui préférait un socle plus solide. Elle aimait l’intimité de la vie conjugale. Ce n’était pas un amour risqué, il prenait peu de place et lui laissait le champ libre. Elle aurait pu devenir une Bovary exilée, une Lady Chatterley de la Hesse. Au lieu de quoi elle s’était consacrée à une mission qui avait fini par dynamiter son mariage. Tout s’était délité en très peu de temps, comme s’ils avaient été les jouets d’une illusion.

Quand elle pense à son ex-mari, le conte de Barbe-Bleue lui revient en mémoire. Wilhelm pouvait tout accepter d’elle, à condition qu’elle respecte son silence et ce qu’il défendait. Le trousseau de clefs, c’est Eva qui le lui a donné. C’étaient les archives, les livres qu’elle planquait au grenier. Pour finir, sa curiosité a été la plus forte. A-t-elle trahi son mari ? Sans doute. En violant leur pacte tacite, elle lui révélait qu’elle n’avait jamais été sienne, et n’avait pas épousé un clan. Ils se sont aimés tant que le silence a tenu, avec une douceur qui aurait sans doute viré à la tiédeur au fil des années. L’enfant aurait été leur ciment. Pour le protéger, peut-être qu’elle aurait choisi de se taire.

Elle a aimé Wilhelm, c’est ce qu’elle lui dit. Elle sent qu’il avait besoin de l’entendre. Elle ignore si son père se confie à lui, s’il réécrit leur histoire à la lueur de son dénouement.


Hanno avait onze ans, son grand-père venait de mourir. Elle l’aidait à enfiler un pull à col roulé noir quand il avait cherché son regard :

— Pourquoi il veut pas que tu viennes, Papa ?

Les enterrements réconcilient parfois les ennemis, enterrent les vieilles querelles. Elle savait que Wilhelm ne lui pardonnerait jamais.

— Tu sais, je ne fais plus partie de la famille. Et ton grand-père et moi, on se comprenait mal. Mais toi, il t’aimait beaucoup et c’est important que tu lui dises au revoir.

— Oma, elle dit que tu racontes des mensonges. Opa, il a jamais été nazi.

— Je n’ai jamais dit ça, avait-elle répondu, ravalant sa colère.

Elle en voulait à cette vieille femme butée de mêler son fils à cette histoire. De le prendre à témoin de griefs qui la dépassaient. Ses grands-parents lui parlaient d’elle, sans voir combien leurs insinuations le blessaient. À cet instant, elle avait réalisé qu’en grandissant, il aurait besoin de connaître la vérité sur l’incident qui avait détruit leur famille. Un jour, se disait-elle, il voudra savoir. Puisse ce jour arriver le plus tard possible.


— Comment on sait qu’on est amoureux ? demande Hanno au moment où elle coupe le contact.

Sa réponse le pousse à se livrer à son tour. Avec Hermine, rien n’est jamais gagné, avoue-t-il en riant. Elle se montre tantôt forte et tantôt vulnérable, taquine ses réflexes chevaleresques mais l’appelle au cœur de la nuit, terrassée par des angoisses de fin du monde. Il ne sait comment être présent sans l’étouffer.

— Ça viendra, ne t’en fais pas. C’est important que tu restes spontané. Que tu sois pleinement toi-même. Tu es heureux ?

Il acquiesce en souriant. Ils peuvent discuter pendant des heures. Hermine l’invite à être exigeant, à creuser sous la surface.

— Tiens, par exemple, tout le monde veut planter des arbres. Quand tu fais le plein d’essence, si tu paies trente centimes de plus, on t’explique que tu finances une plantation. Et tu as l’impression de contribuer à l’écologie. Si on sauve la planète, ce sera un peu grâce à ta voiture ! Sauf que les industries fossiles se servent de toi pour continuer à polluer tranquillement. Pour détourner l’attention des puits qu’ils forent en Afrique, ils plantent des arbres. Comme ils se foutent de la biodiversité, ils plantent la mauvaise espèce au mauvais endroit. Ça flingue des écosystèmes et ça aggrave le désastre écologique. Aucun bénéfice pour la planète, mais eux s’achètent une bonne conscience sur ton dos.

— C’est nul, lâche Irène, pensant à tous ces moments où elle s’est secrètement réjouie de contribuer à un grand mouvement écologique. À ses fantasmes de reforestation de l’Amazonie.

— Aujourd’hui, les plus gros pollueurs se vantent de produire de l’énergie verte. C’est un trompe-l’œil du marketing. Il faut être plus malins qu’eux, créer des outils pour les piéger. Établir de nouvelles normes. Avec Hermine, c’est ce qu’on voudrait faire. On a des tonnes de projets !

Elle l’écoute en tisonnant le feu, en grillant des châtaignes, en décorant le sapin. Quand il parle de ce qui l’anime, il devient volubile et ses mains volent à l’appui de ses paroles. Il a de belles mains d’homme, elle les remarque pour la première fois. L’écologie, dit-il, est le combat de leur génération. C’est là que tout se joue, que tout se perd. Il est conscient qu’il leur faudra défendre leur vision face à des gens qui s’accrochent à leur toute-puissance et à leurs vieux schémas mortifères. Ça ne l’effraie pas, il brûle d’en découdre. Dans cette fougue, elle retrouve la jeune fille qu’elle a été. Cette confiance illimitée en ses propres forces.

Depuis que Hermine a surgi dans la conversation, il semble qu’elle soit partout, dirigeant la fougue de Hanno vers des objectifs pragmatiques. Myriam a raison, elle le tire vers le haut, mais Irène préférerait qu’elle le laisse mûrir à son rythme. Elle garde cette arrière-pensée pour elle. C’est si rare que son fils se confie. Elle demande :

— Quand est-ce que tu me la présentes ?

Il rit, dévoilant ses fossettes. L’espace de quelques secondes, Irène est intimidée par sa beauté. S’il a hérité de ses grands yeux noirs et de ses longs cils, il tient de son père ces cheveux bouclés de pâtre italien de la Renaissance.

— On parle souvent de toi. Hermine t’admire de m’avoir élevé seule, en travaillant à plein temps. Sa mère est plus… traditionnelle, tu vois. C’est une femme au foyer, comme Oma. Je lui ai expliqué ce que tu fais au centre. Ça l’impressionne.

Flattée, elle répond que rien ne presse. Elle sera ravie de la rencontrer quand ils estimeront le moment venu.

En attendant, il faut décider de ce qu’ils feront pour Noël. Elle voudrait aller à Paris, rêve de longues promenades, de ciné-club et de discussions endiablées avec Antoine avant le traditionnel lèche-vitrines des grands magasins du boulevard Haussmann. Hanno applaudit ce projet, il est très attaché à Antoine.

— On dormira où ? Chez Mamie ?

Ce mot vient compliquer le joyeux tableau des vacances.

Penser à sa chambre au papier peint fané donne à Irène le sentiment d’enfiler un vêtement trop petit, qui serre à faire mal.

— Pas cette année, décide-t-elle. On s’épargnera aussi le réveillon avec tes oncles, ajoute-t-elle.

D’un regard, ils scellent le pacte.


Le lundi matin, elle quitte la maison avant le lever du jour. Autour de son cou, elle enroule la grosse écharpe en laine douce que Hanno lui a offerte, pour la réchauffer quand elle arpentera les territoires de l’Est.

La veille, elle a reçu un mail de l’archiviste de Yad Vashem, l’informant que Lazar Engelmann avait témoigné au premier procès de Treblinka, en 1964. Avant de rencontrer Elvire, la fille dont il n’a jamais rien su, elle ira en consulter le compte rendu aux archives.


L’avion n’est pas très grand. Lorsqu’il décolle du tarmac de l’aéroport de Düsseldorf, elle sent qu’elle les emporte avec elle. Wita, Lazar et Eva. Là-bas, elle compte sur eux pour éclairer ses pas.

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