Lucia

Le cheveu en bataille et l’œil cerné, Henning est content. Après avoir passé plusieurs jours à pister toutes les Wita du fichier, il tend à Irène une liste resserrée. Il a écarté celles qui sont mortes trop tôt, ou trop loin de Ravensbrück, ou dont l’âge ne coïncide pas.

— Je ne me trompais pas, regarde : il n’y en a que six qui pourraient correspondre à celle que tu cherches.

À partir de là, Irène a de quoi travailler.

— Je t’ai photocopié les documents que j’ai trouvés sur chacune : listes de transport, feuilles de maladie, sélection pour un commando extérieur…

— Tu me sauves. Sans toi, je n’avais rien.

— Il suffit d’être méthodique, répond Henning qui aime jouer les modestes. Tu as retrouvé le propriétaire du pierrot ?

— Figure-toi que c’est un survivant de Treblinka ! Un héros tchèque. Je perds sa trace à Linz. Simon Wiesenthal y était au même moment. Je vais contacter le centre de documentation juive de Vienne.

— C’est vrai, Wiesenthal aidait déjà les Américains à collecter des témoignages pour les procès. Appelle plutôt Yad Vashem, il leur a donné ses archives de l’époque. Tu crois qu’ils se connaissaient ?

— Possible. À vrai dire, je pense à cette organisation qui faisait passer les gens illégalement…

— La Brihah ? la coupe Henning, dont le regard fatigué s’allume.

— Exactement. J’ai vérifié, elle était implantée dans le camp de Linz. Ils y regroupaient les Juifs de l’Est qui voulaient émigrer en Palestine. Les Anglais refusaient d’accorder des visas aux rescapés ; eux les faisaient entrer clandestinement. Wiesenthal leur apportait un soutien logistique.

— Tu crois que ton survivant a réussi à passer comme ça ?

Elle sourit à Henning, note son col de chemise froissé, les taches de rousseur sur ses joues qui ne bronzent pas. L’égratignure qui cicatrise sur son menton, séquelle d’un rasage mal réveillé.

— Je me dis qu’un type qui a réussi à s’évader de Treblinka ne se laisse pas arrêter par des soldats anglais.


Irène ne sait presque rien de Lazar Engelmann. Pourtant sa silhouette se dessine sur la toile de son esprit, furtive. Elle sent que cet homme-là ne dépendra plus du bon plaisir de quiconque. Chaque lambeau de la liberté qu’il a arrachée lui appartient. Aucune police, aucun douanier ne peut le retenir. Elle le voit se tapir dans le noir, il sait se cacher comme personne. Il grimpe sur le pont d’un bateau, par une nuit sans lune. Accoudé au bastingage, il guette l’aube et son regard embrasse la mer à perte de vue, aimanté par ce point d’horizon brûlant. Soleil lointain d’une terre où, peut-être, il pourra vivre. Non pas recommencer sa vie, mais la poursuivre sur des cendres.


Elle passe le reste de la matinée à lancer des bouteilles à la mer. Prend contact avec Yad Vashem et leur demande s’ils ont trace d’un Lazar Engelmann dans leurs archives. Elle précise qu’il pourrait avoir émigré en Palestine en 1946, avec l’aide de la Brihah. Plus elle y réfléchit, plus cette piste lui apparaît plausible. À la libération des camps, Simon Wiesenthal n’était pas encore le grand chasseur de nazis polissant sa légende, mais un rescapé épuisé, dans le quartier des mourants de Mauthausen. Très vite, il se mit au service du Bureau américain des crimes de guerre, employant ce qui lui restait d’énergie à traquer les assassins. Il réalisa bientôt qu’il avait à sa disposition des milliers de déportés, dans les camps pour personnes déplacées. Pendant qu’ils attendaient leur visa, il pouvait recueillir leurs témoignages. Il fallait agir vite, tant que leurs souvenirs étaient frais. Dans le même temps, il procurait à la Brihah des faux papiers, des hébergements, des moyens de transport. Pour Lazar, il a pu être l’intermédiaire providentiel sur le chemin de la Palestine.

Son contact à la Croix-Rouge israélienne lui suggère d’écrire un appel à témoins qu’ils relaieront via leurs réseaux. Un survivant de Treblinka, ça se remarque. Il y a sûrement des gens pour s’en souvenir.


Elle passe l’heure du déjeuner à inventorier les documents photocopiés par Henning. Il lui semble qu’elle reconnaîtrait celle qu’elle cherche au premier coup d’œil, si elle pouvait voir son visage. Hélas, il n’y a aucune photo. Wita Janowska a été déportée de Varsovie à Bergen-Belsen en septembre 1944. Wita Kryziek est tombée malade en novembre 1943 dans une usine de munitions, à trois cents kilomètres de Buchenwald. Wita Gorczack a été internée à Majdanek à l’automne 1942. Wita Sobieska a quitté la prison de Varsovie en février 1942, à destination d’Auschwitz. Au printemps suivant, Wita Nowicka était transférée d’Auschwitz au camp de Gross-Rosen. Enfin, Wita Wojcik a été affectée en janvier 1944 au camp satellite de Barth, qui dépendait de Ravensbrück. Le cœur d’Irène s’accélère. Un embryon de piste, enfin !


C’est le moment que choisit la nouvelle secrétaire pour toquer à la porte. Une petite blonde rougissante, du genre à se prendre constamment les pieds dans le tapis. Elle s’excuse de la déranger, mais une visiteuse attend dans le hall.

— Je ne reçois pas les visiteurs. On ne vous a pas prévenue ? la coupe Irène.

Elle ne rencontre jamais les descendants qui viennent à Bad Arolsen. Elle confie à d’autres le soin d’accueillir ceux qui voudraient savoir mais tremblent d’être fixés. Qui ont grandi avec ce voile, cette nuit à l’intérieur. Elle se protège de leur désarroi, de leur reconnaissance. Ce n’est pas pour la mériter qu’elle se donne tant de mal. Irène obéit à un appel plus souterrain. Elle raccommode des fils tranchés par la guerre, éclaire à la torche des fragments d’obscurité. Sa mission terminée, elle s’efface. Elle ne veut pas entrer dans leur vie, ni qu’ils entrent dans la sienne. Il n’y a que les morts qu’elle n’arrive pas à tenir à distance.

— C’est que cette dame arrive d’Argentine… Elle cherche des informations sur Eva Volmann.

Eva.

Son cœur manque un battement.

— … On m’a dit que vous la connaissiez bien. Mais si vous préférez, je peux demander à quelqu’un d’autre.

Irène ne peut déléguer à personne ce qui touche à Eva. Elle est la seule ici à l’avoir vraiment aimée. La seule qui reste. Car elle soupçonne le Cerveau d’avoir toujours eu un faible pour elle. Était-il payé de retour ? Un jour qu’elle la taquinait à ce sujet, Eva lui avait ri au nez : « Du bist a beheyme ! Écervelée ! Que sais-tu de la vie ? »

Elle a déjà envisagé que quelqu’un puisse se mettre à sa recherche, mais Eva était tellement solitaire. Le seul être qui l’attendait le soir était un vieux chat pelé. La mort de l’animal, quelques mois avant la sienne, lui a porté un coup terrible. Elle avait peu d’amis, dont Irène s’enorgueillissait de faire partie. Elle détestait les effusions, se défendait contre toute fragilité. À l’ITS, tout le monde redoutait son ironie, à commencer par le directeur. Il n’avait pas de prise sur Eva.

« J’ai connu pire que ce tyran d’opérette », disait-elle à Irène, et l’amusement d’une jeune fille dansait dans ses yeux.

— Regarde-les. Ils adorent trembler devant lui. Ça leur rappelle le claquement des bottes.

L’arrivée de Max Odermatt à l’ITS avait coïncidé avec le départ à la retraite de nombreux enquêteurs de la première époque. Les anciens DP, prisonniers de guerre ou rescapés des camps, s’étaient dévoués sans relâche à leur travail de recherche. Ils se réparaient en aidant les autres. Peu à peu, ils y voyaient plus clair, appréhendaient les ramifications du système concentrationnaire, comprenaient où s’était jouée leur tragédie personnelle, au croisement de quels hasards fatals ou providentiels, et ce qui les reliait à ces anonymes qu’ils avaient peut-être frôlés sans le savoir. Ils avaient tout donné à ce lieu et s’y étaient consumés. La plupart ne voulaient pas partir ; on les avait gentiment poussés dehors : « Il est temps de profiter d’une retraite bien méritée. » Ils ne pouvaient pas se retirer de ce qui les réveillait la nuit. Ce travail leur était vital. En être privés les livrait à leurs fantômes.

Pour les remplacer, le directeur avait embauché des gens de la région. Leur point de vue sur le passé se limitait à ce que la paix leur avait volé. Ils ne voulaient rien savoir des crimes du national-socialisme. Ces horreurs avaient été engendrées par la guerre, qui les justifiait toutes. Ils étaient là pour gagner leur vie. Ils dormaient sur leurs deux oreilles et ne se laissaient pas troubler par les morts.

Cette incurie arrangeait Max Odermatt, qui établissait son règne sur le cloisonnement et le contrôle. Le centre était devenu un huis clos, silencieux comme une tombe. Rien ne devait filtrer au-dehors. Les historiens et les descendants des victimes, bienvenus au temps de l’ancien directeur, n’avaient plus le droit de franchir le portail. Les archives étaient le territoire réservé de quelques employés spécialisés. Les autres n’avaient accès qu’au Fichier central. Les procédures de recherche étaient lentes et complexes, s’étiraient sur des années. Eva avait refusé de partir mais elle ne décolérait pas. En choisissant Irène, dix ans plus tard, elle avait introduit une pièce maîtresse sur l’échiquier. Elle lui avait transmis son exigence. Irène avait été son instrument, son alliée, et pour finir, son amie.


— Prévenez cette dame que je vais la recevoir, dit-elle à la secrétaire.


Une jeune femme brune l’attend dans le grand bureau où l’on accueille les visiteurs. La lumière qui entre à flots par les baies vitrées souligne la pureté de son profil. Elle porte un chapeau noir coiffé d’une plume rouge, un manteau doublé, des gants de peau qu’elle ôte pour lui serrer la main :

— Lucia Heller. Je suis heureuse de vous rencontrer.

Surprise de l’entendre parler allemand, Irène lui demande d’où elle vient.

— De Buenos Aires. Pour venir ici, c’est le bout du monde ! Trois avions, un bus, un taxi… Heureusement j’ai trouvé une chambre à deux pas, à la taverne.

— Votre allemand est parfait.

— Mon grand-père paternel est né en Allemagne. Il nous faisait réviser nos leçons, et je peux vous dire qu’il était intraitable.

Irène l’invite à s’asseoir et la jeune femme enlève son manteau et son chapeau, libérant ses boucles brunes et la fragrance d’un parfum ambré.

— Je m’excuse de débarquer comme ça… On m’a dit que vous recherchiez des victimes du régime hitlérien.

— C’est vrai.

Derrière la chaleur de sa voix, Irène perçoit sa nervosité.

— Sur l’histoire de ma famille, je connais certaines choses. Ce qu’on m’a dit, ou ce que j’ai décodé, disons. Aujourd’hui ça ne me suffit pas. Ça a commencé à me travailler à la naissance de ma fille. Je veux savoir qui étaient ces gens. Comment ils ont vécu, comment ils sont morts. Je veux pouvoir raconter leur histoire à ma fille. Du côté de mon père, je sais à peu près. Du côté de ma mère, c’étaient des Juifs polonais. Mon grand-père maternel a réussi à fuir, juste avant que les Allemands ne ferment le ghetto de Varsovie. Il est passé par le Japon, avec sa femme et ses enfants. De là, il a rejoint l’Argentine. Son frère aîné, Medres, a refusé de le suivre avec sa famille pour rester avec leurs parents. Leur père se déplaçait en fauteuil roulant. C’était un vieux soldat, intensément patriote. Il ne pouvait pas croire qu’on lui ferait du mal. On ne sait pas ce qui leur est arrivé. Ni à Medres, sa femme, et à leurs trois enfants. Jusqu’ici, on pensait qu’ils étaient tous morts en Pologne.

— Sauf une. N’est-ce pas ? répond Irène doucement. Celle que vous cherchez.

Lucia Heller lui sourit.

— C’est ce qui m’amène. Mon grand-père n’en parlait jamais. Il ne supportait pas qu’on évoque la Pologne. Mais ma mère avait sept ans quand ils ont quitté l’Europe. Elle a des souvenirs. Quand j’étais petite, elle me racontait des anecdotes sur sa grande cousine Ewa. Elle se battait comme un garçon et détestait ses longues nattes, qu’il fallait refaire tous les matins pour l’école. Un jour, elle les a coupées avec des ciseaux. Pour la punir, sa mère lui a retiré ses livres. Elles se disputaient sans cesse. Ewa voulait la même liberté qu’un garçon, mais sa mère avait des idées arrêtées sur l’éducation des filles…

Irène la remercie de partager ces anecdotes où elle retrouve Eva tout entière. Comme si, en vieillissant, elle n’avait fait que préciser ce qu’elle était dès le départ.

— Elle était l’héroïne de ma mère. Mes sœurs et moi, nous devions nous mesurer à ce modèle. Nous n’étions jamais assez futées, assez courageuses… Pendant ma grossesse, j’ai commencé à me poser des questions. J’en ai parlé à un ami qui a perdu une grande partie de sa famille dans la Shoah. Il m’a montré un courrier que son père avait reçu d’Arolsen à la fin des années quatre-vingt. Il leur avait demandé un certificat de décès pour ses parents, disparus à Belzec. Au bout de deux ans, une dame lui a répondu que l’International Tracing Service avait très peu de traces des victimes juives des centres de mise à mort. À l’arrivée des trains, les gens étaient conduits directement dans les chambres à gaz, sans être enregistrés nulle part. La lettre était signée Eva Volmann. Ça m’a fait un choc ! J’ai envisagé un homonyme, parce que le prénom de la cousine de ma mère s’écrivait Ewa, à la polonaise. Mais je voulais en avoir le cœur net, et puis c’était l’occasion de visiter Francfort, la ville natale de mon grand-père paternel… Alors j’ai fini par me décider à faire le voyage. Tout à l’heure, la secrétaire m’a dit qu’une Eva Volmann avait bien travaillé ici, mais qu’elle était décédée.

La tristesse dans sa voix émeut Irène, qui lui demande si elle connaît sa date de naissance. La jeune Argentine vérifie dans son agenda : le 30 avril 1930.

— C’est bien elle, répond Irène.

Un jour, elle avait organisé une petite réception-surprise dans le parc de l’ITS pour l’anniversaire d’Eva, réunissant les rares personnes avec lesquelles elle s’entendait bien. Sur le moment, son amie avait paru touchée. Mais après la fête, elle lui avait fait promettre de ne pas recommencer.

— On ne peut pas fumer ici ? interroge Lucia Heller.

— Venez, on va en griller une dehors.

Marcher avec cette jeune femme dans les allées détrempées lui rappelle son premier jour à Arolsen. La saison n’est pas la même, elles frissonnent dans le vent chargé de bruine et, aujourd’hui, c’est elle qui se tient à la place d’Eva.

— Je ne connais pas son histoire, dit-elle en abritant la flamme du briquet entre ses mains, mais je l’ai toujours vue se battre. Contre l’injustice, contre la maladie. C’était quelqu’un, vous savez.

— Quand est-ce qu’elle est morte ? interroge la jeune femme en allumant une cigarette longue.

— Au printemps, ça fera onze ans. Un mauvais cancer… Même s’il n’y en a pas de bons.

Irène étudie le visage solaire de Lucia et cherche une ressemblance. Celui d’Eva ressemblait à un fruit sec. Toute la lumière était concentrée dans son regard.

— Le frère de mon père a disparu pendant la dictature, lui dit la jeune femme en exhalant la fumée. Il faisait partie d’un groupe d’étudiants qui éditaient des tracts clandestins. Un soir, ils sont venus le prendre chez lui, avec sa jeune épouse et leur bébé. On ne les a jamais revus.

Ces mots réveillent un souvenir enfoui. Irène avait peut-être onze ou douze ans. Ses parents avaient acheté une télévision couleurs qui restait allumée en permanence. Au journal du soir, elle avait vu une foule qui brandissait des pancartes avec des photos d’inconnus. Elle avait été saisie par la beauté d’une jeune fille. Les manifestants scandaient des slogans dans une langue étrangère. Irène avait demandé pourquoi ils montraient ces visages en photos. Sa mère lui avait répondu : « Leurs gamins ont été enlevés, ils demandent justice. Ils peuvent toujours attendre ! C’est les militaires qui ont pris leurs gosses. »

Elle ne comprenait pas que des soldats aient fait une chose pareille. Elle avait cherché l’Argentine sur son globe terrestre lumineux. Sous son doigt, ça ne paraissait pas si loin. Pendant quelques mois, elle avait eu peur d’être kidnappée à son tour. Toute voiture ralentissant à sa hauteur devenait menaçante.

— L’année de ma naissance, continue Lucia, ils ont créé une Commission nationale de recherche des disparus. Ça faisait huit ans qu’on était sans nouvelles de mon oncle et de sa femme. Mon père espérait seulement qu’on lui dise où ils étaient morts. Au sein de la communauté juive de Buenos Aires, beaucoup de gens ont été torturés et assassinés pour la liberté. Le gouvernement a donné neuf mois à la Commission. C’est très court… Les enquêteurs étaient censés avoir accès à toutes les archives mais les militaires ont fait disparaître les preuves et les lieux de torture. Malgré ça, on a pu identifier mon oncle parmi les victimes. Sur sa femme et son petit garçon, on n’a rien.

Sa voix vibre de colère. Elle aspire une bouffée de tabac et ses beaux yeux noirs embrassent la silhouette compacte des bâtiments de l’ITS.

— C’est ce que vous faites, ici ? Chercher les morts ?

Irène pense à l’enfant aux pieds nus dans la neige, à Wita et à Lazar. Tirant sur sa cigarette, elle retrouve le goût de sa première conversation avec Eva, à l’abri de ces mêmes arbres. Le tatouage sur son bras, les questions ravalées par lâcheté. Le souvenir attise son remords et réveille la saveur pleine de l’été, d’une rencontre qui allait compter.


— Oui. Mais quelquefois, en cherchant les morts, on trouve des vivants.

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