Karl

— Le voilà ! s’écrie Henning.

Sur l’écran de l’ordinateur, un jeune homme blond court entre les voitures dans une rue de Berlin, en levant un drapeau rouge. Il porte une veste en cuir et un pantalon pattes d’éléphant. Ses cheveux souples sont décoiffés par le vent, un large sourire plisse ses yeux clairs. Il n’a pas trente ans, une allure juvénile.

Irène le fixe, fascinée, jusqu’à ce qu’il passe le drapeau à un autre figurant et disparaisse du champ, comme dans une course de relais. Elle n’en revient pas. Et si c’était vraiment lui, le fils de Wita, l’enfant volé qui l’obsède depuis des mois ?

Henning a eu du mal à dénicher des images de Karl Winter. D’ordinaire, c’est lui qui tenait la caméra. Après plusieurs jours de recherches infructueuses, il a fini par découvrir sur un obscur site de cinéphiles qu’il avait participé à ce court métrage à la fin des années soixante, intitulé Le Drapeau rouge.

— Tu es un génie, lui dit-elle.


À la mi-janvier, un courrier de la Croix-Rouge allemande l’a informée que Otto et Irma Winter étaient morts au début des années quatre-vingt. Leur maison munichoise avait été vendue, il n’y avait pas trace d’un Karl Winter en Bavière. Il aurait fallu retrouver le notaire qui avait rédigé l’acte, mais leurs services étaient débordés, l’enquête pouvait mettre des mois à aboutir. Au même moment, Irène était accaparée par une mission urgente : rechercher les descendants de travailleurs forcés qu’une entreprise de la Hesse voulait indemniser.

Charlotte Rousseau lui a suggéré de faire appel aux volontaires. Sur le site de l’ITS, le centre venait de créer une page dédiée à la restitution des objets, sous le hashtag #stolenmemory. Certains membres de l’équipe l’avaient déjà étrennée, les premiers résultats étaient encourageants. Des gens les contactaient de plusieurs pays, séduits par l’idée de jouer les détectives amateurs. Irène a indiqué la dernière adresse connue de Karl Winter, le nom de ses parents adoptifs et sa date de naissance.

Deux mois plus tard, au milieu de réponses trop vagues ou à côté de la plaque, elle est tombée sur le message d’un médecin de Hambourg à la retraite : « J’ai connu un cinéaste qui portait ce nom à Berlin, dans les années soixante. Il avait une trentaine d’années, ça pourrait coller. » Elle lui a envoyé un mail. En 1966, pendant ses études, il avait participé à un rassemblement contre la guerre du Vietnam. Un inconnu les avait filmés. Après la manifestation, ils avaient discuté autour d’une bière. Le type leur avait dit qu’il tournait des films pour ébranler les consciences. Il ne l’avait jamais revu. Des années plus tard, un ciné-club du centre-ville passait un film de Karl Winter. En voyant le nom sur l’affiche, il s’était souvenu de lui. Il était allé voir son film avec sa petite amie de l’époque. Ils l’avaient trouvé décousu et ennuyeux. « J’en garde un bon souvenir, parce qu’on avait passé la séance à se bécoter. On était jeunes… », concluait-il.

Elle s’est dit que chercher un obscur réalisateur d’avant-garde des années soixante était un boulot pour Henning.


— Ce n’était pas très difficile, tempère son collègue. Je suis un fils de soixante-huitards, la contre-culture n’a pas de secrets pour moi. J’ai grandi dans les vapeurs d’encens et de marijuana.

— Ah, voilà d’où tu tires ce calme et cette patience de brahmane, le taquine Irène.

— Peut-être, mais alors par réaction. Mes parents étaient du style à vouloir tout péter, à l’époque. Ils se sont rencontrés en apprenant à fabriquer des cocktails Molotov ! D’ailleurs, je me demande si ça n’a pas sauté une génération… Cette nuit, les jumeaux ont fait un sit-in dans le salon. Ils réclamaient un biberon et un dessin animé.

— Tes parents ne sont pas gâteux de ces petits activistes en herbe ?

— Ma mère ne tient pas plus de deux heures avec eux, à condition d’être en plein air. Tu sais, mes parents ont beaucoup changé. Ce sont des citoyens modèles, qui trient leurs ordures et me reprochent mon éducation laxiste. Revenons à ton gars. Aujourd’hui, on l’a un peu oublié, mais à l’époque il était assez connu dans le milieu de la gauche radicale. Il a fait partie des signataires du manifeste d’Oberhausen.

— Ça ne me dit rien, avoue Irène.

— L’acte de naissance du nouveau cinéma allemand. Si je te dis Alexander Kluge, Volker Schlöndorff, Fassbinder, Margarethe von Trotta ?

Elle acquiesce, voilà des noms familiers.

— Au départ, c’était un cinéma militant et expérimental, inspiré par la Nouvelle Vague. Ils mélangeaient le documentaire et la fiction. Beaucoup de voix off, de plans fixes et d’agit-prop, sourit Henning.

— Si je comprends bien, Karl voulait changer le monde ?

— Une utopie assez répandue en 68. Mais en Allemagne, il y avait cet héritage impossible du nazisme. Les parents avaient perdu toute crédibilité aux yeux de leurs enfants, parce qu’ils avaient soutenu Hitler…

Née pendant la guerre, cette génération avait découvert les crimes de la précédente au procès d’Auschwitz. L’horreur et la stupéfaction avaient suscité une colère viscérale. Ils réclamaient des comptes. Mais leurs parents se dérobaient, le pays refusait de se confronter à son passé. Il faut dire que les anciens nazis demeuraient à tous les niveaux de la société, et jusqu’au Bundestag. Ils s’étaient convertis à ce miracle économique dans lequel les étudiants ne voyaient que mercantilisme et aliénation, la dernière mue d’un fascisme indélogeable.

— Dans les années soixante, la majorité des policiers étaient d’anciens nazis actifs, rappelle Henning. Comme la moitié des juges. Autant dire qu’ils manquaient d’impartialité pour juger les criminels de guerre…

Les médias et la presse du groupe Springer appelaient à une répression sans pitié contre les manifestants. Une partie des étudiants s’était radicalisée jusqu’à choisir la violence armée.

— Si Karl est notre enfant volé, il avait de bonnes raisons d’être en colère, murmure Irène. Même s’il avait oublié la Pologne et refoulé le reste.

— Oui, mais c’était un artiste, pas un poseur de bombes. Un sympathisant, comme on disait à l’époque. Il a continué à faire des films. Ils passaient dans des cinémas d’art et d’essai, des festivals étrangers… Aucun n’a crevé le plafond du box-office. Ensuite il a enseigné le cinéma à Berlin.

Irène est impressionnée.

— Tu crois qu’il est encore en vie ?

— Impossible à dire. Voilà la dernière info que j’ai dénichée, dit-il en lui tendant une photocopie. Ça date de 2008.

C’est une coupure de presse du journal Sud-Ouest sur le festival de cinéma indépendant de Bordeaux. Sur la photo, un septuagénaire pose à côté d’un grand brun aux cheveux mi-longs et à l’air décontracté, dont les yeux gris sourient derrière de fines lunettes. Le cliché est légendé : « Karl Winter, invité à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre. Ici avec son fils, le documentariste Rudi Winter. »

Elle les regarde, le père et le fils.

Veut revoir le moment où Karl court avec son drapeau, éclaboussant la grisaille de sa joie frondeuse.

— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, dit-elle à Henning.


Le soir, elle roule à travers la forêt sur les routes glissantes, dans une brume épaisse que la lueur jaune de ses phares n’arrive pas à percer. Difficile d’imaginer que d’ici deux semaines, les premiers bourgeons sortiront. C’est la ruse de l’hiver de nous faire croire qu’il va durer toujours.

Elle est heureuse de retrouver l’abri de sa maison, les dessins d’enfant de son fils sur le mur, ces bonshommes aux bras et aux sourires démesurés. Elle allume un feu dans la cheminée, met l’album de Dafne Kritharas qu’Antoine et Hanno lui ont offert à Noël. La chanteuse interprète certains morceaux en judéo-espagnol. Bercée par sa voix mélodieuse, elle imagine la ville blanche aveuglée de lumière, la jeune fille debout sur les remparts. Se demande si Allegra a pensé à Thessalonique, avant de quitter ce monde.

Peu à peu, sa rêverie la ramène à l’enfant volé. Quand elle a appelé l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin, son interlocutrice lui a demandé de quel Winter elle parlait. Karl Winter avait pris sa retraite au début des années 2000. Il ne venait plus à la cérémonie du Prix du film allemand depuis des années, on racontait qu’il était souffrant. Son fils Rudi enseignait à l’Académie, elle lui a communiqué son mail professionnel.

Elle déniche sur le Net des articles sur ses derniers documentaires, quelques bandes-annonces. Ses films passent régulièrement sur les chaînes publiques. Elle en a vu au moins un, un portrait de Greta Thunberg. Ces dernières années, il ausculte les angoisses de la société allemande. L’écologie, l’immigration, le mal-être des habitants de l’ancienne RDA.

« Cher Monsieur, lui écrit-elle, je travaille à l’International Tracing Service où je suis chargée de retrouver les descendants d’anciens déportés. L’une de mes enquêtes en cours pourrait concerner votre père. Pourriez-vous m’accorder un moment ? Ce serait très précieux. Je peux me déplacer jusqu’à vous. »

Elle ajoute une formule de politesse et envoie le message.


Par une soirée pluvieuse et froide de la semaine de Pâques, elle l’attend dans un café de la Friesenstrasse, au sud du quartier berlinois de Kreuzberg. Le documentariste tourne à quelques rues d’ici, sur le terrain de l’ancien aéroport de Tempelhof, qui abrite depuis quelques années un centre d’accueil pour les réfugiés. Obtenir un rendez-vous n’a pas été sans mal. Sa première réponse était laconique : il trouvait sa requête intrigante mais il était en plein tournage et n’avait pas le temps. Penser à Agata qui vieillissait chaque jour, à Karl Winter qui luttait peut-être contre un cancer l’a rendue persuasive, elle a fini par obtenir gain de cause. Cela fait une heure et quart qu’elle poireaute dans ce café plein de courants d’air. Elle peut témoigner que le printemps n’est pas encore arrivé à Berlin. Quelques mois après l’attentat, la ville semble avoir retrouvé son calme, en tout cas en surface. Elle commande un autre thé à la menthe. Derrière les vitres, le crépuscule infuse son bleu profond dans le gris du ciel. Les lampadaires allument des reflets sur les trottoirs détrempés.

Au moment où elle envisage que Rudi Winter lui ait posé un lapin, une silhouette informe recouverte d’une cape de pluie s’ébroue sur le seuil du café. Une fois ôtés la toile imperméable et l’encombrant sac à dos, elle reconnaît le visage de la photo, avec quelques rides en plus, des cheveux grisonnants et une barbe de trois jours. Note qu’il ne porte plus de lunettes. Avec sa polaire et son harnachement, on dirait un randonneur de retour de trek.

— Irène Martin ? dit-il en lui tendant la main. Désolé, j’ai fini plus tard, avec cette foutue pluie.

— Vous tourniez au centre pour les réfugiés ?

— Un documentaire pour la télé, précise-t-il. Juste après l’attentat, la police est venue perquisitionner le centre, ils cherchaient un Pakistanais. Ils l’ont relâché quelques heures plus tard. Les réfugiés ne sont pas tranquilles, des bandes de fachos traînent près du centre. Ils étaient encore là ce matin. Certains puaient l’alcool à vingt mètres. Ils viennent chercher la baston, essaient de foutre le feu. Leur idée de l’hospitalité.

Irène déplore que les débats continuels sur le droit d’asile, attisés par l’extrême droite, entretiennent un climat nauséabond depuis l’attentat.

— Vous n’êtes pas venue m’écouter parler des demandeurs d’asile, la coupe Rudi Winter d’un ton pressé. Je ne connais pas l’International Tracing Service. Et je ne comprends pas bien ce que mon père vient faire dans vos enquêtes sur les déportés.

Elle sent qu’il a envie de se débarrasser d’elle. Il n’est pas réceptif, mais elle n’a guère le choix. Elle n’a pas fait ce voyage pour repartir bredouille.

Irène déplie sa serviette en papier sur la table, sort le médaillon de l’enveloppe et le dépose avec précaution devant lui.

Il observe la Vierge à l’Enfant dans sa mandorle en émail, le bleu de sa robe et l’or fané des auréoles, la chaîne en bronze noircie.

— Ce pendentif appartenait à Wita Sobieska, une détenue polonaise de Ravensbrück, lui dit-elle. Avant de la déporter, les nazis ont enlevé son petit garçon. Il n’avait pas trois ans. Je pense qu’il a été confié à un foyer Lebensborn, et adopté en Allemagne.

Maintenant, elle sent qu’il lui accorde toute son attention.

Elle ouvre délicatement le médaillon, lui montre le portrait de l’enfant :

— Sa mère a dessiné son visage. Vous voyez ? Elle a écrit son nom et sa date de naissance. Malheureusement, elle a été assassinée avant de le retrouver.

— C’est une histoire touchante, mais je ne vois pas en quoi elle me concerne, dit-il.

— Il y a de fortes chances que cet enfant soit votre père, répond-elle, ignorant son cœur qui bat la chamade.

— Non, la coupe-t-il, péremptoire. Vous vous trompez de personne. Mon père est allemand.

— Mais il a été adopté, n’est-ce pas ? insiste-t-elle. Par Otto et Irma Winter. À l’époque, ils vivaient en Prusse-Orientale. En 1944, ils ont déménagé à Munich.

La stupéfaction, dans ses yeux :

— Comment le savez-vous ?

— Après la guerre, un chercheur d’enfants qui travaillait pour une organisation alliée s’est intéressé à eux. Leur ancienne voisine avait témoigné que le petit chantait en polonais.

— Non, répète-t-il. Mon père était un orphelin allemand. J’ai vu ses papiers d’adoption. C’est indiqué dessus.

— Les SS mentaient aux parents adoptifs, dit-elle. Ils falsifiaient l’état civil des enfants. La bonne nouvelle, c’est que Wita Sobieska avait aussi une petite fille, qui a survécu en Pologne. Si votre père est d’accord, il est possible de faire pratiquer une analyse ADN. Ce serait une preuve irréfutable. Celle que l’enquêteur n’a pu obtenir à l’époque.

— C’est hors de question. Je vous défends d’emmerder mon père avec cette histoire à dormir debout, vous m’entendez ?

D’un geste brusque, il repousse le médaillon vers elle.

Son hostilité la prend de court. Le sang pulse à ses tempes et elle perd contenance :

— C’est à votre père d’en décider, vous ne croyez pas ? Peut-être qu’il a besoin de savoir d’où il vient. Peut-être que ça le hante depuis toujours. Il faudrait au moins lui poser la question.

— Si vous voulez tout savoir, mon père va très mal, répond-il d’une voix sourde. Il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Il vit dans une clinique, et la dernière chose dont il a besoin, c’est de perturbations de ce genre ! Alors vous allez oublier votre roman policier, retourner à vos archives et nous laisser tranquilles.

Irène se lève comme s’il l’avait giflée. Une déconfiture totale. Elle enfile son manteau, la gorge serrée. Au moment de ranger le pendentif, elle se ravise et le regarde :

— Je suis désolée, pour votre père. Ce ne sont pas des choses faciles à dire, je suis sans doute maladroite. Mais c’est aussi votre histoire, votre héritage. Si votre père a été enlevé, c’est un crime qui a brisé plusieurs vies. À Varsovie, il y a une femme qui attend son frère depuis soixante-dix ans. Qui donnerait tout pour le retrouver. Je vous demande juste d’y réfléchir.


Elle s’en va, laissant le médaillon sur la table.

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