Quelques jours plus tard, un coursier lui apporte une grosse enveloppe postée d’Israël. À l’intérieur, elle découvre de vieilles cartes postales écrites en hébreu. Intriguée, elle fouille l’enveloppe et en sort une lettre en anglais :
« Chère Madame,
Je m’appelle Sarah Schwarz. J’habite le kibboutz des combattants du ghetto, en Galilée. Il y a quelques semaines, Ruth Greenberg est venue nous rendre visite. Elle rentrait de Pologne, où elle vous avait rencontrée au mémorial de Treblinka. Elle m’a appris que vous recherchiez un rescapé du nom de Lazar Engelmann. Il se trouve que c’était un vieil ami de mon père, Hershl Morgenstern. Ils se sont connus à Treblinka et ont participé à la révolte. Au moment de s’enfuir, ils ont jugé plus prudent de se séparer. Ils se sont retrouvés dix ans plus tard, en Israël.
Mon père avait grandi en Pologne, près de Lodz. Après son évasion, il a rejoint Varsovie où il a été caché par des partisans. C’est là qu’il a rencontré ma mère. Ils se sont mariés dans la clandestinité, et je suis née à l’hiver 1944. Il a été grièvement blessé pendant l’insurrection de Varsovie. Heureusement, un médecin courageux l’a soigné et caché jusqu’à l’arrivée des Russes. Après la guerre, nous avons émigré en Palestine. Antek Zuckerman venait de fonder le kibboutz des Combattants du ghetto avec d’autres survivants. Mon père a voulu le rejoindre et nous y avons vécu jusqu’à sa mort. J’ai le souvenir que son ami Lazar a habité chez nous pendant quelques mois. Ça devait être en 1956, car il était là à mon douzième anniversaire. À cette période, mon père et lui se voyaient beaucoup et fréquentaient d’autres survivants de Treblinka. Il y avait entre eux quelque chose de très fort que nous, leurs femmes et leurs enfants, ne pouvions partager. Ils se parlaient à voix basse quand nous étions couchés, jusque tard dans la nuit. J’étais jalouse de ces hommes à qui mon père se confiait. Avec moi, il était presque toujours silencieux.
À la fin des années cinquante, Lazar Engelmann a quitté le pays. Il n’est jamais revenu en Israël. Il envoyait des cartes postales à mon père pour garder le lien. Un soir, le téléphone a sonné très tard. Mon père nous a dit que son ami Lazar venait de l’appeler de New York. Il avait lu dans le journal des articles sur le procès Eichmann. Il s’était dit que sa place était dans ce tribunal et se sentait coupable. Quelques mois plus tard, mon père lui a écrit qu’un procureur allemand cherchait des témoins pour juger des SS de Treblinka. Cette fois, le procès devait avoir lieu en Allemagne. Mon père l’a mis en contact avec le procureur de Düsseldorf.
Lorsque Madame Greenberg m’a dit que vous cherchiez Lazar Engelmann, je me suis rappelé que j’avais ces cartes postales. Ne sachant pas si vous lisez l’hébreu, je les ai numérotées et traduites par ordre chronologique. La première a été postée de Thessalonique en 1958, la dernière en 1975, de Mar del Plata. Je crains qu’elles ne vous apprennent pas grand-chose. Lazar et mon père n’étaient pas bavards. Ce qui les unissait était au-delà des mots.
Détail étrange, à partir de la fin des années soixante, il signe d’un autre nom. J’ignore pourquoi. Peut-être s’agit-il d’un nom de guerre ?
Après la carte du mois de mai 1975, mon père n’a plus rien reçu. Il parlait quelquefois de son ami, toujours au passé, comme s’il était mort.
Chère Madame, j’espère que ces informations vous seront utiles. Si vous venez un jour en Israël, je serai heureuse de vous faire visiter notre Maison des combattants du ghetto, et de vous raconter son histoire.
Bien à vous,
Sarah Schwarz »
Irène revoit le visage de Ruth Greenberg, son chignon crêpé, ce geste élégant pour relever le col de son manteau. Elle a tenu sa promesse.
Examinant les cachets, elle retrouve la première carte. Thessaloniki, 17 juin 1958. La photo a été prise d’un bateau à voile dont la bôme dépasse au premier plan. Derrière, il y a la mer à perte de vue, des immeubles altiers aux balcons abrités de stores verts se reflètent dans l’eau. Au bout du quai aveuglé de soleil, on distingue la Tour blanche. Elle imagine Allegra s’y promener avec Lazar à la tombée du soir. Irène cherche la traduction des quelques lignes en hébreu : « Mon frère, ici le soleil brûle autant que le vent. Une fille brune me parle une langue oubliée. La nuit, ses cheveux me bercent comme des vagues. Son cœur est plein de larmes et de secrets. Si je savais réparer les hommes comme les bateaux. »
La suivante a été postée de Floride à l’hiver 1959. Des voiliers en bois amarrés au ponton d’une marina paisible. « Ton vieux copain Gustav te salue, Hershl. On boit un bourbon à ta santé. Le jour, Gustav promène les touristes. La nuit, il insulte les alligators en allemand. La terre tourne vite, mon frère, pas sûr qu’elle tourne rond. Pour nous, le cadran s’est arrêté il y a longtemps. »
Elle repense à la fausse gare de Treblinka, à son horloge en trompe l’œil.
En avril 1960, Lazar envoie à Hershl une vue du pont de Brooklyn avec ce message : « Samuel ne nous a pas oubliés, mon frère. Pourtant il boit beaucoup dans cet espoir. Esther s’arrange pour qu’il retrouve son chemin chaque nuit. De ma fenêtre, je compte les étoiles au-dessus de l’East River. À les regarder briller, qui devinerait qu’elles sont mortes ? »
Ces quelques mots adossés à des vues paradisiaques distillent une poésie sombre. Le voyage de Lazar dessine un archipel de rescapés insomniaques, reliés par le trou noir de Treblinka.
À San Francisco, il écrit : « Une mendiante me demande d’où je viens. “D’où je viens n’existe plus.” Elle éclate de rire, me dit qu’elle, c’est pareil. Je l’invite à manger du homard sur le port. Parfois, mon ami, la vie me tape sur l’épaule et je ne peux rien lui refuser. »
Entre cette carte et la suivante, il y a un saut de plusieurs années, un océan, un procès. Le voyage se poursuit en Europe, de Hambourg à Vienne et à Trieste. A-t-il un but, une ligne directrice ? Au dos d’une vue du port de Gênes au crépuscule, le 7 avril 1967, il confie : « Au réveil, je pense à cette fille brune aux longs cheveux. Sa peau douce et hâlée de fille grecque, de fille juive. La lumière du matin fait croire à des choses impossibles. C’est au lever du jour que les hommes inventent les dieux. Et qu’ils déclarent la guerre. Shalom, Hershl. Le bateau m’attend. »
Allegra. Il ne l’avait pas oubliée.
À partir de cette carte génoise, Lazar signe Matias Bárta. Le nom de ses faux papiers. Son alias de fugitif. Veut-il se cacher, disparaître ?
Le rythme des cartes s’espace. En 1970, il poste une vue de la baie illuminée de Valparaiso, avec ce message : « Mon frère, derrière chaque lueur, il y a un espoir impossible à tuer. La nuit je les compte pour trouver le sommeil. Il y a toujours un ivrogne pour brailler sous ma fenêtre. Je connais sa chanson par cœur : Tu n’es plus en vie, et tu ne peux pas mourir. »
En 1975, il poste un dernier message de Mar del Plata : « Ici, le soleil couchant a la couleur du sang. J’ai retrouvé Kelev. Lève ton verre à ma santé. Lehaïm, mon frère. Crois-tu que nous finirons par trouver la paix ? »
Kelev.
Elle relit fiévreusement les notes prises à Ludwigsburg :
Arrivée d’un convoi sur la rampe. Un SS mince et costaud, teint rose, sourcils décolorés par le soleil. Kelev. Chien vicieux. Sur le quai, il veut prendre le pierrot à la petite fille. Tire une balle dans la tête de sa mère, et ordonne à Lazar de conduire l’enfant au Lazarett.
Au procès de Düsseldorf, il ne se trouvait pas sur le banc des prévenus. Il ne connaît pas son vrai nom, mais n’a jamais oublié son visage, a-t-elle souligné.
Après la guerre, des milliers de criminels nazis ont trouvé refuge en Amérique du Nord, en Amérique du Sud ou au Proche-Orient, empruntant les ratlines, ces filières d’évasion qui passaient par le Tyrol du Sud et l’Italie, reposaient sur le concours de certains représentants du Vatican et la distraction de la Croix-Rouge internationale. La guerre froide redessinait l’échiquier politique. Beaucoup étaient prêts à tendre une main charitable aux ennemis d’hier. N’avaient-ils pas été les avant-postes de la lutte contre le communisme ? Cette opinion prédisposait les délégués suisses à accorder avec libéralité leurs documents de voyage, et certains prélats à pardonner quelques excès aux croisés d’Hitler, surtout s’ils rentraient dans le giron de l’Église. Pour les services secrets américains, leur expérience de l’Est s’avérait précieuse. Et il ne manquait pas de dictateurs en Libye, au Paraguay, au Brésil ou en Argentine pour les accueillir à bras ouverts. La realpolitik avait beau se planquer derrière le roman national, celui qui s’y cognait comprenait vite que le jour du Jugement n’était pas près d’arriver. Les industriels enrichis par le travail forcé prospéraient à l’abri des démocraties, la science se félicitait discrètement des progrès accomplis grâce aux expériences des camps, on recyclait le savoir-faire des génocidaires pour d’autres conflits. Les cendres des victimes étaient balayées sur l’autel de nouvelles alliances et de marchés prometteurs.
En 1975, Lazar ne devait plus se faire trop d’illusions sur la justice des Alliés. Le soleil rouge qu’il évoque dans sa dernière carte est-il celui de la vengeance ? Elle a du mal à l’imaginer dans la peau d’un justicier. Vers qui aurait-il pu se tourner ?
Elle va marcher dans le parc, allume une cigarette. C’est à peine si elle perçoit les premières senteurs du printemps, les chants d’oiseaux. Concentrée, elle revisite l’itinéraire de Lazar après son évasion. La forêt, l’arrestation, Buchenwald, l’hôpital, le camp DP de Linz. Son regard s’éclaire.
Elle appelle le centre Simon Wiesenthal à Los Angeles et demande s’ils ont un dossier au nom de Lazar Engelmann ou de Matias Bárta. Si le rescapé a rencontré Wiesenthal à Linz, il est plausible qu’il ait pensé à lui trente ans plus tard, en croisant le chemin de Kelev, le Chien vicieux de Treblinka.
Sur la messagerie de son portable, la voix hésite : « Bonjour… C’est Elvire Torres à l’appareil. J’ai reçu la lettre que vous m’avez envoyée et je… J’aimerais vous parler. Rappelez-moi quand vous pourrez, plutôt le soir. Merci. »
Elle lui téléphone à la tombée de la nuit. Au début elle l’entend mal, à cause du tonnerre et du crépitement de la pluie sur les dalles de la terrasse. Les orages de printemps transforment son bout de jardin en rizière. « Six mois d’hiver et maintenant, la pluie », grimace Charlotte Rousseau chaque matin en repliant son parapluie ruisselant.
— Je n’ai pas compris comment cette lettre était en votre possession, lui dit Elvire au bout du fil.
— Votre mère l’a envoyée à Yad Vashem qui nous l’a transmise à la fin des années soixante-dix. Si je n’avais pas fait une recherche sur Lazar Engelmann, on ne l’aurait peut-être jamais ouverte.
— Est-ce indiscret de vous demander pourquoi vous enquêtez sur lui ?
— Je suis chargée de restituer des objets dont le centre d’archives a hérité. L’un d’eux appartenait à votre père.
— Excusez-moi, l’interrompt Elvire, j’ai du mal avec ce mot. Vous savez, c’est un choc… que la vérité arrive maintenant, comme ça… Ma mère n’a jamais voulu me dire qui c’était. Je me doutais que c’était un survivant des camps. Je crois que je l’ai toujours su.
Un silence.
— Cette lettre, ce n’est pas seulement lui, vous comprenez. C’est elle. Tout ce qu’elle m’a caché.
— Bien sûr.
— … Vous croyez qu’on pourrait se rencontrer ? demande Elvire après un silence. Si j’ai bien compris, vous vivez en Allemagne ? En ce moment je croule sous le travail, c’est compliqué de faire le voyage…
— Je peux me déplacer à Paris, répond Irène.
Après la conversation, elle est trop excitée pour dormir. Elle rassemble ses notes sur Lazar, les photocopies des documents de l’ITS, les cartes postales. Les étale sur son bureau comme les pièces d’un puzzle. Elle s’impatiente, ça ne lui suffit pas. Elle descend, remet une bûche dans la cheminée, cherche les DVD de Shoah dans sa bibliothèque.
Pour se rapprocher de Lazar, elle a besoin d’écouter ses compagnons de misère. Les Sonderkommandos de Birkenau, qu’on obligeait à dormir au-dessus des crématoires. Le coiffeur de Treblinka, l’enfant chanteur de Chełmno. Leurs visages, leurs regards nus, leurs sourires brisés, ces mots qu’ils prononcent en sachant le mal qu’ils vont se faire. Elle sent qu’ils parlent depuis un lieu qui n’est pas la mort, mais plus la vie. Ils sont des revenants. Derniers témoins de ceux qu’on a réduits en cendres, archives vivantes de leurs derniers souffles, de leurs gestes de résistance au bord du gouffre, de leur nuit. Toujours ils les retiennent par l’épaule et les obligent à se retourner, ceux qui couraient le cœur au bord des lèvres ; celles qui attendaient en serrant le corps chaud de leur petit dernier. Celles qui riaient au visage des gardes. Ceux qui chantaient l’hymne tchèque en entrant dans la chambre à gaz. Celle qui s’est battue nue, jusqu’à la mort, contre des hommes armés. Celle encore qui a dit : Tu n’as pas le droit de te tuer, sinon personne ne saura comment je suis morte.
Deux Juifs de Chełmno confient à Lanzmann que les SS les obligeaient à appeler les cadavres qu’ils brûlaient Figuren, Schmatès : marionnettes, chiffons. Ce mot la fait tressaillir. Elle revoit le matricule que Lazar a tracé sur le ventre du pierrot à Buchenwald. Ce n’était pas seulement une relique arrachée au néant, c’était son reflet. Un Schmatès que se disputaient la vie et la mort.
À l’instant où elle va arrêter le film, sa main s’immobilise sur la télécommande : à l’écran, un rescapé tchèque raconte la morte-saison de Treblinka. Cet hiver 1943 où il n’y avait presque plus de transports et plus rien à manger. Le typhus les emportait un à un, ils perdaient l’espoir. Ils ne tiendraient pas jusqu’à la révolte. Un soir, au début du mois de mars, Lalka, le tortionnaire au visage de poupée, est venu leur annoncer que les convois reprenaient. Ils ont éprouvé un soulagement terrible, à l’idée que le lendemain c’en serait fini de la faim.
Au matin, dit-il, ils ont vu arriver un train qui venait de Salonique.
Elle se redresse.
Des Juifs aisés, des Balkans et de Macédoine, voyageant dans des compartiments pleins de victuailles, de linge luxueux, de tapis d’Orient.
Il se souvient que ses compagnons et lui portaient des caisses de biscuits et de confiture et qu’ils ont fait exprès de les renverser, trébuchant les uns sur les autres pour en attraper à pleines mains, s’en remplir la bouche. Ensuite, ils ont été submergés de honte et d’impuissance.
C’est en voyant ces gens qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient les ouvriers de l’usine de mort, dépendants de son rendement.
Les arrivants ne ressemblaient pas aux Juifs d’Europe de l’Est. Ils étaient solides, rayonnants de beauté et de santé. Sur deux mille quatre cents personnes, il ne se rappelle pas avoir vu un malade ou un infirme. Ils n’avaient aucune idée du sort qui les attendait. Leur innocence était totale.
Eux savaient que quelques heures plus tard ils seraient froids. Figuren, Schmatès.
Jamais la chaîne d’abattage n’avait aussi bien tourné, avec autant de rapidité, de perfection.
Il dit que c’est ce jour-là qu’ils ont su qu’ils trouveraient la force. Ils devaient détruire la machine de mort, quel qu’en soit le prix.
L’adrénaline se mêle à la fatigue. Avant de monter s’écrouler sur son lit, elle attrape son carnet et entoure le mot Salonique d’un cercle rouge.