— C’est étrange, ce mot de Lazarett, remarque Antoine au bout du fil. Tu sais que c’était l’endroit où on enfermait les lépreux ? Le Lazare de l’Évangile est leur patron.
— Celui que Jésus a ressuscité pour se faire mousser ?
— Le même. Les lépreux étaient vus comme des morts-vivants. Leur donner comme saint patron un type qui revenait d’entre les morts ne manquait pas d’humour.
— Noir, l’humour, dit-elle en regardant son bout de jardin, où le rayon de lune dessine des ombres chinoises.
Elle n’arrive pas à se remettre du témoignage de Lazar. Pourtant elle en a croisé des horreurs, depuis qu’elle travaille à l’ITS. C’est peut-être une de trop. Combien de crimes et de massacres l’esprit peut-il absorber avant d’être empoisonné ? Parfois, elle redoute de perdre toute confiance en ses frères humains. De ne plus les voir qu’à travers le prisme des sociologues du génocide : de futurs assassins, une fraction de Résistants, et le restant de bystanders : des observateurs, oscillant de la trouille à la participation active aux larcins et aux meurtres. Dans quelle catégorie se rangeraient ses voisins ? Le jamais plus de Treblinka est un mantra que des sourds psalmodient pour des aveugles. À quoi bon s’échiner à rendre un nom à une victime, quand partout les hommes continuent à brutaliser, exploiter, détruire tout ce qu’ils touchent ? Elle a une pensée pour Stefan, qui a prononcé des mots semblables au cœur d’une nuit froide, à Lublin.
— Tu peux me dire à quoi je sers ? demande-t-elle en allumant une cigarette.
— Ça ne va vraiment pas fort. À quoi tu sers ? Tu le sais très bien. Tu aides les gens à renouer les fils que la guerre a brisés. Tu leur rends quelque chose qui leur revient. Quelque chose d’essentiel, même s’ils ne le savent pas encore.
— Quelque chose qui peut bousiller leur vie, lâche-t-elle. Tu crois que mon vieux cinéaste Alzheimer ira mieux, si je lui révèle que les SS qui l’ont enlevé ont envoyé sa mère crever à Ravensbrück ?
— Eh bien… peut-être, réfléchit-il. Parce qu’il comprendra que sa mère ne l’a pas abandonné. Et qu’il n’était pas nécessaire de se venger sur toutes les femmes qui ont croisé sa route !
Elle rit, exhalant la fumée de sa cigarette :
— Toi, tu sais me remonter le moral. Pour ses ex, c’est un peu tard, hélas. S’il s’est vengé sur elles.
— Il n’est jamais trop tard pour devenir moins con, répond Antoine. C’est pour ça que je continue à espérer pour ma mère un chemin de Damas, ou une expérience de mort imminente. Il paraît qu’on en ressort transfiguré.
— De préférence avant qu’elle te déshérite.
— Bien sûr. Et avec ton documentariste acariâtre, où ça en est ?
— Silence radio.
— Un homme pour toi, persifle Antoine.
— Très drôle. Je me croyais maligne de lui avoir laissé le médaillon… Il va falloir que je le récupère.
— C’était une bonne idée. Toi, il peut t’envoyer chier. Un objet, c’est plus compliqué. Surtout que les tiens sont hantés.
Après avoir raccroché, elle visionne un film de Rudi Winter qu’elle a loué sur une plate-forme. Le titre a attiré son attention : Vergissmeinnicht. « Ne m’oublie pas », le nom allemand du myosotis. Le documentaire a été tourné à Dresde, dans une clinique pour malades d’Alzheimer où l’on a recréé un décor de la RDA, avec papier peint et mobilier d’époque. Le directeur explique que ces repères du passé rassurent les patients. Au contact d’ustensiles familiers, ils retrouvent la mémoire de certains gestes. Rudi Winter filme les visages de ces hommes et de ces femmes dont la mémoire s’émiette. Il s’attarde sur le regard d’un vieillard captivé par l’histoire que raconte sa petite-fille. Sur l’expression butée d’une dame qui refuse de sortir de sa chambre. Les larmes d’une pensionnaire, à l’écoute d’une mélodie de Chopin. Irène sent qu’il s’efforce de comprendre ce que cette maladie fait aux êtres, ce qu’elle érode ou met au jour. Sa voix accompagne certains plans : « Ils ressemblent à des îles qui se détachent peu à peu du continent. Jusqu’au moment où ils dériveront loin de nous, toutes amarres tranchées. Peut-être faut-il renoncer à ce que l’on sait d’eux. Les réapprendre, les aimer autrement. Dans leur nudité, leur fragilité, leur cruauté, leur angoisse. À travers un geste, la densité d’un instant. »
Irène se doute que ce film d’une beauté déchirante est aussi une lettre d’amour adressée à son père, in absentia. Il ravive en elle un sentiment d’urgence. Les mots d’Eva lui reviennent, obsédants : Le temps que tu perds, c’est la vie de ceux qui attendent une réponse. Et cette vie est un fil fragile.
Elle ne peut abandonner Karl et Agata. Elle doit essayer encore. Elle compose un message à l’intention de Rudi Winter, se perd dans des justifications bavardes, recommence plusieurs versions. Tous les mots lui semblent piégés, elle l’imagine les retourner contre elle. Finalement elle met tout à la poubelle et se contente de quelques lignes toutes simples. Elle lui écrit que son film l’a touchée. Qu’elle comprend qu’il ait peur pour son père. Peur de réveiller une douleur enfouie depuis si longtemps.
« À mon tour, j’aimerais partager un documentaire avec vous. L’un de ses protagonistes a fait appel à notre centre il y a quelques années. Malheureusement, nous n’avons pu lui apporter les réponses qu’il espérait. »
Le film retrace le destin de plusieurs enfants volés par les nazis. L’un d’entre eux, kidnappé en 1941 dans une ville de Lituanie, avoue que sa plus grande souffrance est d’ignorer d’où il vient. Le temps ne la guérit pas. Il voudrait savoir avant de mourir.
Deux jours plus tard, il l’appelle.
— Vous êtes têtue, dit-il, et derrière la voix bourrue, Irène sent une ouverture.
Elle l’écoute.
— Il y a trois ans, mon père était ingérable. Personne ne pouvait l’approcher. Il virait les infirmières de la chambre. Maintenant il est plus calme, comme si quelque chose avait cédé. Il est dans une clinique où l’on s’occupe bien de lui. Il décline doucement. Je ne veux pas perturber son équilibre.
— Je comprends.
— Peut-être que vous avez raison, même si votre hypothèse me paraît dingue. Mais de toute façon, pour lui, c’est trop tard. Certains jours, il ne se souvient même pas qu’il a un fils.
Il avoue qu’il voulait lui renvoyer le médaillon.
Après l’avoir emballé avec soin, il s’est rendu à la poste de son quartier. Il a réglé l’affranchissement, est reparti à pied. Il n’avait pas fait cinq cents mètres que ça a commencé à le travailler. Il a rebroussé chemin. Le postier ne comprenait rien, lui non plus.
Il dit, J’ai regardé le dessin. Ça pourrait être mon père comme n’importe quel petit blond du même âge.
Il dit, J’ai assez d’emmerdes comme ça.
— … Vous êtes libre vendredi soir ? ajoute-t-il après un silence.
— Ça dépend.
— Je n’ai pas été sympa, l’autre jour. Ça me donnerait une chance de me rattraper.
— Vraiment ? demande-t-elle. Je ne vais pas dîner à quatre heures de route sans un minimum de garantie.
— Je m’y engage. J’aimerais que vous me parliez de cette Polonaise.
Le lendemain, elle va chercher Hanno et Hermine à l’arrêt de bus. Après leurs partiels, ils ont travaillé un mois dans une brasserie pour financer un voyage en Autriche et en Italie. Ils rentrent juste et viennent passer leurs derniers jours de vacances à Bad Arolsen, avant le début du deuxième semestre universitaire. Pour fêter ça, Irène a organisé un grand dîner avec les Glaser et quelques amis de son fils.
Depuis l’attentat, Hanno lui envoie un sms tous les soirs. Une concession à son angoisse. Il n’a pas dérogé à ce rituel pendant leur voyage. Elle a reçu des messages de Vienne, de Salzbourg, de Bad Ischl, de Bolzano et de Padoue, de Vérone et de Venise. Grâce à eux, elle s’endormait chaque nuit dans une ville différente. Ses rêves s’habillaient de ciels purs et de montagnes, de lueurs fauves sur la lagune.
Elle les retrouve hâlés, enthousiastes et volubiles. Ils ont bourré leurs sacs à dos de pecorino et de saucisson truffé. En regardant Hermine s’affairer dans la cuisine et accueillir les invités, Irène s’étonne qu’elle ait trouvé sa place si naturellement dans leur intimité. On dirait qu’elle est là depuis toujours, avec son petit air décidé, sa désarmante spontanéité. À la gare, elle s’est précipitée pour l’embrasser. Irène doit s’avouer qu’elle commence à s’attacher à cette gamine. Quand elle est là, Hanno semble presque embarrassé de son bonheur. Comme s’il craignait qu’il n’indispose Irène, sorte de version importée de la Mère Courage, mariée à son job, anxieuse et monacale. Il ne perçoit d’elle que cette surface, pourtant elle est aussi tout le contraire. Libre, impulsive. Ces dernières années, elle a sacrifié des pans entiers d’elle-même pour assurer à son fils un peu de solidité. Elle s’est coulée dans un pli ancestral, elle est devenue poussiéreuse.
Plus tard, son regard embrasse la joyeuse assemblée d’amis et d’enfants que traverse le labrador des Glaser, tornade de poils blonds. Benjamin lui ressert du champagne. Elle flotte un peu.
Hanno va bien. Il est peut-être temps qu’elle s’autorise à vivre.
Elle grimpe les marches, consciente que ses efforts de coiffure sont anéantis par l’averse torrentielle qui l’a douchée en descendant de voiture. Ses cheveux dégoulinent dans son dos. Elle essuie comme elle peut les traces de mascara au coin de ses yeux, jette un coup d’œil pensif à ses bottines crottées. Elle fumerait bien mais son paquet est trempé. Tout en baies vitrées, le restaurant donne sur le Weißensee. C’était une bonne idée, peut-être pas la bonne saison.
Installé à une table, Rudi Winter contemple le lac. La salle est presque vide, à l’exception de quelques couples âgés qui en sont au dessert. Le décor exhale une mélancolie surannée, entre la maison de retraite et la Côte d’Azur en hiver.
Il se lève pour lui serrer la main, elle le voyait moins grand. Une chemise et une veste suffisent à vous changer un homme.
— Désolé pour le temps, s’excuse-t-il devant le tableau pathétique qu’elle compose. C’était une belle journée, ça s’est gâté il y a une heure…
— Au moins, on ne sera pas dérangés.
— Oui, dans un quart d’heure ils sont tous couchés.
— Vous habitez le quartier ?
— Non, je viens nager ici de temps en temps. Quand mes enfants étaient petits, on avait un appart pas très loin, à Prenzlauer Berg. Mon ex-femme adorait le quartier. À l’époque c’était encore sympa. Maintenant on n’y croise plus que des touristes, des bobos et des expatriés français.
— Quelle horreur, répond-elle en français.
— Décidément, je n’en rate pas une, grimace-t-il. Depuis quand vivez-vous en Allemagne ?
Elle s’amuse de le voir marcher sur des œufs.
— Vingt-six ans, dit-elle. Votre pays et moi, c’est une vieille histoire.
— C’était une vocation, de vous enterrer dans un bled de la Hesse pour enquêter sur les victimes du nazisme ?…
— Non, j’ai postulé pour ce travail par hasard. Et puis j’ai découvert que ça me plaisait.
— La guerre ? la coupe-t-il, perplexe.
— Chercher les gens. J’aime ça.
Il l’observe. Elle l’irritait, maintenant elle l’intrigue.
Ils commandent deux escalopes viennoises. D’après lui, le seul plat qu’ils n’arrivent pas à rater.
Dehors, la nuit estompe la limite entre le ciel et l’eau.
— Vous diriez que vous êtes une bonne enquêtrice ? l’interroge-t-il.
Elle imagine le rire d’Eva.
— Plutôt, sourit-elle. Il faut dire que j’ai été formée par la meilleure.
— C’est quoi, votre secret ? demande-t-il en lui servant un verre de vin.
Elle répond, L’instinct, et la patience. Je passe un temps fou à penser aux gens que je cherche. La nuit, le jour. En marchant, en conduisant. Mon fils me le reproche assez. Mes enquêtes sont toujours là, dans un coin de ma tête. Je suis des intuitions, je les vérifie pour voir si elles tiennent. J’essaie de relier des traces, la plupart du temps c’est laborieux. Et puis tout à coup, je sens que je brûle. C’est une fièvre très particulière.
— Je comprends ça, dit-il. Je peux tourner des journées entières avec l’impression que ce que je cherche n’est pas là. Je m’énerve, je n’arrive à rien. Et puis je fais le tour du pâté de maisons et brusquement je vois ce qui m’échappait. Je recommence la scène, et ça marche. Parfois il suffit de déplacer la caméra, de changer de point de vue. Ou bien la personne que je filme m’offre quelque chose d’insolite, et tout s’éclaire.
Maintenant, il veut qu’elle lui parle de la femme au médaillon.
À l’instant, ce qui lui vient c’est l’image de Wita, droite et nue dans la neige. C’est ainsi qu’elle a fait effraction dans sa vie, à travers l’œil d’Elsie. Alors c’est par là qu’elle commence. Ce qu’elle a tu à Agata et à sa famille, ce qu’elle cacherait à Karl Winter, elle le confie à cet inconnu.
— Elle a fait ça ? Elle est morte avec ce gosse… ? murmure-t-il.
Il veut savoir qui elle était avant ce choix essentiel. Où elle a puisé le courage de survivre à deux camps, et de mourir.
Elle sait peu de chose de la jeunesse de Wita à Lublin. Elle suppose que ses parents appartenaient à la classe moyenne cultivée, car ils ont envoyé leurs filles étudier à l’Université catholique. L’aînée était la plus ambitieuse, l’intellectuelle. Wita était belle, on devait se retourner sur elle. Et lui prédire le destin de ces jolies filles précocement fanées par la maternité, un quotidien terne et provincial. Elle avait lâché ses études pour un mariage d’amour. Se satisfaisait d’une vie simple, d’un rôle traditionnel. Plus que ça, elle embrassait cette vie. Sur les photos ou dans les souvenirs d’Agata, Wita n’apparaît pas limitée. Si la guerre ne l’avait pas réduite en miettes, sans doute aurait-elle continué à savourer cette existence pour ce qu’elle lui offrait.
Puis sont venus les orages de feu, les bombardements, la terreur. Leur horizon se rétrécissait chaque jour, fragile et vacillant. La violence éventrait le regard dans la rue. Elle ne pouvait en protéger ses enfants. Elle a envoyé sa fille chez sa sœur. À ce moment-là Varsovie lui paraissait plus sûre, évidemment c’était relatif. Cette Pologne découpée à la scie de boucher n’offrait aucun abri ; un territoire de chasseurs et de vautours. Son fils était encore petit, elle l’a gardé près d’elle. Si elle l’avait laissé à Varsovie, peut-être qu’il n’aurait pas été kidnappé. Mais qui peut savoir. Elle a cru qu’on le lui rendrait, si elle demandait gentiment. Pour les SS c’était une insolence, et son châtiment s’appelait Auschwitz. Au bout de quelques mois, elle a été transférée à Ravensbrück. Là-bas, Wita faisait partie de celles qui aidaient les autres. Elle était encore capable de tendresse, même si sa joie s’était tarie. À la place s’était formée une corne de courage et d’endurance. Une rage froide, une force.
— C’est impressionnant, ce que vous me racontez, s’enthousiasme Rudi. Vous savez, ça me passionne depuis toujours. Ces vies qui en apparence n’ont rien d’extraordinaire, qu’on frôle sans les remarquer. Si on s’approche, on se rend compte qu’on a tout faux. C’est notre regard qui les simplifie.
Elle réalise que la salle est vide, à l’exception des serveurs qui leur jettent des regards moroses.
— Venez, tirons-nous de cet endroit sinistre, dit-il en sortant sa carte bleue. On se croirait dans L’Hôpital et ses fantômes. Vous avez vu cette vieille série ?
Elle pouffe. Ce titre réveille des souvenirs de soirées à attendre Wilhelm, quand il voyageait pour son travail et qu’elle sursautait au moindre craquement.
Dehors, un vent frisquet a chassé la pluie. Le parking est un marécage boueux. Rudi Winter est venu en tramway, il habite dans le quartier de Kreuzberg. Elle le raccompagne en voiture. Il est encore tôt et ils n’ont pas envie de se quitter tout de suite. Elle accepte son invitation à boire un verre dans un bar, près du Landwehrkanal.
Ce soir-là, il ne parle pas de son père.
Elle le sent tiraillé, plein de questions.
Quand ils se quittent sur le trottoir, il avoue : J’aime ce pays, avec ses défauts, ses cicatrices. Il redoute de découvrir à quel point il l’a trahi.
Parce qu’il n’est pas sûr de pouvoir le lui pardonner.