Le fils d’Agata les a conviées à un déjeuner familial. Pour l’occasion, Janina a troqué ses pulls en mohair contre une robe noire habillée et des bottines en daim. Lorsque Irène la taquine de s’être mise en frais pour un ancien béguin, elle lui résume cette passion sans retour. Si Irène avait vu Roman, à l’époque. Il dégageait quelque chose de libre et de sensuel, entre le poète et le voyou. Le charme du héros du film de Wajda, L’Homme de marbre. Il avait fait de la prison après avoir participé à des réunions clandestines. Pour une adolescente boulotte et sentimentale vivant en Pologne communiste, il incarnait l’archétype du rebelle, dangereusement séduisant. Le soir, dans son lit, elle rêvait qu’il l’arrachait à son quotidien terne. Seulement, pour lui elle n’existait pas, elle n’était qu’une gamine échafaudant des stratégies dans le but d’attirer son attention.
Il y a une quinzaine d’années, elle l’a aperçu à un cocktail de bienfaisance. Elle était très en beauté, au bras de son futur mari. Pourtant elle n’a pas osé l’aborder. Comme si elle redevenait tout à coup cette fille complexée.
Roman est désormais un avocat d’affaires réputé, propriétaire d’un spacieux duplex dans une partie de Wola où les gratte-ciel et les résidences haut de gamme voisinent avec des clubs de gym et des centres ayurvédiques. Il les accueille chaleureusement, attendri de revoir la petite voisine de sa jeunesse. Irène a du mal à reconnaître le poète dissident dans ce quinquagénaire soigné qui porte des boutons de manchette et des chaussures anglaises. Ses cheveux clairsemés grisonnent, son regard vif dynamise un visage qui a dû être beau mais s’affadit. Détendu, il parle couramment anglais. La dernière fois qu’il a vu Janina, elle s’était teint les cheveux en rouge et la Pologne était communiste.
Elle éclate de rire, elle avait oublié cette lubie capillaire. Elle lui présente Irène, évoque leur longue collaboration à distance. Maintenant elles ont franchi un cap, elles se tutoient.
En attendant Agata, ils vont fumer une cigarette avec vue. La terrasse surplombe les tours de verre et les cimes enneigées des arbres nus. Roman confie à Irène qu’il n’a pas vu sa mère aussi remuée depuis longtemps. Ce n’est pas seulement ce qu’elle a appris sur Wita, c’est la possibilité que son frère soit en vie. Est-il possible de rouvrir l’enquête ?
— C’est ce que je fais, en quelque sorte, répond Irène. Si j’ai une piste sérieuse, je vous contacterai. Je ne veux pas faire naître trop d’espoir…
— L’espoir est là de toute façon, soupire Roman.
Il y avait au moins une personne qui pouvait témoigner que la mère d’Agata était morte dans un camp allemand. Mais pour son frère, il n’y avait pas d’explication, pas de tombe. Elle n’a jamais pu tuer cette petite voix qui lui murmurait qu’il finirait par revenir. À ce deuil impossible s’ajoutait l’absence d’un père qui s’était rebâti une famille pour oublier la première. Au début, il lui rendait visite à Varsovie. Ils passaient la journée ensemble, déjeunaient toujours dans le même restaurant. Mais Agata l’empêchait de tourner la page, alors Marek est venu de moins en moins souvent, leurs liens se sont distendus bien avant sa mort. Elle en garde une blessure profonde.
— Quand j’ai divorcé, ajoute-t-il, elle a eu beaucoup de mal à l’accepter. Elle se faisait du souci pour ma fille. Un jour je lui ai dit : Arrête de t’inquiéter. Julka sera toujours au centre de ma vie, même si je me remarie. J’ai épousé Edyta il y a quinze ans, on a eu une petite fille un an plus tard, et tout le monde s’entend bien. Mais ma mère a toujours peur que Julka manque d’affection, conclut-il avec un sourire. C’est plus fort qu’elle.
Agata et sa petite-fille arrivent bras dessus bras dessous, les joues rosies par le froid. De chez la vieille dame ce n’est pas si loin, quelques rues à parcourir, mais venir ici lui donne l’impression de faire un bond dans le temps. Elle s’en amuse, et tout le monde trinque. Observant la blondeur gracile de Julka, son grand front et son regard clair, Irène a le sentiment troublant de rencontrer une version de Wita plus nerveuse et affranchie, en jeans noirs et baskets. Pommettes hautes et cheveux ramassés dans un chignon serré, elle a vingt-sept ans, enseigne l’anglais dans un lycée. Elle la bombarde de questions sur son métier. Est-on une enquêtrice ou une archiviste, quand on cherche des gens morts depuis si longtemps ?
— Un peu des deux, répond Irène. Au début des années cinquante, un article américain sur l’ITS avait titré « Un roman policier à l’envers ». C’est un peu ça.
— Vous traquez aussi les anciens nazis ? l’interroge la jeune femme.
— Non, c’est le travail de l’Office central de Ludwigsburg. Même si nos archives ont souvent fourni des preuves contre les criminels de guerre.
Brusquement, elle se souvient du jour où Eva lui a appris que Max Odermatt, à son entrée en fonction, avait décrété que l’ITS ne communiquerait plus de documents aux procureurs de Ludwigsburg.
— Mais pourquoi ? avait-elle demandé, interloquée.
— C’est une bonne question, avait répondu Eva. Pourquoi refuse-t-il d’aider la justice à coincer les bourreaux du Troisième Reich ?
Le malaise qu’elle avait éprouvé resurgit, intact.
— Et le frère de ma babcia, vous allez le retrouver ? l’interroge Julka.
— Pister un enfant volé était déjà hasardeux après la guerre, explique Irène. Aujourd’hui, il faut chercher un homme de soixante-dix-huit ans qui porte un autre nom, et a passé le plus clair de sa vie dans la peau d’un Allemand.
Des cousins dans un autre pays, cette idée plaît à Julka. Dans sa famille, on se sent européen autant que polonais. D’ailleurs, Roman a beaucoup de clients allemands. Agata se tait, ses sentiments sont sans doute plus partagés. L’Allemagne, pour elle, c’est aussi l’ennemi historique qui a ravagé son enfance.
Avec précaution, elle sort le mouchoir d’une pochette en velours, le tend à sa petite-fille. Impressionnée par cette constellation de prénoms, Julka lit à voix haute l’inscription adressée à Wita.
Cette arrière-grand-mère qui n’était qu’un visage sur de vieilles photos s’incarne à travers ce morceau de tissu : elle a risqué la mort pour apporter à des gamines massacrées quelque chose qu’elles pourraient manger.
— Ça me rend fière, murmure Julka, les yeux brillants. Je n’avais jamais entendu parler de ces Résistantes de Lublin. J’imagine qu’elles n’ont pas survécu ?
Irène la rassure, la majorité a survécu. Elles ont trouvé la force de résister ensemble. Chaque geste de révolte affirmait qu’elles n’appartenaient pas à leurs bourreaux. Fou de rage, le commandant du camp avait baptisé leur baraquement « le block des bandits ». Au lieu de les briser, les châtiments ne faisaient que les souder davantage. Elles sont allées jusqu’à manifester en béquilles devant le bureau de la Kommandantur.
— Incroyable ! s’écrie la jeune fille. On devrait raconter cette histoire aux manifestantes de la marche noire.
— Julka, tu ne vas quand même pas comparer la résistance de ces déportées à votre marche pour le droit à l’avortement, intervient Roman, choqué.
— Tu me crois assez bête pour mettre le PIS et Ravensbrück sur le même plan ? lui répond-elle du tac au tac en polonais. Le contexte n’a rien à voir, bien sûr. Mais que ces Résistantes aient eu le courage de manifester dans un lieu où elles n’avaient que le droit de mourir, moi je trouve ça inspirant. Je me dis que nous, aujourd’hui, on n’a pas d’excuse pour être lâches. On doit défendre nos droits quand ils sont attaqués.
Écoutant la traduction de Janina, Irène se souvient des images de ces foules de femmes en noir, portant des parapluies.
Le noir, lui explique Janina, est une référence au temps où les pays voisins s’étaient partagé la Pologne, et où les femmes portaient le deuil de leur pays. Il est devenu le signe de ralliement de la marche noire, avec l’éclair rouge, qui symbolise la colère des Polonaises.
— Toi aussi tu es allée manifester ? s’étonne Roman.
— Bien sûr ! sourit Janina. J’ai acheté cette parka noire exprès.
Une ONG internationale avait déposé un projet de loi pour interdire l’avortement en Pologne. Ces catholiques intégristes, très proches du gouvernement, prétendent défendre le pays contre la décadence des valeurs morales. À travers eux, c’est la frange la plus radicale de l’Église qui accède au pouvoir.
— Ils sont xénophobes, misogynes et homophobes, résume Julka en anglais. Vous avez remarqué que ça va souvent ensemble ?
Elle se souvient de son émotion, en découvrant cet océan de parapluies noirs dans les rues de Varsovie. Elle n’avait jamais vu autant de femmes réunies, de tous les âges. Ce lundi d’octobre, c’était la première fois qu’elle manifestait. Julka ne s’intéresse pas beaucoup à la politique. Mais depuis la victoire des conservateurs, deux camps s’affrontent à coups de symboles, se disputant le drapeau national, l’héritage de l’insurrection de Varsovie et de Solidarność. Dans le lycée où elle enseigne, on leur impose de nouveaux contenus pédagogiques et on les encourage à combattre « l’idéologie de genre ». Le gouvernement offre cinq cents zlotys à partir du deuxième enfant ; cette mesure populaire lui permet d’imposer son programme liberticide et conservateur. À peine élu, il a pris le contrôle des médias publics, s’est attaqué au Tribunal constitutionnel et au droit reproductif. Alors Julka et ses amies se sont habillées de noir et elles sont descendues dans la rue.
Sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers de femmes postaient des selfies endeuillés, avec le hashtag #czarnyprotest. Elles ont été près de deux cent mille à manifester dans toute la Pologne. On n’avait pas vu une telle mobilisation depuis Solidarność. Même sa babcia est venue marcher avec elles. Elles étaient si nombreuses, leur colère enflait comme une vague. Julka avait le sentiment que rien ne pourrait l’arrêter. À côté d’elle, une fille a lâché dans l’air deux baudruches à l’effigie du président Duda et de Jaroslaw Kaczynski. Elle les a regardés monter dans le ciel, gesticulants et ridicules, rétrécissant jusqu’à disparaître. Ce jour-là, elle avait le sentiment d’assister au début d’une révolution. Que cette foule se réveillait d’un long sommeil et se souvenait qu’elle était puissante. Elle s’enivrait de chants, de rires et de peintures de guerre.
Plus tard, un journaliste lui a tendu un micro et Julka a dit : Je manifeste pour continuer à vivre dans le pays où je suis née. Parce que mon corps n’appartient qu’à moi. Pas à l’Église, ni à Monsieur Kaczynski.
Sa réponse a été diffusée sur une chaîne de télévision privée.
— Ça a fâché mon père, sourit Julka. Il nous reproche de manquer de diplomatie.
— Je trouve qu’il n’est pas nécessaire de provoquer les gens, répond Roman. Tu oublies de préciser que vous manifestiez en détournant les slogans de Solidarność et le symbole de l’Armée de l’intérieur…
La conversation se poursuit en anglais, que tous deux parlent couramment, bien qu’Agata semble parfois avoir du mal à suivre. De temps en temps, Janina se penche pour lui traduire une phrase.
— C’est aussi notre histoire, que je sache. Dans ce pays, on ramène tout au passé. Mais quand les femmes y font référence, tout le monde est scandalisé.
— Tu crois vraiment que pour défendre le droit d’avorter, tu as besoin de convoquer l’Armée de l’intérieur ? la coupe son père avec agacement. Quel est le rapport ?
— Le rapport, c’est de refuser que d’autres contrôlent notre vie. Que ce soient les nazis, les communistes ou les curés. Toi, tu ne supportais pas qu’on décide de ta vie à ta place. On veut la même liberté.
— Tu ne peux pas réduire ça à une question de liberté, objecte son père. Si l’Église s’oppose à l’avortement, c’est au nom du caractère sacré de la vie. C’est son rôle, il est injuste de le lui reprocher. Moi, j’ai grandi sous le communisme. Je sais ce que je dois à l’Église. Ta génération l’a oublié.
— Papa, l’Église dont tu parles défendait les gens contre les abus de pouvoir de l’État. Aujourd’hui, elle soutient le pouvoir ! s’écrie la jeune fille.
— Irena n’est pas venue nous écouter nous disputer. D’ailleurs vous avez gagné, le gouvernement a fait marche arrière. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Maintenant, je vous propose de nous restaurer !
Ils vont s’asseoir dans la salle à manger moderne au mobilier minimaliste. Le soleil illumine les murs blancs, les grandes toiles abstraites aux couleurs vives.
Dans la lumière chaude, le visage d’Agata est pensif.
À la fin du repas, elle s’adresse en anglais à son fils :
— Tu es injuste avec Julka. Pardonnez-moi, Irena, c’est plus facile pour moi de dire cette chose en polonais.
Janina se rapproche pour traduire ses paroles à Irène :
— Quand je regarde les photos de Solidarność, je ne vois que des hommes. Pourtant, nous étions nombreuses à soutenir le syndicat. Sans nous, qui aurait trouvé les planques et les vivres ? Qui aurait relu et imprimé les articles pour les faire passer à la presse étrangère ? Mais tu vois, on nous a effacées de l’histoire. Quand j’avais l’âge de Julka, j’étais fière d’appartenir à un pays où les femmes combattaient comme les hommes. Ça ne me dérangeait pas de rester en retrait. Mais peut-être qu’à force de préférer l’ombre, on s’est habituées à ne pas compter. Et que les hommes ont pris l’habitude d’ignorer nos besoins, nos désirs. Roman, si tu venais marcher avec nous, tu verrais d’anciennes Résistantes défiler avec leurs médailles. Tu les entendrais crier : « On ne s’est pas battues pour que nos petites-filles soient privées de leurs droits. »
Dans sa voix, Irène entend la révolte de Sabina. Sa tendresse pour les nouvelles générations, sa vigilance.
Esquivant l’attaque, Roman va chercher le dessert. Julka en profite pour embrasser sa grand-mère.
— Je ne peux pas avoir d’enfant, c’est mon grand chagrin, murmure Janina. Mais je pense qu’on ne devrait forcer aucune femme à être mère.
Irène est touchée par sa droiture, la pudeur avec laquelle elle confie cette douleur.
Elle ne peut envisager sa vie sans Hanno.
Elle regarde ces trois femmes à des âges différents de la vie, qui aiment leur pays avec rage, avec espoir. Elle imagine Wita et Sabina, assises près d’elles.