VI
Elle habitait rue d’Assas et quand j’ai sonné au deuxième à gauche comme c’était indiqué en bas, je me suis trouvé devant une petite dame qui avait de la gaieté dans ses yeux et qui était pimpante pour son âge, malgré les rides du visage et surtout la peau du cou, qui n’était plus de première qualité. On ne pouvait pas dire quelle était une petite vieille, ce n’était pas une expression qui venait à l’esprit quand on la voyait. Elle portait un pyjama rose et des chaussures à hauts talons et avait une mèche acajou coupée tout droit au milieu du front qu’elle touchait du doigt en me regardant, comme pour jouer. Il y avait à l’intérieur un disque de monsieur Charles Trenet qui tournait, c’était Mamselle Cléo, j’ai reconnu, c’est une chanson qui se fait encore entendre.
— Vous désirez ?
— Mademoiselle Cora Lamenaire.
Elle a ri, en jouant avec sa mèche.
— C’est moi. Évidemment, ça ne vous dit rien, ce n’est pas de votre âge.
J’étais étonné. Je voyais bien qu’elle n’était pas de mon âge et je ne voyais pas le rapport.
— Vous n’étiez pas encore né, dit-elle, et là non plus, je n’ai pas saisi.
Je lui ai tendu la corbeille de fruits confits de Nice.
— On m’a chargé de vous remettre ça.
— De la part de qui ?
— Vous avez appelé plusieurs fois S. O. S. Bénévoles. Vous avez pensé à nous, c’est gentil, alors on a pensé à vous.
Elle m’a regardé comme si je me moquais d’elle.
— Mais je n’ai jamais appelé S. O. S. ! Jamais ! En voilà des idées ! Pourquoi voulez-vous que j’appelle S. O. S. ?
Elle n’était pas contente.
— Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui a besoin de secours ? Non mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Et puis elle s’est pointée.
— Ah, je sais ! Je n’ai pas appelé S. O. S., j’ai appelé monsieur Salomon Rubinstein et…
— C’est le même standard, dis-je. Et il répond parfois lui-même, quand c’est son plaisir !
— C’était personnel. Je voulais savoir s’il est encore en vie, c’est tout. J’ai pensé à lui un soir, et je me suis demandé s’il était encore là. Alors, j’ai téléphoné pour avoir de ses nouvelles.
Je ne comprenais plus rien. Monsieur Salomon m’avait dit qu’il ne la connaissait pas. Il avait même eu un trou de mémoire et s’était tapoté le front pour se rappeler son nom.
— C’est lui qui m’envoie cette jolie corbeille ?
Monsieur Salomon m’avait prié de garder l’anonymat. Quand il faisait pleuvoir ses bienfaits, il ne cherchait pas les remerciements. Il aimait faire plaisir, faire entrer un petit rayon de soleil dans la vie des gens chez qui elle n’était pas rose. Un billet de vacances tout compris à une personne qui n’avait jamais vu la mer, un joli transistor par-ci par-là, et j’ai même livré une télé à un vieux monsieur qui n’avait plus de jambes et dont on lui avait dit beaucoup de tristesse. Chuck était très intéressé par ces largesses. Pour lui, le roi Salomon faisait du remplacement, de l’intérim. Intérim : espace du temps pendant lequel une fonction est remplie par un autre que le titulaire. C’est dans le petit Larousse. Pour Chuck, le roi Salomon fait du remplacement et de l’intérim, vu que le titulaire n’est pas là et il se venge de lui en Le remplaçant, pour Lui signifier ainsi son absence. J’avais essayé de ne pas continuer cette conversation avec Chuck, on ne sait jamais ce qu’il va vous sortir, et des fois ça vous affole complètement, ses trucs. Pour lui, le roi Salomon faisait de l’intérim pour donner une leçon à Dieu et Lui faire honte. Pour monsieur Salomon, Dieu aurait dû s’occuper des choses qu’il ne s’occupait pas et comme monsieur Salomon avait des moyens, il faisait de l’intérim. Peut-être que Dieu, en voyant qu’un autre vieux monsieur faisait pleuvoir ses bontés à Sa place serait piqué au vif, cesserait de se désintéresser et montrerait qu’il peut faire beaucoup mieux que le roi du prêt-à-porter, Salomon Rubinstein, Esq. Voilà comment Chuck expliquait la générosité de monsieur Salomon et sa munificence. Munificence : disposition qui porte aux libéralités. Je m’étais bien marré à l’idée que monsieur Salomon faisait des signaux lumineux à Dieu et essayait de Lui faire honte. Après quoi, Chuck traita le roi Salomon de Harein al-Rachid à la manque. Se prononce aussi Haroun al-Rachid, il fut un héros des contes des Mille et Une Nuits et était aimé pour sa munificence.
— Il veut être aimé, ce vieux schnock.
Voilà ce que Chuck m’a sorti à propos du roi Salomon et de ses cadeaux. Moi, tout ce que je voyais c’était un très vieil homme qui pensait aux autres, vu qu’il ne restait plus grand-chose de sa vie et de lui-même. J’étais donc là devant cette petite dame qui voulait savoir si c’était monsieur Salomon Rubinstein en personne qui lui avait envoyé la corbeille de fruits confits de Nice et je ne savais pas comment m’en tirer, vu que celui-ci désirait rester incognito dans son intérim.
— Je vous ai demandé si c’était monsieur Salomon qui…
— Non, pas vraiment, nous aimons faire un petit signe d’amitié de la part de notre association.
Là, elle a compris.
— Ah, je vois, c’est de la publicité, dit-elle.
Elle devait pourtant savoir qu’on était bénévoles et qu’on n’avait pas de publicité à nous faire. On n’était pas aussi célèbres que S. O. S. Amitié mais on recevait des centaines d’appels et monsieur Salomon était reconnu d’utilité publique. Il avait même fait encadrer un diplôme de remerciements de la Ville de Paris et avait aussi les meilleurs témoignages de province.
Je lui ai expliqué tout ça un peu et j’ai remarqué qu’elle me regardait très attentivement mais pas comme quelqu’un qui écoute. C’était bizarre. Elle paraissait m’étudier en détail, les épaules, le nez, le menton, toute la gueule, quoi, et soudain elle a fermé les yeux, elle a mis la main sur son cœur et elle est restée comme ça un bon moment. Après, elle a poussé un grand soupir et elle est redevenue normale. Je ne voyais pas pourquoi je lui avais fait cet effet.
— Entrez, entrez.
— Non, merci, je ne peux pas stationner, je n’ai pas mis le drapeau noir.
— Quel drapeau noir, mon Dieu ?
— Je suis taxi.
Et la voilà encore qui part faire le tour de mon visage. C’était comme si elle hésitait entre mon nez, mes yeux et ma bouche et elle est devenue triste, comme si quelque chose manquait.
— Vous en faites des métiers ! Taxi, S. O. S., et quoi encore ?
— J’ai fait surtout du bricolage et du dépannage et puis ça a pris des proportions. Monsieur Salomon s’est adressé à moi parce qu’il lui faut quelqu’un pour livrer à domicile.
Elle avait posé la corbeille de fruits confits sur la table, à côté d’une danseuse gitane d’Espagne qui montrait ses dentelles.
— Alors, ce n’est pas monsieur Salomon qui m’envoie ça ? Vous êtes sûr ?
— Il y a toujours une carte pour dire d’où ça vient.
La carte était épinglée à la cellophane derrière et mademoiselle Cora l’a vite trouvée. Tout ce que ça disait c’était S. O. S. en caractère d’imprimerie. Monsieur Salomon l’avait mise là lui-même. S. O. S.
Mademoiselle Cora a laissé tomber la carte sur la table. Elle paraissait dégoûtée.
— Quel vieux chameau ! C’est parce que je lui ai sauvé la vie comme Juif, sous l’occupation. Il n’aime pas s’en souvenir.
Je ne voyais pas comment monsieur Salomon pouvait en vouloir à quelqu’un qui lui avait sauvé la vie comme Juif et pourquoi il en voulait tellement à cette personne qu’il lui envoyait même des fruits confits de Nice sans dire son nom. Il devait y avoir de vieilles salades entre eux, sans quoi monsieur Salomon ne m’aurait pas délégué de sa part incognito et il n’aurait pas fait celui qui connaissait à peine cette dame. J’allais partir mais elle a insisté pour que je reste un peu, histoire de boire un verre de cidre, que je n’apprécie pas, et qu’elle est allée chercher à la cuisine dans une carafe avec deux verres sur le plateau. On s’est assis et on a parlé un peu. Je ne savais pas si elle m’avait demandé de m’asseoir pour la compagnie parce qu’elle se sentait seule, je ne pense pas qu’elle était dans le besoin de ce côté-là, vu que l’appartement était vraiment bien et qu’elle ne devait pas manquer de moyens. On trouve toujours à qui parler quand on a des moyens. Elle s’était assise sur un pouf blanc, sorte de siège capitonné bas et large, et elle est d’abord restée un moment le verre de cidre à la main à m’observer attentivement, comme elle l’avait déjà fait, en jouant avec sa mèche, avec un drôle de petit sourire et sans se gêner de me détailler ainsi, parce qu’à son âge elle pouvait se permettre. C’est là que j’ai compris brusquement que je devais lui rappeler quelqu’un et je me suis souvenu aussi que lorsque j’avais rencontré monsieur Salomon la première fois et qu’il m’avait invité au café il avait paru étonné, comme si j’avais une gueule qui l’avait frappé pour des raisons à lui. Je buvais mon cidre pendant que mademoiselle Cora me dévisageait et souriait pensivement à une idée qu’elle avait en tête et je n’aime pas le cidre du tout mais il faut être correct. Après trois bonnes minutes où je commençais à me dire enfin quoi merde, elle m’a demandé si je connaissais monsieur Salomon depuis longtemps et s’il m’avait parlé d’elle, et quand j’ai nié, elle parut pas contente du tout, comme si elle n’avait pas d’importance. Elle m’a dit qu’elle avait été chanteuse réaliste, comme ça s’appelait autrefois, quand on chantait autrement qu’aujourd’hui. La chanson réaliste est un genre qui demande beaucoup de malheurs, parce que c’est un genre populaire. C’était surtout à la mode au début du siècle, quand il n’y avait pas la sécurité sociale et qu’on mourait beaucoup de misère et de la poitrine, et l’amour avait beaucoup plus d’importance qu’aujourd’hui car il n’y avait ni la voiture, ni la télé, ni les vacances, et lorsqu’on était enfant du peuple, l’amour était tout ce qu’on pouvait avoir de bien.
— Après, il y a eu encore Fréhel et Damia, dans les années vingt et trente, et surtout Piaf, bien sûr, qui venait vraiment de la rue et avait le cœur comme au temps des cousettes et des marlous. J’étais dans cette tradition, tiens, écoute…
Elle m’a tutoyé. Après, elle s’est levé et elle est allée mettre un disque, Soupirs Barbes, et c’était bien sa voix. Je voyais qu’elle était contente de s’entendre. J’en ai eu pour une bonne demi-heure. Dans Soupirs Barbès, elle était tuée à coups de surin par son julot parce qu’elle avait rencontré un fils de famille qui voulait la sauver du trottoir ; dans La Lionne, c’est elle au contraire qui le tuait pour sauver sa fille du même trottoir. Il n’y avait que des putes malgré elles, là-dedans, ou des filles mères qui sont répudiées et se jettent dans la Seine avec leur nouveau-né, pour se sauver du déshonneur. Je ne savais même pas que ça avait existé, des temps pareils. Ce qui m’a le plus ému, c’est L’Archiduc, où une môme se retire dans un claque par désespoir d’amour et, Encore une, où les amants dansent la dernière java ensemble, avant d’être tués par un caïd du milieu. J’avais envie de me lever et d’arrêter le disque, on n’a pas idée d’avoir des malheurs pareils, alors que ce n’est pas le choix qui manque. Il y avait aussi beaucoup d’hôpitaux dans ces chansons, quand ce n’est pas le bagne, la guillotine ou les Bat’d’Af. Elle me regardait toute heureuse, mademoiselle Cora, pendant qu’on écoutait, je sentais que c’étaient ses meilleurs moments et qu’elle était contente d’avoir encore un public. Je lui ai demandé si elle chantait toujours et elle m’a expliqué que c’était un genre qui était passé de mode, parce qu’aujourd’hui ce sont de vieux malheurs d’autrefois, il faudrait en trouver de nouveaux, mais les jeunes n’ont plus l’inspiration et ce sont maintenant les jeunes qui commandent, surtout dans la chanson. Et puis de toutes les façons elle était maintenant trop vieille.
— Ça dépend de ce qu’on entend par vieux ou vieille, mademoiselle Cora. Monsieur Salomon va sur ses quatre-vingt-cinq ans et il est encore là, vous pouvez me croire.
Je ne disais pas ça pour être poli, elle tenait bien le coup, comme présentation. Rien qu’à la voir marcher, on ne lui aurait pas donné plus de soixante-cinq piges, on sentait qu’elle était encore femme et qu’elle gardait son assurance féminine. Quand une femme a été très courue dans sa jeunesse, ça lui reste, ça lui laisse de l’assurance. Quand elle se déplaçait, une main sur la hanche, on voyait qu’elle ne s’était pas encore déshabituée. Elle avait gardé la même idée de son corps, c’est ce qu’on appelle avoir le moral, elle se souvenait encore bien d’elle-même, mademoiselle Cora. J’ai regardé un peu autour de moi pendant qu’elle rangeait les disques mais il y avait trop de trucs de toutes sortes, de babioles et d’objets qui ne servent à rien sauf à être là et je n’ai rien pu voir sauf les photos sur les murs où il n’y avait que des célébrités historiques. J’ai reconnu Joséphine Baker, Mistinguett, Maurice Chevalier, Raimu et Jules Berry. Elle a remarqué que je m’intéressais et elle m’a présenté les autres, Dranem, Georges Milton, Alibert, Max Dearly, Mauricet et encore quelqu’un. Je lui ai expliqué que j’allais souvent à la cinémathèque où le passé est bien conservé et reconstitué, ce qui est une bonne chose pour les célébrités. L’appartement était tout blanc, sauf là où il était rose et était plutôt gai, malgré toutes ces personnes disparues sur les murs. J’étais déjà là depuis une bonne heure et on n’avait plus rien à se dire. Mademoiselle Cora est allée porter le plateau à la cuisine, et j’ai jeté un coup d’œil dans la chambre voisine où il y avait un lit couvert de soie rose avec une espèce de grand polichinelle noir et blanc, couché d’un côté comme pour laisser de la place à côté de lui. C’était curieux qu’elle n’ait pas de petit chien. On voit souvent dans la rue de vieilles dames avec un tout petit chien parce que plus on est petit et plus on a besoin de quelqu’un. Il y avait d’autres poupées ici et là et un grand ours koala dans un fauteuil comme en Australie où ils mangent des feuilles d’eucalyptus et sont très connus.
— C’est Gaston.
Mademoiselle Cora était revenue et j’étais un peu gêné d’avoir regardé dans sa chambre mais au contraire, elle était toute contente.
— C’est Gaston, mon vieux polichinelle. On me l’a offert en 1941, après un gala à Toulon. Ça fait un bout de temps et parfois il faut le rhabiller de neuf.
Elle s’était mise encore à me regarder bizarrement, comme tout à l’heure, en jouant avec sa frange.
— Tu me rappelles quelqu’un, dit-elle, et elle a eu un petit rire gêné et est revenue s’asseoir sur le pouf.
— Assieds-toi.
— Il faut que je parte.
Elle ne m’écoutait pas.
— Tu n’as pas un physique d’aujourd’hui… Tu t’appelles comment, au fait ?
— Jean.
— Tu n’as pas un physique d’aujourd’hui, Jeannot. T’as une vraie petite gueule d’autrefois. Même que ça fait de la peine de te voir avec des jeans et un polo. Les Français ne se ressemblent plus. Ils n’ont plus l’air populaire. Toi, c’est encore la rue, la vraie, celle des faubourgs. On te regarde et on se dit tiens, il y en a un qui a réchappé.
— Réchappé à quoi, mademoiselle Cora ?
Elle a eu un mouvement d’épaules.
— Je ne sais pas, moi. Il n’y a plus de vrais mecs, aujourd’hui. Même les truands, ils ont des têtes d’hommes d’affaires.
Elle soupira. J’étais debout, j’attendais pour partir, mais elle m’avait perdu de vue. Elle rêvait, mademoiselle Cora, en turlupinant sa frange. Elle était partie dans une de ses chansons réalistes, avec des apaches et des trottoirs. Mais je comprenais ce qu’elle voulait dire, pour ma gueule. Comme cinéphile, je connaissais. J’avais vu Casque d’Or et Les Enfants du Paradis et Pépé le Moko. C’est curieux à quel point je peux ne pas me ressembler.
— Mademoiselle Cora…
Elle ne voulait pas que je parte. Il y avait une boîte de chocolats sur la commode et elle s’est levée pour m’en offrir. J’en ai pris un et elle a insisté pour que j’en prenne encore et encore.
— Je n’en mange jamais. Dans mon métier, il faut garder la ligne. C’est la mode rétro, maintenant, alors je vais peut-être faire une tournée en province. Il en est question. Les jeunes s’intéressent à l’histoire de la chanson. Prends-en encore un.
Elle en a pris un, elle aussi, en riant.
— Vous avez tort de vous priver, mademoiselle Cora. Il faut profiter de la vie.
— Il faut que je garde la ligne. C’est pas tellement pour le public, c’est pour moi-même. C’est déjà assez d’être une femme outragée.
— Comment, outragée ?
— Les outrages des ans, dit-elle, et on a ri, tous les deux, et elle m’a accompagné à la porte.
— Reviens me voir.
Je suis revenu. Je sentais qu’elle était sans personne, ce qui est souvent le cas quand on a été quelqu’un et qu’on ne l’est plus. Il fallait toujours boire du cidre avec elle et elle me parlait de ses succès, s’il n’y avait pas eu la guerre et l’occupation, elle aurait été une gloire nationale, comme Piaf. Elle me faisait écouter ses disques et c’est une bonne façon de se parler quand on n’a rien à se dire, ça vous donne tout de suite quelque chose en commun. Je me souviens d’une chanson de Monsieur Robert Maleron, musique de Juel et Marguerite Monnot, car il ne faut pas oublier ceux qui vous donnent leur talent. Pendant que le disque tournait, mademoiselle Cora chantonnait elle-même pour l’accompagner avec plaisir :
Il avait un air très doux
Des yeux rêveurs un peu fous
Aux lueurs étranges Comme bien des gars du Nord
Dans les cheveux un peu d’or,
Un sourire d’ange…
Mademoiselle Cora me souriait en chantant comme si c’était moi le gars en question, mais on fait toujours ça pour son public.
Il avait un regard très doux,
Il venait de je ne sais où…
Elle me souriait, mais je savais bien que ce n’était pas personnel, sauf que j’étais un peu gêné quand même.
Une fois, elle m’a demandé :
— Et le roi Salomon ? Tu es sûr que c’est pas lui qui t’envoie ? Il aime faire des cadeaux, à ce qu’il paraît !
— Non, mademoiselle Cora, je viens tout seul.
Elle but un peu de cidre.
— Il va avoir quatre-vingt-cinq ans bientôt, celui-là.
— Oui. C’est quelque chose.
— Il ferait bien de se dépêcher.
Je ne voyais pas pourquoi monsieur Salomon devait se dépêcher, à son âge. Il avait au contraire intérêt à ne pas se presser. Je l’aimais beaucoup et je voulais le voir en vie aussi longtemps que possible.