XXVI
Ça a été comme ça pendant trois semaines. Chaque fois je me disais que c’était la dernière fois, mais ce n’était pas possible. Je m’enfonçais de plus en plus dans l’impossible. Elle ne me posait plus de questions, on ne se parlait presque pas, et elle voyait bien que je n’avais pas besoin d’une maman.
Je dormais chez Aline presque tous les soirs. Elle avait des cheveux qui devenaient un peu plus longs à ma demande. On se parlait peu, on n’avait pas à se rassurer. J’étais avec elle tout le temps même quand je la quittais. Je me demandais comment j’avais pu vivre avant si longtemps sans la connaître, vivre dans l’ignorance. Dès que je la quittais elle grandissait à vue d’œil. Je marchais dans la rue et je souriais à tout le monde, tellement je la voyais partout. Je sais bien que tout le monde crève d’amour car c’est ce qui manque le plus, mais moi j’avais fini de crever et je commençais à vivre.
J’ai même amené chez Aline quelques affaires. Peu à peu, pour ne pas lui faire peur. D’abord la brosse à dents, parce que c’est ce qu’il y a de plus petit. Un slip, une chemise, elle n’a rien dit non plus. Alors j’ai plongé et j’ai amené toute une valoche. Je crevais de peur en entrant avec ma valoche à la main, c’était vraiment du culot, et je me suis arrêté tout con sur le palier quand elle a ouvert la porte et je devais avoir un air tellement angoissé qu’elle a ri. La nuit elle avait des seins petits comme s’ils venaient de naître. Parfois quand je restais cinq ou six heures à la tenir contre moi, elle me disait :
— Tu as un physique qui s’est trompé de client.
Je pliais le bras et je lui faisais toucher mes muscles.
— Sens ça. Un vrai dur, non ?
— Tu as raison, Jeannot Lapin. Pour vivre heureux, vivons cachés.
C’était la seule fille que je connaissais qui ne mettait pas tout de suite la musique en rentrant, on pouvait vraiment être avec elle. Avec les autres, c’était tout de suite un disque ou la radio, et il y en avait même avec des stéréos qui vous tombaient dessus de tous les côtés. Il y avait des livres partout chez elle et même une encyclopédie universelle en douze volumes. J’avais envie mais je ne voulais pas avoir l’air de m’intéresser à autre chose.
J’ai réduit mademoiselle Cora à une ou deux fois par semaine, pour la déshabituer. J’aurais dû le dire plus tôt à Aline, ça ne pouvait pas être une question de jalousie entre femmes. Elle me laissait toujours la clé sous le paillasson. Une nuit, revenant de chez mademoiselle Cora, je l’ai réveillée. Je me suis assis sur le lit sans la regarder.
— Aline, je me suis embarqué dans une histoire d’amour avec une personne qui va sur ses soixante-cinq ans et je ne sais pas comment m’en sortir…
J’ai dit tout de suite l’âge parce que je ne voulais pas qu’elle soit jalouse.
— Mais si c’est une histoire d’amour…
— C’est une histoire d’amour en général, pas avec elle.
— Par pitié ?
— Ah non, je ne suis quand même pas un salaud. Par amour, il y a des choses que je ne peux pas admettre, que je ne peux pas accepter, quand ça vous fait devenir vieux et seul… J’ai fait ça par indignation, dans le mouvement, et maintenant je ne sais plus comment m’en sortir. Quand je ne la revois pas un jour ou deux, elle s’affole… Elle va croire que je la laisse tomber parce quelle est vieille alors que c’est le contraire et que je ne la laisse pas tomber parce qu’elle est vieille…
Aline s’est levée et elle a fait trois fois le tour de la chambre en me jetant parfois des regards et puis elle est venue se recoucher.
— Ça dure depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas. Il faudrait chercher dans ton encyclopédie universelle.
— Ne fais pas le drôle !
— Alors là, je te jure Aline, si je pouvais me faire rire en ce moment, j’irais trouver les mecs qui donnent des bourses pour ça. Les bourses de la Vocation, ça s’appelle.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Bon, si tu me dis que c’est toi ou elle…
— Ne compte pas sur moi. C’est trop facile. Qui c’est ?
— Une ancienne chanteuse. Cora Lamenaire.
— Ça ne me dit rien.
— Évidemment, c’est d’avant-guerre.
— Quand est-ce que tu l’as vue pour la dernière fois ?
J’ai pas répondu.
— Quand ?
— J’en sors.
— Eh bien, dis donc, ça a l’air d’aller de ce côté-là.
— Ne sois pas vache, Aline. Si tu me foutais dehors et adieu, je comprendrais, mais ne sois pas vache.
— Excuse-moi.
— Tu fais comme si je te trompais avec une autre femme. C’est pas ça du tout.
— Parce qu’elle ne compte plus, ce n’est plus une femme ?
J’ai attendu un moment. Puis je lui ai demandé :
— Tu as déjà entendu parler des espèces menacées ?
— Ah bon, parce que c’était écologique ?
— Ne sois pas vache, Aline. Ne sois pas vache. J’ai même failli aller en Bretagne, tu sais, où ils ont la marée noire. L’autre. Mais il fallait être par groupe de trente, tandis que là…
Elle ne me quittait pas des yeux. Je n’ai encore jamais été autant dans un regard de femme.
— Comment est-elle ?
— Ça se voit pas trop. Bien sûr, ça dépend comment on regarde. Si t’as l’œil méchant… Si tu as l’œil qui cherche, tu trouves toujours. Il y a les rides, le flétri et le flasque, ça pendouille… C’est la pub qui fait ça…
— La pub ?
— La pub. Les bonnes femmes ont toutes la pub sur le dos. Il faut qu’elles aient les plus beaux cheveux, la plus belle peau, la meilleure fraîcheur… Je ne sais pas, moi. Mademoiselle Cora, si tu ne la cherches pas trop ou si tu oublies son ardoise…
— Quelle ardoise, bon Dieu ?
Je me suis levé et je suis allé prendre le dictionnaire sur la bibliothèque. J’ai trouvé le mot du premier coup comme un champion et j’ai lu :
— Ardoise : compte de marchandises, de consommations prises à crédit. Il est très endetté, il a des ardoises partout. Couleur bleutée, cendrée de cette pierre… Tu vois ? Mademoiselle Cora est très endettée. Soixante-quatre piges et même davantage, je crois qu’elle triche un peu. Alors, avec la couleur bleutée, cendrée de cette pierre… C’est lourd à porter. La vie lui a ouvert un compte, et ça s’est accumulé.
— Et tu essayes de la rembourser ?
— Je ne sais pas, Aline, ce que j’essaye. Ça vaut peut-être mieux. Des fois, il me semble que c’est la vie qui s’endette contre nous et ne veut plus rembourser…
— Qui s’endette envers nous, pas contre nous.
— Chez nous au Québec on dit contre nous.
— Tu es du Québec, maintenant ?
— Je suis des Buttes-Chaumont, mais c’est quand même un autre langage au Québec. Va voir Eau chaude, eau frette à la Pagode, rue de Babylone, ça se donne en ce moment, tu verras qu’il y a encore des possibilités. On peut encore parler autrement. C’est seulement pour t’expliquer que la vie fait des dettes contre toi et tu attends toujours qu’elle vienne te rembourser et…
— … et ça s’appelle rêver.
— … et puis il y a un moment, comme avec mademoiselle Cora, où tu commences à sentir que c’est trop tard, que la vie ne va jamais te rembourser, et c’est l’angoisse… C’est ce que nous appelons l’angoisse du roi Salomon, à S. O. S…
J’étais debout près de la bibliothèque et j’étais à poil, sauf que je suis à poil même quand je suis habillé, vu qu’il n’y a rien à se mettre. Elle s’est encore levée, Aline, elle a fait trois fois le tour de la chambre, les bras croisés, et elle s’est arrêtée devant moi.
— Et c’est toi qui essayes de rembourser mademoiselle… comment déjà ?
— Cora. Cora Lamenaire. Moi c’est Marcel Kermody.
J’ai rigolé pour la faire rire.
— Et c’est toi qui essayes de rembourser mademoiselle Cora parce que la vie s’est endettée envers elle et qu’à soixante-cinq ans il ne faut plus s’attendre qu’elle la rembourse ?
— Faut essayer, quoi. Ça fait six mois que je suis bénévole à S. O. S., c’est la conscience professionnelle.
Elle a attendu un moment en regardant mon visage dans tous ses détails.
— Et maintenant tu sens que tu es allé trop loin et tu te demandes comment tu vas t’en sortir ?
— Remarque, je sais que c’est seulement pour un moment. Elle sait que je suis un voyou et que je vais la laisser tomber. C’est un répertoire comme ça.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Quel répertoire ?
— C’est toujours comme ça, dans la chanson réaliste. Elle a surtout été une chanteuse réaliste, mademoiselle Cora. Elle m’a dit elle-même que ça finit toujours mal dans ces chansons-là. C’est le genre qui veut ça. Ou bien elles se foutent dans la Seine avec leur nouveau-né, ou bien c’est leur jules qui joue du couteau et les surine avec son eustache, ou c’est la guillotine, les poumons et le bagne ou tout à la fois. Y a rien à faire, y a qu’à chialer.
— Merde, tu me fous le cafard.
— Il n’y a pas de raison, on a changé de chansons, maintenant, on ne chante plus les mêmes.
Elle m’a regardé encore plus.
— Dis donc, toi aussi tu joues pas mal du couteau…
— C’est pour rire.
Je crois que c’est à partir de ce « pour rire » qu’on a commencé à se comprendre vraiment. On n’en a plus reparlé, cette nuit-là. On n’a plus parlé du tout, de rien. Le silence. Mais ce n’était plus le même. Pas celui que je connaissais bien, un silence qui gueule. C’était un nouveau. D’habitude, quand je me réveille la nuit, ça recommence à gueuler, et j’essaye de me rendormir aussi vite que je peux. Mais cette nuit-là, avec Aline, je me réveillais exprès pour ne pas perdre une minute. Chaque fois que je m’endormais c’était comme si on me volait. Je me disais que c’était peut-être une nuit comme ça à titre exceptionnel et qu’on ne pouvait pas compter là-dessus. Je me disais que c’était seulement une nuit qui avait eu de la veine et qu’il ne fallait pas croire que c’était arrivé. C’est ce qu’on appelle les phantasmes ou fantasmes, car le dictionnaire vous permet de choisir. Je me suis même levé et j’ai allumé pour être sûr. Phantasme : effort d’imagination par lequel le moi cherche à échapper à la réalité.
— Qu’est-ce que tu cherches, Jean ?
— Fantasme.
— Et alors ?
— Je suis heureux.
Elle attendit que je revienne près d’elle.
— Évidemment, je sais, je comprends, mais il ne faut pas avoir peur.
— Je n’ai pas l’habitude. Et puis j’ai un ami, monsieur Salomon, le roi du pantalon, qui m’a foutu son angoisse, la futilité ecclésiastique, la poussière et la poursuite du vent. Chez lui, ça se comprend, vu qu’à quatre-vingt-quatre ans ça soulage de cracher dans la soupe, c’est philosophique. C’est ce que Chuck appelle se réfugier sur les sommets philosophiques et l’on jette alors sur toutes choses du bas monde un regard puissant. Mais c’est pas vrai. Il aime tellement la vie, monsieur Salomon, qu’il est même resté quatre ans dans une cave noire aux Champs-Élysées pour ne pas la perdre. Et quand tu es heureux, mais alors ce qu’on appelle heureux, tu as encore plus peur parce que tu n’as pas l’habitude. Moi je pense qu’un mec malin il devrait s’arranger pour être malheureux comme des pierres toute sa vie, comme ça il n’aurait pas peur de mourir. Je n’arrive même pas à dormir. C’est le trac. Bon, on est heureux, c’est quand même pas une raison pour se quitter ?
— Tu veux un tranquillisant ?
— Je ne vais pas prendre un tranquillisant parce que je suis heureux, merde. Viens ici.
— La vie ne va pas te punir parce que tu es heureux.
— Je ne sais pas. Elle a l’œil, tu sais. Un mec heureux, ça se remarque.
Le lendemain, quand je suis allé voir mademoiselle Cora, c’est Aline elle-même qui a choisi les fleurs. Elle a composé le bouquet elle-même et me l’a donné et elle m’a embrassé de gaieté de cœur, sur les deux joues, rue de Buci, devant la boutique, et avec tant de tendresse dans les yeux que je me suis senti un bon petit.