XVII
Le Slush est un endroit où je vais une fois par semaine quand ce n’est pas plus et j’y connais tout le monde. Il y a des tas d’endroits comme ça partout et j’aurais mieux fiait d’en choisir un où je n’étais pas connu. Ça m’était égal de me faire sourire dessus parce que je venais là avec une personne qui aurait pu être ma mère et même plus, c’était plutôt pour mademoiselle Cora que j’étais embêté. Elle avait pris mon bras et elle s’est serrée un peu contre moi et il y a eu tout de suite une paumée au bar, la Cathy, qui a eu justement le sourire en question dont je vous parle. Cette conne était perchée sur un tabouret avec des mines de pute, alors qu’elle travaille à la boulangerie de son père, rue de Ponthieu. Elle a tellement reluqué mademoiselle Cora des pieds à la tête quand on est passé que ça aurait mérité une baffe, si j’étais son père. Elle a vraiment reluqué mademoiselle Cora comme si c’était interdit au-dessus de soixante ans et je me suis senti comme si j’entrais dans un sex-shop à l’envers. J’avais sauté Cathy peut-être trois ou quatre fois mais ce n’était pas une raison pour se comporter. On n’avait pas encore fini de passer, quand elle s’est tournée vers Carlos qui tient le bar et elle lui a murmuré des choses en nous suivant des yeux. Il y a des expressions dégueulasses comme « une tante de province » qu’on ne peut pas tolérer et c’était comme si je l’avais entendue.
— Excusez-moi, mademoiselle Cora.
Je l’ai décollée un peu et je me suis approché de Cathy.
— Ça ne va pas, non ?
— Mais… qu’est-ce qui te prend ?
— Oh ça va.
— Non mais dis donc !
— Je t’en foutrais, moi, une tarte de province !
Carlos se marrait et il y avait encore au bar deux ou trois mecquetons qui n’en étaient pas loin. J’aurais pu leur casser la gueule à tous, tellement je me sentais.
Ils ont cessé de rigoler, ils voyaient bien que j’avais besoin de quelqu’un, que je n’avais personne et qu’ils auraient pu faire l’affaire.
— Faut pas être vacharde, Cathy.
Je ne lui ai pas laissé le temps de répondre, quand on commence à se répondre, ce n’est jamais fini. J’ai rejoint mademoiselle Cora qui regardait l’affiche des Sex Pistols sur le mur des toilettes.
— Excusez-moi, mademoiselle Cora.
— C’est une amie ?
— Non pas du tout, on a seulement couché ensemble. Par ici.
— Je ne comprends plus les jeunes. Vous n’êtes plus les mêmes. On dirait qu’il n’y a plus de tremblements de terre, pour vous.
— C’est à cause de la pilule.
— C’est bien dommage.
— On ne va pas regretter les tremblements de terre, mademoiselle Cora.
Je l’ai mise au fond de la salle dans un coin, mais à la table voisine on a tout de suite commencé à chuchoter en regardant mademoiselle Cora.
— Je crois quelles m’ont reconnue, dit-elle.
— Vous vous êtes arrêtée de chanter quand, mademoiselle Cora ?
— Oh, on m’a encore vue à la télévision il y a dix-huit mois, dans le festival de la chanson réaliste. J’ai aussi fait un gala à Béziers, il y a deux ans. Je pense d’ailleurs que la chanson réaliste va revenir.
Je lui ai pris la main. Ce n’était pas personnel mais on ne peut pas prendre la main du monde entier.
Les trois nanas à la table voisine devaient se dire que j’étais avec mademoiselle Cora pour gagner ma vie, c’est la première chose qui vous vient à l’esprit quand on n’en a pas. On avait l’habitude de me voir là avec des mômes plutôt jolies et j’étais content pour mademoiselle Cora, parce qu’elle avait pris ainsi une bonne place. Je me suis répandu sur la banquette comme un seigneur et j’ai passé un bras autour de ses épaules. Elle s’est dégagée discrètement.
— Il ne faut pas, Jeannot. On nous regarde.
— Mademoiselle Cora… Il y avait une vedette de cinéma qui s’appelait Cora. Cora Lapercerie.
— Mon Dieu, mais comment sais-tu cela ? C’était il y a très longtemps, bien avant ta naissance.
— C’est pas une raison pour l’oublier. Si je pouvais, je me souviendrais de tout le monde, de tous les gens qui ont jamais vécu. C’est déjà assez vache sans ça.
— Sans quoi ?
— Sans qu’on vous oublie.
— Mon vrai nom était Coraline Kermody. Mais je l’ai changé en Lamenaire.
— Pourquoi ? C’est un joli nom, Kermody.
— Parce que ça sonne comme « cœur maudit » et mon père le répétait tout le temps, quand j’étais petite, à cause de ses ennuis de ce côté-là.
— Il était malade du cœur ?
— Non, mais ma mère n’a fait que le tromper et puis elle l’a quitté tout à fait. Il disait que c’était un nom prédestiné, Kermody. J’avais dix ans. Il se saoulait et il restait devant la bouteille à taper sur la table et à répéter « cœur maudit », « cœur maudit ». Ça m’a marquée. Je me suis dit qu’il y avait peut-être un mauvais sort sur nous, à cause de notre nom. Alors je me suis fait appeler Cora Lamenaire.
— Eh bien, vous auriez dû vous faire appeler Durand ou Dupont.
— Pourquoi donc ?
— Parce que c’est la même chose pour tout le monde, et Kermody ou Dupont, ou Durand, c’est du pareil au même. Il y avait un film formidable de Fritz Lang à la cinémathèque, Le Maudit.
— C’est un film d’amour ?
— Non, au contraire. Ça ne fend pas le cœur du tout. Mais ça revient au même. Moins on parle du cœur, mademoiselle Cora, et plus on dit tout ce qu’il y a à dire sur la question, quand vous voyez ce qui se passe. Il y a des choses qui brillent tellement par leur absence que le soleil peut aller se cacher. Je ne sais pas si vous avez vu cette photo du chasseur canadien qui lève son gourdin et le bébé phoque qui le regarde et attend le coup ? Vous savez, le sentimentalisme ?
Alors là elle a fait quelque chose qui m’aurait fait rougir s’il n’y avait pas eu autant de bruit qui diminuait tout. Elle a pris ma main et l’a portée à ses lèvres, elle l’a baisée, et puis elle l’a gardée contre sa joue. Heureusement que le disque était Love me so sweet de Stig Welder et on ne peut pas faire mieux pour l’émotion que ce disque-là, vu que la grosse caisse tape si fort qu’on ne peut ni penser ni sentir. Mademoiselle Cora gardait toujours ma main contre sa joue mais la seule chose que j’entendais c’était la grosse caisse. Celle de Stig Welder et pas la mienne.
— Mademoiselle Cora, si jamais j’arrive à me faire un nom, je vais me faire appeler Kermody. Marcel Kermody. Ça fait tête d’affiche.
— Et pourquoi pas Jean ?
— Parce que ça finit toujours par faire Jeannot Lapin.
Les lumières au Slush changent sans arrêt et on était tantôt dans le bleu, tantôt dans le violet, tantôt dans le vert, tantôt dans le rouge et mademoiselle Cora n’était plus seule là-dedans à avoir un visage tout couleurs, à cause du maquillage. Elle en avait trop mis. Un garçon est venu prendre la commande, elle a demandé du champagne sans hésiter et le garçon m’a regardé comme s’il voulait savoir ce que j’en pensais. Je lui ai cligné de l’œil avec un sourire du genre ce n’est pas moi qui paye, mon pote, et on s’est retrouvés avec une bouteille de Cordon rouge dans un seau de glace et c’était tout ce qu’il me fallait. Il y avait au moins la moitié des mecs et des nanas qui me connaissaient, là-dedans. C’est comme si je les entendais. Alors Jeannot, t’as trouvé un filon, à ce qu’il paraît. Ah je vous jure.
J’ai ôté mon blouson, tellement il faisait chaud. Je ne fume pas et j’ai voulu prendre une cigarette dans le paquet de mademoiselle Cora mais elle en a pris une, elle l’a allumée, elle me l’a placée entre les lèvres et ça m’était égal mais à soixante-cinq piges, c’est pas à faire. C’était le champagne.
— Ne crois pas que je t’ai oublié, Jeannot. Je m’occupe de toi. J’ai téléphoné à des producteurs et à des agents, je connais encore beaucoup de monde…
Ce qu’elle essayait de me dire c’est que je ne perdais pas mon temps avec elle. Elle ne s’arrêtait pas de me parler de mon physique, j’avais juste le magnétisme animal qui manquait au cinéma français. Elle ne s’arrêtait pas, et comme toutes les tables étaient les unes sur les autres, elle avait un public. Moi je m’en fous d’être comique, mais ce n’est pas du tout la même chose que d’être ridicule.
— Mademoiselle Cora, je ne vous demande rien.
— Je sais, mais il n’y a rien de plus beau que d’aider quelqu’un à réussir. Je comprends tellement Piaf qui a tant fait pour Montand et Aznavour.
Elle avait une belle voix, mademoiselle Cora. Un peu éraillée sur les bords. Elle a dû être sensuelle. Je la regardais attentivement pour essayer de l’imaginer. Elle a dû avoir un petit visage gavroche avec des taches de rousseur et des traits fins et un peu drôles et une mèche de môme sur le front. La voix n’a pas dû changer beaucoup, gaie, émerveillée, comme si elle s’étonnait de tout et que la vie était pleine de surprises. Elle a dû être ce qu’on appelle un petit bout de femme.
— Tu ne t’ennuies pas trop avec moi ? Tu parais rêveur.
— Mais non, mademoiselle Cora, c’est seulement à cause du boucan. Avec le disco, c’est toujours la grosse caisse. Tous ces boum boum boum, ça finit par faire mal. Si on allait dans un bistrot tranquille ?
— J’ai fait mon plein de tranquillité, Jeannot. Ça fait trente ans que je suis tranquille.
— Pourquoi vous vous êtes arrêtée si tôt, mademoiselle Cora ? Il y a trente ans, vous étiez encore jeune.
Elle a hésité un peu.
— Oh, et puis, ce n’est pas un secret. Il y a longtemps qu’on n’en a plus parlé, c’est oublié, et c’est tant mieux, même si cela veut dire que j’ai été oubliée avec tout le reste…
Elle but un peu de champagne.
— J’ai chanté sous l’occupation, voilà.
— Et alors ? Ils ont tous fait ça. Il y a même eu un film il y a quelque temps, avec des grandes vedettes.
— Oui, mais moi je n’étais pas une grande vedette. Alors on m’a particulièrement soignée. Ça n’a pas duré longtemps, deux ou trois ans, mais après j’ai eu la tuberculose… et ça a fait encore trois ans de tranquillité. Et depuis, ça ne fait pas loin de trente ans qu’on me laisse tranquille.
Elle a ri et moi aussi, pour minimiser.
— Heureusement que j’ai de quoi vivre.
Elle parlait du matériel.
— Il faut prendre les choses du bon côté, mademoiselle Cora, sauf qu’on ne sait pas toujours lequel c’est. Ça ne se voit pas très bien.
— Ne m’appelle pas mademoiselle Cora tout le temps, appelle-moi Cora tout court.
Elle but encore du champagne.
— Je n’ai jamais eu beaucoup de chance en amour…
Là je ne voulais pas m’en mêler.
— En 1941 j’étais devenue complètement folle d’un voyou. J’ai chanté dans une boîte rue de Lappe et c’était lui le gérant. Il y avait trois filles qui faisaient le trottoir pour lui et je le savais bien mais qu’est-ce que tu veux…
— Kermody !
Elle eut un tout petit rire bref, comme un cri d’oiseau.
— Oui. Kermody. On se fait de la poésie avec n’importe quoi, et comme moi j’étais dans la chanson réaliste… Monsieur Francis Carco m’en a écrit plusieurs. Alors ce gars-là, avec sa petite gueule d’apache et ses airs de dur… Monsieur Francis Carco qui venait là parfois me disait de faire gaffe, qu’il fallait pas confondre… Mais moi j’ai confondu, et comme il travaillait pour Bony et Lafont et qu’ils ont tous été fusillés à la Libération, ça n’a pas arrangé les choses. Donne-moi encore du champagne.
Elle a bu, et puis elle m’a oublié. Je voyais bien qu’elle était perdue dans ses chansons réalistes, malgré la grosse caisse, et puis elle s’est tournée vers moi et m’a lancé :
— J’ai été beaucoup aimée, tu sais.
Elle m’avait envoyé ça d’un air accusateur, comme si j’y étais pour quelque chose.
Elle posa son verre.
— Fais-moi danser.
C’était un slow, et elle s’est tout de suite collée à moi, mais j’ai vu qu’elle fermait les yeux et je n’y étais pour rien, là-dedans. J’ai bien serré sa taille pour l’aider à se souvenir. C’était le Get it green de Ron Fisk et les projecteurs ont pris la couleur pour souligner et on était tous verts. Le gars qui dirige l’ambiance au Slush, et qui à mon avis est le meilleur de son genre, s’appelle Zadiz et on l’appelle Zad. Il a un collant avec un squelette phosphorescent et une tête de mort sur la visage sous un chapeau claque mais dans la vie ordinaire il a une femme et trois enfants. Il cache ça, parce que c’est mauvais pour sa réputation. Punk veut dire petite frappe en anglais et c’est un truc qui se veut au-delà de tout, là où il n’y a plus rien qui compte et il n’y a plus de sensibilité. C’est comme les intouchables en Inde, là où rien ne peut les toucher. C’est ce que Chuck appelle le dépassement et le stoïcisme, quand on se fout de tout, et c’est pourquoi il y a toujours au Slush des mecs qui se foutent des croix gammées et des trucs nazis. Zad fait dire qu’il a des putes qui travaillent pour lui et qu’il a fait de la tôle, mais je l’ai vu une fois aux Tuileries avec son plus jeune fils sur le dos et ses deux autres enfants à la main et il a fait celui qui ne me reconnaissait pas. Moi aussi je rêve parfois d’être une vraie ordure, là où on ne sent plus rien. Il y en a qui tueraient père et mère pour se débarrasser d’eux-mêmes, pour la désensibilisation. Marcel Kermody, c’est le nom que je vais prendre à la première occasion. J’aimerais bien être acteur parce qu’on vous prend tout le temps pour quelqu’un d’autre et vous vivez caché à l’intérieur. Quand vous devenez Belmondo, Delon ou Montand, pour ne parler que des vivants, vous avez vraiment droit à l’anonymat, surtout quand vous avez du talent et que vous savez faire Belmondo, Delon ou Montand. Chuck hausse les épaules, pour lui, tout ça, c’est des tentatives de fuite qui ne servent à rien, parce que la vie court toujours plus vite que vous.
Mademoiselle Cora avait la tête sur mon épaule et je la tenais bien tendrement dans mes bras et même si ce gars était une vraie ordure et qu’on a dû le fusiller, c’était il y a trente ans, et si je pouvais l’aider à se souvenir il n’y avait pas de raison de l’en priver. Mais c’est alors que Zad a mis See Red et la lumière a viré au rouge et mademoiselle Cora est vraiment partie. C’est ce qu’on fait de plus rapide comme rythme et elle a commencé à sauter et à tourner et à claquer les doigts, les yeux fermés en souriant de plaisir, et au lieu de se souvenir d’elle-même et de son jules, elle s’est oubliée complètement. Je ne sais pas si c’était le champagne ou la musique ou si elle avait brusquement décidé de rattraper ses trente ans de tranquillité ou tout à la fois, mais elle est vraiment partie comme une toupie. Ça n’avait pas plus de vingt ans autour d’elle mais je ne pouvais quand même pas l’empêcher. Ça n’aurait pas été plus loin que des regards et des sourires, si ce salaud de Zad, pour justifier sa réputation, ne lui avait pas donné le projecteur. Il m’a juré plus tard que ce n’était pas par vacherie mais qu’il l’avait reconnue, il collectionnait les vieux disques et il l’avait vue à la télé dans le festival réaliste et il avait voulu lui donner la vedette, mais je suis sûr qu’il avait fait ça pour justifier sa réputation d’enculé de première bourre. Il a donc donné le spot à mademoiselle Cora, un rond de lumière blanche en pleine gueule. J’ai d’abord espéré qu’il allait s’arrêter mais, avec le champagne, les souvenirs d’admiration et trente ans de tranquillité derrière elle, quand elle a senti le projecteur et que les autres se sont peu à peu écartés pour la regarder, elle a dû vraiment croire qu’elle tenait la scène et c’est un truc qui doit être plus fort que tout, quand ça vous reprend. Elle avait mis une main sur son ventre, levait l’autre en faisant de castagnettes, genre ollé ollé, et je ne sais pas du tout ce qu’elle dansait, si c’était le flamenco ou le paso doble ou le tango ou la rumba, et elle ne devait pas le savoir elle-même, mais elle a commencé à rouler des hanches et à tortiller du croupion, et c’était la pire chose qui pouvait lui arriver à son âge et c’est encore pire quand vous ne savez pas que ça vous arrive. C’était de la cruauté envers les animaux. Il y en avait qui commençaient à rigoler autour mais pas méchamment, seulement pour se défendre. Et ce n’est pas tout. Brusquement, elle s’est tournée vers Zad et lui a fait signe et ce salaud-là a tout de suite compris et il a arrêté le disque, heureux comme un roi de la merde quand il peut faire le plein. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un mec à côté de moi, qui m’a lancé :
— Tu devrais lui dire qu’elle charrie, ta grand-mère.
Je me suis tourné vers lui pour lui en balancer une mais c’est là que j’ai entendu la voix de mademoiselle Cora au micro :
— Je dédie cette chanson à Marcel Kermody.
Ça m’a paralysé. Je n’étais pas encore Marcel Kermody et il n’y avait qu’elle et moi à le savoir, mais j’ai eu tous les muscles qui se sont bloqués, et c’est ce qu’on appelle une statue de sel.
Mademoiselle Cora tenait le micro à queue et Zad avait sauté au piano. J’avais un sourire moqueur aux lèvres, c’est toujours ce que je fais quand il n’y a rien à faire.
Avec des gestes de gamine
Elle vendait des mandarines
Et dans les rues de Buenos Aires…
Je ne sais pas combien de temps elle a duré, cette chanson. Ça n’a pas dû durer autant que je le croyais parce que dans ces cas-là le temps nous fait des entourloupettes. Dans les trente ans, quoi.
Prenez mes mandarines
Elles vous plairont beaucoup
Car elles ont la peau fine
Et de jolis pépins au bout…
En chantant « jolis pépins au bout », mademoiselle Cora faisait le geste de les effleurer, ses pépins.
Le connard à polo jaune à côté de moi a remis ça à mon intention.
— Ras-le-bol ! On veut danser !
— Faut pas déranger les artistes, que je lui ai dit. Tu perdras rien pour attendre. Je te ferai danser après.
Il a fait un pas vers moi. Sa nana qui avait deux fois plus de niches que de coutume l’a retenu.
— Je veux pas t’empêcher de gagner ta vie, mecqueton, me dit-il. Mais va le faire ailleurs.
J’avais tellement envie de lui abîmer l’œil que j’étais même content de me retenir. On jouit toujours mieux en se retenant.
Mademoiselle Cora a fini et elle a eu droit à des applaudissements de bon cœur. On allait pouvoir danser, quoi. Zad lui-même devait craindre qu’elle ne recommence, parce qu’il a vite remis le disque et il a invité mademoiselle Cora à danser. Ils avaient payé quarante francs pour entrer et pas pour l’aider à se souvenir.
Il avait mis l’ambiance au vert et on ne le voyait pas du tout, seulement son squelette phosphorescent et son chapeau claque pendant qu’il dansait avec mademoiselle Cora, en la tenant fortement dans ses bras pour qu’elle n’aille pas encore faire la vedette.
Mademoiselle Cora avait le cœur en fête. Elle avait rejeté la tête en arrière et fermait les yeux en chantonnant et ce salaud de Zad penchait sur elle son squelette phosphorescent et sa tête de mort sous son chapeau claque. Eron Fisk gueulait Get it green ! de sa voix d’anschluss. Je ne sais pas ce que le mot anschluss signifie et le garde comme ça soigneusement sans le savoir pour l’utiliser, quand c’est quelque chose qui n’a pas de nom.
Je suis allé au bar et je me suis tapé deux vodkas et puis j’ai vu du coin de l’œil que Zad ramenait mademoiselle Cora à la table et même qu’il lui baisait la main pour montrer qu’il connaissait les bonnes manières qui s’étaient perdues. J’ai rappliqué vite, c’était à moi de ramasser. Mademoiselle Cora était debout et vidait le reste du champagne.
— Allez, mademoiselle Cora, ça suffit comme ça, maintenant on rentre.
Elle se balançait doucement et j’ai dû la soutenir.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas aller quelque part où on danse la java ?
— Je ne sais pas où on danse la java et je ne veux même pas le savoir.
J’ai fait des signes au garçon et quand il est arrivé, elle a voulu payer. Moi je ne voulais pas, mais il n’y avait rien à faire. Elle y tenait, et j’ai encore compris qu’elle me prenait pour l’autre. Elle avait dû prendre l’habitude de payer pour cette frappe qu’elle avait aimée et elle tenait à payer à sa mémoire. Je l’ai laissé faire, à la fin, je ne voulais pas la priver.
— J’ai la tête qui tourne…
Je lui ai pris le bras et on s’est dirigés vers la sortie. En passant près du micro elle a ralenti avec un sourire d’enfant coupable mais je l’ai retenue et ouf ! on était dehors. Je l’ai fait monter dans le taxi.
— Excusez, mademoiselle Cora, j’ai oublié quelque chose.
Je suis revenu à l’intérieur et je me suis frayé un chemin parmi les danseurs, en jouant des coudes, jusqu’au « tu devrais lui dire qu’elle charrie, ta grand-mère » et « j’veux pas t’empêcher de gagner ta vie mais va le faire ailleurs ». Le gars était ce qu’on fait de mieux dans mon genre, costaud, narquois, gueule à toute épreuve et même blond, comme moi, et ça m’a vraiment mis en forme, cette ressemblance, ça faisait deux comptes de réglés. Il a essayé de me cueillir le premier mais je lui ai allongé un tel flambard dans l’œil que depuis, quand je cogne, je n’ai jamais autant de plaisir, on ne vit qu’une fois.
J’ai quand même pris quelques gnons parce qu’il avait un copain qui nous venait du Maghreb et ça m’a gêné pour cogner, je ne suis pas raciste. En France, on ne doit taper que sur des Français, si on veut être correct.
Quand j’ai été pour sortir, j’ai vu que mademoiselle Cora n’était pas restée dans le taxi, elle était revenue et elle essayait de reprendre le micro et Zad l’en empêchait et le patron s’était dérangé lui aussi et la tenait par-derrière. Bon, elle avait bu toute la bouteille à elle seule mais ce n’était pas seulement ça, c’était aussi toute sa vie qui la reprenait, c’était plus fort qu’elle. Et ça m’a fait un tel effet que je n’ai plus eu honte du tout. Et puis quand on a bien cassé la gueule à quelqu’un, on se sent toujours meilleur. Zad tenait le micro éloigné du bout du bras et le patron, Benno, tirait mademoiselle Cora vers la porte et tout le monde sur la piste rigolait, parce que c’est un monde comme ça et une piste comme ça. Un vrai gala de charité, quoi. J’ai eu la vraie forme. Je me suis approché et Zad m’a jeté sans se gêner pour mademoiselle Cora :
— Veux-tu me sortir ta Fréhel d’ici, ça suffit comme ça.
Je lui ai mis gentiment la main sur l’épaule.
— Laisse-la chanter encore une fois.
— Ah non, c’est pas radio-crochet ici, merde !
Je me suis tourné vers Benno et je lui ai mis mon poing sous le nez et il a tout de suite été pour le compromis historique.
— Bien, qu’elle chante encore une fois et puis vous foutez le camp et tu ne remets plus les pieds ici.
Il a annoncé lui-même :
— À la demande générale, pour la dernière fois, la grande vedette de la chanson…
Il s’est tourné vers moi. Je lui ai soufflé le nom.
Zad s’est penché dans le micro :
— Cora Lamenaire !
Il y eut des hou ! hou ! mais ils applaudissaient plus qu’autre chose, surtout les filles, qui étaient les plus gênées pour elle.
Mademoiselle Cora a pris le micro.
On lui a mis le projecteur et Zad s’est placé derrière. Il s’était découvert, le chapeau claque contre son cœur, et il se tenait tête baissée derrière mademoiselle Cora, comme pour saluer sa mémoire.
— Je vais chanter une chanson pour quelqu’un qui est là…
Il y eut encore des hou et des sifflets et des applaudissements mais c’était plutôt pour chahuter qu’autre chose. Ils ne connaissaient Cora Lamenaire ni d’Ève ni d’Adam, alors ils devaient se dire que c’était peut-être quelqu’un de connu. Il y a bien eu un gars qui a gueulé :
— On veut de Funès ! On veut de Funès !
Et un autre qui a gueulé :
— Remboursez ! Remboursez ! mais ils se sont fait couvrir par des chuts et mademoiselle Cora a commencé à chanter et il faut dire que la voix était ce qu’elle avait de mieux :
Si tu t’imagines
Fillette fillette
Si tu t’imagines
Qu’ça va qu’ ça va qu’ ça
Va durer toujours
La saison des a
La saison des a
Saison des amours
Ce que tu te goures
Fillette fillette
Ce que tu te goures…
Il y eut le grand silence cette fois. Elle avait le spot blanc sur le visage, mademoiselle Cora, on la voyait dans tous ses détails, elle avait vraiment de l’autorité, quoi. Des années et des années de métier, ça ne se perd pas. J’étais à côté du gros Benno qui suait et s’essuyait et Zad penchait son squelette sur mademoiselle Cora, un peu au-dessus, en arrière. Alors mademoiselle Cora s’est tournée vers moi et elle a tendu la main dans ma direction et quand j’ai entendu la suite, tout ce que j’ai pu faire pour me dissimuler c’était sourire.
Il avait un air très doux
Des yeux rêveurs un peu fous
Aux lueurs étranges
Comme bien des gars du Nord
Dans les cheveux un peu d’or,
Un sourire d’ange…
Elle s’est tue. Je ne savais pas si la chanson était finie ou si mademoiselle Cora s’était interrompue parce qu’elle ne savait plus ou pour d’autres raisons que je n’ai pas à savoir et qui étaient connues d’elle seule. Cette fois elle a eu droit à de vrais applaudissements et pas seulement du bout des lèvres. Moi aussi j’ai applaudi avec tout le monde qui me regardait. Même que Benno lui a encore baisé la main sans oublier de la pousser doucement vers la porte, en répétant pour lui donner satisfaction :
— Bravo ! Bravo ! Mes compliments. Vous avez fait un triomphe ! J’ai connu ça moi ! La grande époque ! Le Tabou ! Gréco ! La Rose Rouge ! Je pensais que vous, c’était bien avant !
Et puis il a voulu se surpasser dans le soulagement, vu qu’on était déjà près de la sortie.
— Ah ! si on pouvait réunir sur la même affiche Piaf, Fréhel, Damia et vous, mademoiselle…
Là il est encore tombé en panne.
— Cora Lamenaire, que je lui ai glissé.
— C’est ça, Cora Lamenaire… Il y a des noms qu’on n’oublie pas !
Il m’a serré la main, tellement il était pour le compromis historique.
On était dehors.