XXIII
Je suis entré dans l’appartement après avoir essuyé mes pieds, qui était la seule chose qui mettait monsieur Salomon hors de lui, quand on ne le faisait pas. Je me suis arrêté un moment aux nouvelles dans le standard. Il y avait cinq bénévoles qui recevaient les S. O. S. et faisaient ce qu’ils pouvaient. Aujourd’hui, il y avait en dehors des autres la grosse Ginette que je ne peux pas blairer parce qu’elle venait là pour profiter. On connaissait bien son mécanisme, quand elle écoutait tous les malheurs qui étaient au bout du fil, elle se sentait mieux et elle pensait moins à elle-même, ça soulage toujours, comme dit la religion, de penser à plus malheureux que soi. Vous sentez qu’il y a un peu moins de vous-même. Chuck disait que c’était un régime qu’elle suivait pour maigrir. Ça s’appelle la thérapeutique. Bien sûr, elle ne perdait pas du poids vraiment mais son poids lui pesait moins. Je discutais avec Chuck pour lui prouver que c’était une salope et qu’elle n’avait pas à venir ici perdre du poids sur le dos des autres, mais il prétendait qu’elle n’était pas au courant de son mécanisme et que c’était son subconscient qui fonctionnait ainsi. C’est possible, mais alors le subconscient est un vrai rigolo. Elle était blondasse, avec des yeux de verre, pas vraiment, c’était un bleu pâle qui faisait cet effet. Je crois que monsieur Salomon la gardait parce quelle pleurait très facilement et cela faisait beaucoup de bien aux malheurs qui étaient au bout du fil. C’est une chose importante pour une personne qui est dans le besoin du point de vue sympathie et solitude lorsqu’elle peut toucher une corde sensible. Il n’y a rien de pire pour un malheur que le manque d’importance. En dehors de Ginette et de Lepelletier, il y avait deux nouveaux que je ne connaissais pas. Je savais que monsieur Salomon les avait fait vérifier la veille pour s’assurer qu’ils n’étaient pas des profiteurs. Il avait viré une semaine auparavant deux anciens qui étaient devenus des professionnels endurcis, c’est comme pour le karaté, à force de prendre des coups, ça devient dur. Lepelletier répondait à un gars qui n’en pouvait plus parce qu’il était seul au monde.
— C’est dégueulasse, Nicolas… C’est bien Nicolas, n’est-ce pas ? C’est dégueulasse de penser qu’on est seul au monde alors qu’on est quatre milliards dans le même cas et que ça augmente tous les jours à cause de la démographie. Seul au monde, c’est de la propagande. Lorsqu’on se sent comme ça, c’est qu’on a perdu ses atomes crochus. Quoi ? Attends, laisse-moi réfléchir…
Il mit la main à plat sur le micro et se tourna vers moi.
— Merde. Ce mec-là me dit qu’il se sent seul au monde parce qu’il y a quatre milliards d’hommes sur terre et que ça le diminue complètement. Qu’est-ce que je lui réponds ?
— Tu lui dis de rappeler dans dix minutes et tu vas consulter le roi Salomon. Il a toujours réponse à tout. Moi, l’arithmétique, c’est pas mon fort…
— Eh bien, justement, c’est la réponse qu’il faut… Allô, Nicolas ? Écoute-moi, Nicolas, c’est pas une question d’arithmétique. Tu as quel âge ? Dix-sept ans ? Alors tu dois comprendre que lorsqu’on dit qu’ils sont quatre milliards, ça veut dire que c’est toi qui es quatre milliards. C’est comme s’il y avait quatre milliards de plus de toi-même. Ça te rend important, non ? Tu comprends ? Tu n’es pas seul au monde, tu es quatre milliards. Tu te rends compte ? C’est formidable ! Ça change tout. Tu es français, tu es africain, tu es japonais… Tu es partout, mon vieux, tu es sur toute la terre ! Réfléchis à ça et rappelle-moi. Je serai là vendredi prochain de dix-sept heures à minuit. Je m’appelle Jérôme. Il faut réapprendre à compter, Nicolas. Tu as dix-sept ans, tu dois connaître les maths nouvelles. Seul au monde, c’est des maths anciennes. Tu as l’impression que tu ne comptes pas parce que tu ne sais pas compter. N’oublie pas de me rappeler, Nicolas. J’attends ton coup de téléphone. Je l’attends, ne m’oublie pas, Nicolas. Je compte sur toi, souviens-toi.
C’était important de les persuader qu’on attendait leur coup de téléphone. C’est important quand on fait une déprime de sentir qu’il y a quelqu’un qui s’intéresse à vous au bout du fil et attend anxieusement de vos nouvelles. Ça vous donne de l’intérêt. Il y en a qui n’ouvrent pas le gaz parce qu’ils savent qu’il y a quelqu’un qui attend leur coup de fil. On peut comme ça faire durer un mec de coup de fil en coup de fil jusqu’à ce que le pire exceptionnel soit passé et qu’il ne reste que le pire ordinaire. Monsieur Salomon avait trois psychologistes qui travaillaient pour lui et l’assistaient de leurs conseils.
Le gars à côté de Lepelletier s’appelait Weins. Monsieur Salomon l’avait recruté à cause de son record : il y avait eu dans sa famille trente et une personnes exterminées par les Allemands lorsqu’ils étaient encore nazis. Monsieur Salomon disait que ça le rendait incomparable et lui donnait de l’autorité. Il était le plus âgé de nous, quarante-cinq ans, un rouquin très pâle et frisé qui se dégarnissait, à taches de même couleur sur le visage et des lunettes. Les lunettes étaient en écaille et l’écaille nous vient des grandes tortues de mer exterminées. Allez-y donc comprendre quelque chose. Il aurait vraiment dû porter des lunettes métalliques, dans sa situation. C’était le plus patient de nous tous ; il avait une voix calme très douce ; c’était le premier que monsieur Salomon avait recruté comme bénévole mais il allait bientôt nous quitter, ça faisait dix ans qu’il était là, il était devenu cardiaque et maintenant le médecin lui interdisait le malheur.
C’était difficile de trouver des répondeurs, parce qu’il est difficile de sympathiser tout le temps sans devenir automatique ou sans se détraquer en se laissant gagner par la déprime. On a eu un gars tout ce qu’il y a de plus humain pendant des mois et des mois. Ce monsieur Justin se faisait vraiment du mauvais sang et ce sont là des choses qui ne trompent pas au bout du fil. Il s’émouvait à tous les coups. Il faisait ça en cachette de sa femme, pour ne pas lui donner l’impression qu’il la trompait avec les autres. C’est du point de vue, tout ça, et des fois, c’est vrai, on se console avec les autres. Mais ce n’était pas du tout le cas de monsieur Justin, qui était bona fide. C’est une expression que monsieur Salomon avait gardée de ses jours dans le latin et qui garantissait la bonne qualité. Monsieur Justin se donnait un mal de chien, je le vois encore avec son mouchoir, s’essuyant le front. Et puis un jour il s’est détraqué. Il avait reçu l’appel d’un monsieur qui n’en pouvait plus, tellement il était victime du sort. Il avait perdu son travail, il avait des menaces de santé, sa fille se droguait et sa femme le trompait sans se gêner. Monsieur Justin, très décontracté, l’a écouté et puis lui a lancé :
— Eh bien, ça aurait pu être beaucoup plus grave, mon ami.
— Comment ? Comment ? glapit l’autre. Vous trouvez que ce n’est pas assez ?
— Si mais cela aurait pu être beaucoup plus grave. C’est moi qui aurais pu avoir toutes ces emmerdes.
Et de rigoler. C’était un coup de déprime bien connu comme lorsqu’on renverse une assiette d’épinards sur la tête d’un innocent. C’est une histoire qu’on a après racontée partout, je ne l’ai pas inventée. Ça ne s’invente pas. Mais je crois que ça a fait beaucoup de bien à l’autre type au bout du fil, parce qu’il s’est présenté pour lui casser la gueule, ça l’a réanimé, et c’est ce qu’il faut.
Weins voyait bien que ça n’allait pas chez moi non plus mais il se gardait de me poser des questions, parce qu’on était amis. Il me passa la liste des courses à faire, il y en a chaque jour et surtout la nuit qui ne veulent pas se contenter d’une voix au téléphone mais exigent une présence, si vous ne venez pas tout de suite, je me fous par la fenêtre. Il y en a un sur cinquante qui le fait vraiment mais c’est suffisant. On a une permanence spéciale pour ces états d’urgence. J’ai mis la liste dans ma poche, j’ai failli dire à Weins que je venais de passer la nuit avec quelqu’un qui avait besoin de présence et que ça suffisait comme ça. Je ne l’ai pas dit, c’était injuste pour mademoiselle Cora.