XXIX

Une nuit, alors que mademoiselle Cora s’était endormie dans mes bras, j’ai eu peur, vraiment peur, parce que j’avais senti qu’il me serait plus facile de l’étrangler pendant qu’elle était heureuse que de la quitter. Je n’avais qu’à serrer un peu plus fort et je n’aurais plus à lui faire mal. Je me suis rhabillé en vitesse. Je me suis retourné avant de sortir pour être sûr, mais non, je ne l’avais pas fait, elle dormait tranquillement. Il était trois heures du matin. Je ne pouvais pas aller réveiller le roi Salomon pour faire appel à sa sagesse proverbiale et lui demander conseil. J’avais tout le temps en tête cette image du goéland englué en Bretagne et je ne savais même plus si c’était mademoiselle Cora ou moi. Je tournais en rond dans la nuit sur ma bécane. Et puis, je me suis dit, comme tant d’autres paumés qui tournent en rond dans la nuit, je vais appeler S. O. S. Je me suis arrêté devant le Pizza Mia à Montmartre qui se tient toujours ouvert, je suis descendu au sous-sol et j’ai appelé. Ça n’a pas répondu tout de suite, car c’est vers deux trois heures du matin qu’il y a le plus d’appels.

S. O. S. Bénévoles.

Merde. C’était monsieur Salomon. J’aurais dû m’en douter, je savais qu’il se lève la nuit pour prendre le standard lui-même et dispenser sa bénévolence, car c’est la nuit qu’il se sent le plus angoissé et c’est quand il est le plus seul qu’il a le plus besoin de quelqu’un qui aurait besoin de lui.

— Allô, S. O. S. vous écoute.

— Monsieur Salomon, c’est moi.

— Jeannot ! Il vous est arrivé quelque chose ?

— Monsieur Salomon, j’aime mieux vous le dire de loin et à distance, mais j’ai sauté mademoiselle Cora pour la retenir…

Il n’a pas été du tout surpris. Je crois même, parole d’honneur, que je l’ai entendu rire avec plaisir. Mais c’était peut-être moi qui craquais. Il m’a demandé ensuite avec un intérêt scientifique :

— La retenir ? La retenir comment, mon petit ?

— C’est à cause de ce que mademoiselle Arletty a dit dans le journal, c’est regrettable de laisser passer ce qui fut sans le retenir un peu…

Monsieur Salomon a observé un long silence. J’ai même cru qu’il nous avait quittés, sous l’effet de l’émotion.

— Monsieur Salomon ! Vous êtes là ? Monsieur Salomon !

— Je suis là, fit la voix de monsieur Salomon, et avec la nuit elle était encore plus profonde. Je me porte bien, je suis là, je ne suis pas encore mort, quoi qu’on en dise. Vous êtes un grand angoissé, mon jeune ami.

J’allais lui dire que c’était lui qui m’avait collé son angoisse, mais on n’allait pas discuter pour savoir qui avait commencé, c’était peut-être déjà là avant nous tous.

— Mon petit, dit-il, et je ne l’avais encore jamais senti aussi ému, là où il était, au bout du fil, penché sur nous de ses hauteurs augustes.

— Oui, monsieur Salomon. Qu’est-ce que je dois faire ? J’aime quelqu’un, moi. Je n’aime pas mademoiselle Cora et alors, évidemment, je l’aime encore plus. Enfin, je l’aime, mais en général. Vous voyez ? Monsieur Salomon ! Vous êtes encore là ? Monsieur Salomon !

— Merde ! gueula monsieur Salomon, et j’en ai eu la chair de poule. Je suis encore là, je n’ai aucune intention de ne pas être là et je serai là autant qu’il me plaira, même si personne n’y croit plus !

Il s’est encore tu et je l’ai laissé cette fois sans l’interrompre.

— Comment est-ce déjà, cette phrase de mademoiselle Arletty ?

C’est regrettable de laisser partir ce qui fut sans le retenir un peu…

Le roi Salomon se taisait au bout du fil et puis j’ai entendu un grand soupir.

— Très vrai, très juste…

Et brusquement, il s’est encore fâché et il a gueulé :

— Mais ce n’est pas ma faute si cette conne…

Il s’est interrompu et il a toussoté :

— Excusez-moi. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu. Mais c’est une cervelle d’oiseau et…

Je pense qu’il parlait de mademoiselle Cora mais il s’est encore interrompu.

— Bon, alors, vous l’avez… Comment dites-vous ?

— Je l’ai sautée.

— C’est ça. Je m’en doutais. Vous avez le genre.

— Ce n’est pas ma spécialité, monsieur Salomon, si c’est pour me traiter de maquereau.

— Pas du tout, pas du tout. J’ai voulu simplement dire que vous avez un genre qui ne pouvait pas manquer de lui plaire et lui faire perdre la tête. Il n’y pas de mal.

— Oui, mais comment je vais faire pour m’en sortir ?

Monsieur Salomon a réfléchi et puis il a lâché quelque chose d’énorme :

— Eh bien, elle va peut-être tomber amoureuse de quelqu’un d’autre.

Là, j’ai été indigné. Il se foutait de moi au milieu de la nuit.

— Vous vous moquez de moi, monsieur Salomon. Ce n’est pas gentil, je vous ai toujours vénéré, comme vous n’êtes pas sans ignorer.

— Laissez la langue française tranquille, Jeannot. N’essayez pas de la sauter, elle aussi. Vous ne lui ferez pas un enfant dans le dos, je vous assure. Les plus grands écrivains ont essayé, vous savez, et ils sont tous morts, comme les derniers des analphabètes. Il n’y a pas moyen de passer au travers. La grammaire est impitoyable et le ponctuation aussi. Mademoiselle Cora va peut-être finir par trouver quelqu’un d’autre et de moins jeune. Bonne nuit.

Et il m’a raccroché, ce qu’on ne fait jamais à S. O. S., on laisse toujours raccrocher celui qui a appelé, pour qu’il ne se sente pas renvoyé.

Je suis resté un moment à écouter la tonalité, c’était mieux que rien. Je suis rentré et j’ai trouvé Aline éveillée. Ce n’était pas la peine de parler, elle savait. Elle nous a fait du café. On est resté un moment à ne pas se parler, c’était tout comme. Elle a souri, à la fin.

— Elle s’y attend, tu sais. Elle doit bien sentir que ça ne peut pas durer, que ce n’est pas…

Elle n’a pas dit le mot et a bu un peu de café. C’est moi qui ai fini :

— … que ce n’est pas naturel ? Dis-le.

— Eh bien, ce n’est pas naturel.

— Oui, et c’est même ce qu’il y a de si dégueulasse dans la nature.

— Peut-être, mais tu peux pas changer la nature.

— Pourquoi ? Pourquoi on ne peut pas la changer, cette pute ? Il y a assez longtemps quelle nous traite comme rien. Et si elle était facho, la nature ? On doit continuer à se laisser faire ?

— Eh bien, adresse-toi à ton ami monsieur Salomon, le roi du pantalon, et demande-lui de nous couper une nature sur mesure, et pas celle du prêt-à-porter. Ou adresse-toi à l’autre roi Salomon plus haut, celui qui n’est pas là et qu’on supplie déjà depuis quelques millénaires. Okay ?

— Je sais bien, moi, qu’il n’y a rien à faire. Il y a une chanson comme ça de monsieur Jehan Rictus.

— Va parler à mademoiselle Cora. Ça la connaît. Tu m’as dit toi-même que c’est son répertoire.

— Le crève-cœur comme répertoire, il y en a marre. Et si elle fait comme dans ses chansons réalistes, et qu’elle se foute dans la Seine ?

Aline s’est fâchée.

— Tais-toi. Bien sûr, je ne la connais pas, mais… Écoute, il faut que tu comprennes que ce n’est pas pour moi, Jeannot. Cela m’est égal que tu couches avec elle. Ce n’est pas ce qui compte. Mais justement, ce qui compte, tu ne peux pas le lui donner. Ce n’est pas juste, ni pour elle… ni en général.

— Pour les femmes en général ?

— Nous n’allons pas nous embarquer là-dedans, Jeannot. Il y a des situations où la bonté devient aumône. Je crois aussi que tu l’interprètes avec ta propre sensibilité et que c’est peut-être différent, chez elle.

Elle a dit, en souriant :

— Est-ce qu’il ne t’est pas venu à l’idée, par exemple, qu’elle t’a pris faute de mieux ?

Je l’ai regardée, mais je n’ai pas moufté. J’ai eu soudain la trouille qu’Aline aussi m’ait pris faute de mieux. Que tout était faute de mieux. Et que nous étions tous faute de mieux. Merde, j’ai bu le café en fermant ma gueule, ça valait mieux :

— Qu’elle t’a pris faute de mieux et qu’elle aurait surtout besoin de tranquillité, de compagnie, d’une fin de solitude ?

C’était peut-être vrai. J’étais peut-être un pis-aller pour mademoiselle Cora. Du coup, je me suis senti mieux. Ouf.

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