XLI

La clé n’était pas sous le paillasson et quand Aline m’a ouvert j’ai tout de suite compris qu’il y avait un malheur à l’intérieur. J’avais déjà remarqué qu’Aline se mettait en colère lorsqu’elle était malheureuse.

— Elle est là.

J’ai demandé qui ? parce qu’avec toutes les émotions de la journée, mademoiselle Cora était la dernière chose à laquelle j’aurais pensé. Mais c’était bien elle et même beaucoup plus habillée que d’habitude et maquillée comme pour le grand soir. Elle avait des yeux qui ressemblaient à des araignées qui remuent les pattes, tellement ses cils étaient longs et noirs de produit, quand ils bougeaient. Mais il y avait aussi du bleu au-dessus, et du rouge et du blanc partout qui ne reculait que devant les lèvres. Elle portait un turban noir avec le petit poisson du zodiaque en or au milieu, et une robe qui changeait de couleur quand elle remuait et qui passait du violet au mauve et au pourpre. Il y a eu tout de suite un silence comme si j’étais le dernier des salauds.

— Bonjour, Jeannot.

— Bonjour, mademoiselle Cora.

— J’ai voulu connaître ton amie.

Je me suis assis, j’ai baissé la tête et j’attendais les reproches et le chagrin mais c’était plutôt chez moi que chez elle. Aline me tournait le dos et mettait dans le vase les fleurs que mademoiselle Cora lui avait apportées et je suis sûr qu’elle m’aurait tué, tant elle me détestait entre femmes. Je me demandais depuis combien de temps elle était là et ce qu’elles s’étaient raconté et si j’allais encore trouver la clé sous la paillasson.

— Vous êtes jeune, vous êtes heureuse et ça m’a rappelé de bons souvenirs, dit mademoiselle Cora.

J’ai dit :

— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora, et puis je me suis tu et Aline aussi mettait les fleurs dans le silence.

Mademoiselle Cora pleurait un peu. Elle a pris dans son sac un petit mouchoir tout propre et j’ai été soulagé de voir qu’il n’avait pas encore servi et qu’elle n’avait pas déjà pleuré avant. Elle s’est essuyé les yeux en faisant attention à son maquillage. Elle était vraiment maquillée et habillée comme pour un gala, peut-être qu’elle allait à une fête, après.

— Excusez-moi, mademoiselle Cora.

— Tu es drôle, mon petit Jean. Tu crois que je pleure parce que tu m’as laissé tomber ? Je me suis un peu émue, parce que ça m’a rappelé de vieux souvenirs, de vous voir. Ma jeunesse et quelqu’un que j’ai aimé. Quand j’étais jeune, j’étais capable de perdre la tête. Plus maintenant. C’est même ça qui me fait pleurer. Toi…

Elle a eu un sourire un peu dur.

— Toi, tu es un bon petit.

Elle s’est levée, elle est allée à Aline et elle l’a embrassée. Elle a gardé sa main dans les siennes.

— Vous êtes mignonne. Venez à la maison, un jour. Je vous montrerai des photos.

Elle s’est tournée vers moi et elle m’a touché la joue, avec bonne humeur.

— Toi, p’tite tête, tu as un physique qui trompe son monde. On dirait un vrai mec et…

Elle a ri.

— … et c’est Jeannot Lapin !

— Excusez-moi, mademoiselle Cora.

— J’ai jamais vu un gars qui se ressemble moins !

— Je fais pas exprès, mademoiselle Cora.

— Je sais. Pauvre France !

Et elle est sortie. Aline l’a raccompagnée. Je les ai entendues encore qui se promettaient de se revoir. Je suis allé boire un verre d’eau à la cuisine et quand je suis revenu, Aline n’était pas encore là. J’ai ouvert la porte et j’ai vu mademoiselle Cora qui sanglotait dans les bras d’Aline. J’ai gueulé :

— Mademoiselle Cora ! et je suis entré dans l’ascenseur. Aline pleurait aussi. Moi je ne pouvais pas, j’étais trop ému.

— Si vous saviez ce qu’il m’a fait baver !

— Moi, mademoiselle Cora ? Moi ?

— S’il n’était pas descendu pisser un soir, je serais encore aux toilettes, et pourtant je n’ai jamais aimé avant un homme comme je l’aime maintenant ! Vous ne pouvez pas savoir, on ne peut pas comprendre, quand on est jeune. Mais qu’est-ce qu’il peut être rancunier, celui-là !

J’étais tellement soulagé d’être acquitté et lavé de tout soupçon dans son amour que je l’ai embrassée.

— Il n’est pas rancunier, mademoiselle Cora, il n’ose pas ! Il voulait vous téléphoner, mais il n’ose pas. Il croit qu’il est trop vieux pour vous !

— Il t’a vraiment dit ça ou est-ce que c’est pour me faire plaisir ?

— Pas plus tard que tout à l’heure ! Il a même dû se coucher, tellement il s’est fait du mouron à cause de son âge. Il vient d’avoir quatre-vingt-cinq printemps, mais enfin quoi, il y en a qui vivent beaucoup plus vieux que ça à Nice.

— Ça c’est vrai.

— Il voudrait recommencer sa vie avec vous, mais il n’ose plus se le permettre !

— Eh bien, dis-lui…

Elle n’a même pas pu parler et c’était seulement dans le regard. J’ai gueulé :

— Je lui dirai, mademoiselle Cora ! Vous pouvez compter sur moi !

Elle s’est encore essuyée, et puis elle est descendue, en nous faisant un petit signe avant de s’enfoncer avec l’ascenseur. On est rentrés. Aline s’est appuyée contre la porte. Elle avait besoin d’un remontant. Un cordial, ça s’appelait autrefois. Il n’y en a pas de meilleur que le rire. Je lui ai dit :

— On l’a échappé belle.

Elle a ouvert les yeux.

— Comment ?

— On aurait pu être vieux, nous aussi.

— Tu as fini, oui ? Tu as fini ?

— Mais c’est vrai, quoi ! On ne se félicite jamais assez !

J’ai même voulu mettre ma fausse moustache mais je ne la trouvais plus.

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