LA MAISON D'AJAR
un entretien avec Yvonne Baby
Émile Ajar entrouvre la porte d’une maison petite et basse, c’est soudain, dans une banlieue de Copenhague, comme retrouver l’Europe centrale – la dentelle des rideaux et les housses, le sofa et le piano, la théière et les cuillers d’argent inventent le décor de cette maison qui pourrait être en Russie, en Pologne (où sont nées, où ont vécu la grand-mère, la mère de l’écrivain).
Un décor, plutôt un climat de chaleur calme, un salon-véranda, et les bougies qui allument les gitanes jaunes, qui empêchent que la lumière ne décline. Et puis là, en face, un homme de trente-cinq ans, une voix irradient, une présence bouscule en douceur la perception, la sensibilité de qui demande, de qui écoute, de qui mesure cette confiance. Des mains se croisent sur un front pensif, le regard (« Il y a tout dans les yeux », dit Ajar) a la couleur du thé qui brunit dans les tasses, et le sourire un éclat d’enfance.
Non, il n’est pas Momo, oui, il s’est senti « porté » quand il s’est mis à la Vie devant soi, c’est toujours les Misérables qu’on veut écrire, il aime Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry et Henri Michaux, mais on ne va tout de même pas établir des listes. Nice, oui, c’est comme le trou juif et c’est toujours la même histoire du paradis, c’est le pays où on n’a pas peur et c’est – « Ne voulez-vous pas un peu de thé ? » – c’est pour Momo l’éternel Corso fleuri, mais peut-être que Momo se trompe et que Nice n’est qu’une vieille femme ravalée, enfin, des femmes Ajar voudra, voudrait (bien) parler, il s’éclaire, plus difficile est d’aller dans les souvenirs, quand il se souvient, ou quand il réfléchit, il quitte le fauteuil, il va vers le ciel (silhouette presque frêle, presque frileusement refermée sur des blue-jeans, sur une veste de velours côtelé, blanche près du visage mat, des cheveux noirs), il doit avoir besoin d’espace, de cet espace qui varie à la cadence du travail et qu’il choisit pour vivre, nomade, solitaire : « Les écrivains doivent vivre seuls », dit-il.
Aujourd’hui à Copenhague, il sera cet hiver dans le nord du Danemark et, probablement, il restera ensuite en Europe. Partout Ajar peut avoir sa maison, peut entrouvrir ou ouvrir sa porte, et il peut préserver, quelque part où nul ne saurait l’atteindre, ses secrets.
— On commence ?
— Par le commencement. L’ensemble de la famille a atterri à Nice, entre les deux guerres. Oui, l’ensemble, parce qu’il y avait des branches de tous les côtés. Ces gens sont venus d’Europe centrale, comme vous dites. Mon père n’a pas d’importance, non, du côté de ma mère, ils sont slaves du Sud et du Nord, mélangés. Je crois que mon grand-père était du Monténégro, il n’était pas juif, ma grand-mère était juive, oui, elle était extrêmement orthodoxe, pratiquante. Je l’ai connue très très bien. C’est elle qui tenait ma mère en existence. Elle ne ressemblait pas à une juive, elle a toujours eu les cheveux blancs, elle avait les yeux bleus, elle était superbe.
Ces gens sont arrivés en ordre dispersé en France – d’abord c’était ma mère, – ils ont fait le circuit de tous ceux qui sont partis après la première guerre mondiale, voilà. Les parents de ma grand-mère étaient des marchands de bois, mon grand-père avait la réputation d’un bon à rien. Ma grand-mère était de Wilno, avec son mari elle s’est installée à Saint-Pétersbourg, ensemble, là-bas, ils ont ouvert une bijouterie, puis ils sont allés à Moscou. Je vous raconte ce que je sais, ils sont restés quelque temps à Moscou, et ils sont passés en Pologne comme tous les bourgeois de la ville. Ils avaient avec eux ma mère, leur fille, née aussi à Wilno, ils ont eu une vie épouvantable, comme tous ces réfugiés russes, vous comprenez, non seulement ils étaient Russes mais juifs. Dans les années 20, ma mère a émigré en France toute seule, elle avait quinze ans, et elle a atterri à Nice.
Ma mère a commencé à travailler dans les hôtels, elle savait le français, l’allemand, et j’imagine qu’elle était à la réception, quelque chose comme ça. Et elle est tombée malade, elle est partie pour l’Angleterre, fille au pair, bonne à tout faire, quoi. Puis il y a eu quelques années où elle s’est débrouillée, elle a un très mauvais souvenir des Anglais, et elle est rentrée à Nice, et c’est là qu’elle a rencontré mon père.
Ma mère avait les cheveux entre auburn et rouge, et une peau très blanche, elle mettait un bout de carton sur son nez pour pas que ça pèle. Mes parents se sont mariés vers 1929, ils sont restés ensemble longtemps, oh oui, je crois jusqu’en 1948, et, après, ça n’allait pas. Ils avaient fait trois enfants, on est restés tous les trois avec ma mère, et c’est là où je commence à apparaître. Je suis né à Nice pendant la guerre, voilà, c’était la guerre avec ce que ça a de dangereux pour ce genre de gens, mais ils se soutenaient entre eux. Si ma mère n’avait pas eu ma grand-mère, elle aurait été morte beaucoup plus tôt.
— Et vous dans tout ça ?
— J’étais à l’école et puis ma grand-mère est morte, et après, c’était vraiment au jour le jour. On maintenait, si vous voulez, on maintenait au jugé, voilà, À titre personnel, je ne fais pas de différence entre grand-mère et mère, c’est vraiment du pareil au même.
Tant qu’il y avait ma grand-mère, les choses avaient un minimum de forme, elles étaient normales. J’avais onze ans quand ma grand-mère est morte, et après, ça a été la détérioration, d’abord lente, puis les choses prennent une vitesse, et voilà. Je grandissais, si vous voulez. Je suis parti à dix-sept ans, ce n’était pas possible, il y avait un surplus de densité dans l’appartement, c’était dans les années 50, il n’y avait plus de place pour personne. J’ai fait une danse d’école en école, j’étais vraiment odieux, très en dessous de mon âge, totalement infantile. Puis j’ai fait le plein, question famille, c’était la fin des études secondaires, et je suis parti pour Toulouse. Vous connaissez ce jeu : une raquette et une balle attachée à un élastique, vous lancez la balle et elle revient toujours. C’était exactement ma situation, sauf que je résistais à l’élastique et que je ne suis plus revenu à Nice.
À Toulouse, je me suis maintenu comme beaucoup de gens le font. J’avais une idée précise, je voulais devenir docteur, médecin généraliste. Je me suis inscrit à la fac de droit et, en deuxième année, j’ai commencé à préparer l’entrée à la fac de médecine. J’avais une bourse, j’ai réussi le P. C. B. et largué le reste. Ça a duré quatre ans, oui, et en quatrième année de médecine, j’ai abandonné. C’était en 1963, ça a été un arrachement.
Et alors là, j’ai tourné littéralement en rond, ensuite ça n’a pas vraiment d’intérêt, je peux vous donner des repères. J’ai habité un bon moment à côté de Grenade, en Espagne, je suis redescendu en France assez souvent puis je suis passé au Maroc. De tout ce temps, il y a eu deux trucs, les deux seuls, je crois bien, vraiment très pénibles : d’être parti de Nice, d’être parti de la médecine. Avec ma mère, j’ai gardé une relation totalement muette, mais totalement intense.
Quand je suis allé en Espagne, j’ai décidé de ne rien décider, de laisser courir parce que j’avais fait le plein des échecs – j’ai deux échecs, je les ai toujours.
Après le Maroc, je suis revenu à Paris, entre 1965 et 1967, j’ai fait des petits boulots officiels, j’étais « dispatcher » dans un radio-taxi, c’était très bien, c’était les trois huit, puis j’ai fait un peu de montage de films. À la même époque, j’ai commencé à travailler pour les encyclopédies hebdomadaires, vous savez, « le monde entier chaque semaine », et c’est là que j’ai commencé à tripoter les écritures. J’ai fait des petits articles – ces pilules condensées – et j’ai pu avoir des boulots de nettoyage dans les maisons d’édition, vous savez, rewriter. Tout ça se chevauchait un peu, tout était ensemble, le montage et radio-taxi, et l’édition. À cette époque, j’ai retouché ma mère, c’était sa fin, voilà. Et elle est morte.
Puis je suis redescendu en Espagne et au Maroc, et je suis allé au Brésil en 1971. C’est là où les choses peuvent commencer à intéresser les gens, pour de bon. J’imagine que c’était nécessaire que je reste deux ou trois ans sans rien faire après la mort de ma mère parce que je ne faisais plus le point sur rien du tout.
Au Brésil, entre 1971 et 1973, j’ai commencé la Vie devant soi et ça n’allait nulle part, c’était trop frais comme on le dit d’un bifteck, un peu dur. C’était un truc mort-né, vous comprenez.
— Mais il y avait l’idée d’écrire.
— C’était une vieille idée, c’était une illusion, vous savez ce que c’est avec les illusions : elles ne bougent pas tant qu’on ne les transforme pas. Mais écrire, ça vient ou ça ne vient pas. En 1972-1973, j’ai laissé très vite la Vie devant soi et je suis parti sur Gros-Câlin, qui a été relativement facile à faire parce que c’était une manière de prendre mes distances par rapport à l’autre livre, qui était l’important. Ce qui explique la chair de Gros-Câlin, de ce livre que j’ai fait avec pas mal de sang-froid. C’étaient un peu mes gammes. D’ailleurs, s’il a cette couleur, Gros-Câlin, c’est parce que, ça, dans ma vie à ce moment-là, c’était un soulagement par rapport à la Vie devant soi. Vous savez comment ça se passe : un type veut sauter un truc, n’y arrive pas dans l’instant, alors il peut prendre l’escalier, ou faire autre chose. Ce qui explique que Gros-Câlin est relativement décharné, et quand je me mets à réfléchir, je m’aperçois que c’est toujours la balle avec un élastique. Gros-Câlin, c’était comme moi essayant d’ouvrir une porte sans l’ouvrir totalement, empêchant que les autres suivent. Gros-Câlin, c’est Ajar, en anglais : entrouvert (« A door is ajar »).
Et puis le bouquin est passé chez Gallimard, qui l’a donné au Mercure.
— Et puis finalement vous avez sauté.
— C’est ça. J’ai passé encore quelques mois au Brésil puis je suis revenu en Europe. Il y a eu cette opération du Saint-Esprit, ce truc mystérieux qui fait que j’ai trouvé le niveau où je pouvais sortir la Vie devant soi. Ce n’est pas exactement une opération instantanée, ça c’est fait au temps de Gros-Câlin – j’avais toujours une page d’avance sur Gros-Câlin comme on regarde par-dessus quelqu’un qui est devant vous. Dans ma tête, quand j’avais largué ce livre, je m’étais rendu compte que c’était celui-ci qui était important. Je ne crois pas que je pourrai avoir la même chance deux fois, pas chance, la même nécessité.
Je crois, au moins pour moi, que la Vie devant soi restera à part. Et puis je me suis forcé la main.
Quand j’étais gosse, j’avais un cousin qui m’a dit quelque chose qui m’avait frappé beaucoup, il m’avait expliqué pour me rassurer qu’il fallait savoir perdre le temps jusqu’à ce qu’arrive ce moment où vous êtes dans votre temps personnel. Et c’est à ce moment-là qu’il faut ramasser ses cliques et ses claques et faire quelque chose. C’est pourquoi je me suis un peu poussé, ce qui veut dire simplement que c’était mon moment, c’étaient les premières retrouvailles – pas retrouvailles parce que je ne m’étais jamais trouvé. Je crois que je suis assez exemplaire des gens qui sont très en retard, c’est Momo, en sens contraire. Enfin, à cet instant-là, j’ai vraiment voulu attraper la Vie devant soi, la coincer, et puis alors j’ai écrit, ça a duré un peu plus de quatre mois. Vous savez, soit quand on pleure, soit quand on a l’œil gêné, ou la paupière, les choses se dédoublent et j’étais persuadé qu’elles arriveraient à se recouper et que chacune serait à sa place, et moi, à la mienne. Que je sache où je suis, c’est l’histoire du bouquin, c’est tout, enfin, c’est mon histoire par rapport à la Vie devant soi.
(« La Maison d’Ajar », entretien avec Yvonne Baby à Copenhague, le 30 septembre 1975)