XL
Le lendemain était le quatre-vingt-cinquième anniversaire de monsieur Salomon. J’ai mis le drapeau noir et je suis allé le voir. Je l’ai trouvé de très bon poil.
— Ah, Jeannot, c’est gentil d’y avoir pensé…
— Monsieur Salomon, permettez-moi de vous féliciter pour votre belle performance.
— Merci, mon petit, merci, on fait ce qu’on peut, mais on s’occupe de nous, on s’occupe de nous… Tenez, regardez ça, il y a de l’espoir…
Il a trotté jusqu’à son bureau et il a pris Le Monde.
— On dirait qu’ils ont fait exprès, pour mon quatre-vingt-cinquième anniversaire. Lisez, lisez !
C’était une page qui s’appelait Vieillir. Tous les centenaires bien-portants vivent une vie active dans une région montagneuse propice à l’exercice. L’art et la manière de mieux vieillir, par le docteur Longue-ville… Ce petit livre pratique, facile à lire, et illustré de quelques dessins de Faizant, aborde les problèmes d’hygiène et de mode de vie afin d’inciter les personnes âgées à…
Monsieur Salomon se penchait sur mon épaule, avec sa loupe de philatéliste. Il lut de sa très belle voix :
— … afin d’inciter les personnes âgées à acquérir une attitude entreprenante dans une nouvelle étape de l’existence… Une attitude entreprenante, tout est là ! Mais il y a mieux…
Il avait souligné au crayon rouge.
— … de nombreux végétaux et certains poissons ont une durée de vie illimitée…
Il braqua sur moi sa loupe.
— Tu savais, toi, que de nombreux végétaux et certains poissons ont une durée de vie illimitée, Jeannot ?
— Non, monsieur Salomon, mais ça fait plaisir.
— N’est-ce pas ? Je me demande pourquoi on nous cache des choses importantes.
— C’est vrai, monsieur Salomon. La prochaine fois, ce sera peut-être nous.
— De nombreux végétaux et certains poissons, dit monsieur Salomon, avec haine.
J’ai fait quelque chose que je n’avais encore jamais fait auparavant. Je lui ai mis les bras autour des épaules. Mais il continuait à râler.
— … afin d’encourager les personnes âgées à acquérir une attitude entreprenante dans une nouvelle étape de l’existence, gronda-t-il.
Ça faisait plaisir de l’entendre gronder, de le voir en colère. Il ne fallait pas compter sur lui pour aller à Nice. Il avait un vrai tempérament de lutteur, dans sa catégorie.
— Un petit livre pratique, facile à lire…
Il tapa du poing sur le bureau.
— Je te leur foutrai un de ces coups de pied au cul, monzami !
— Ne gueulez pas, monsieur Salomon, ça sert à quoi ?
— Un petit livre facile à lire et illustré de quelques dessins de Faizant qui aborde des problèmes d’hygiène et de mode de vie, afin d’inciter les personnes âgées à acquérir une nouvelle attitude entreprenante dans cette nouvelle étape de l’existence ! Nom de Dieu de nom de Dieu !
Il tapa encore quelques coups de poing sur le bureau et il y eut sur son visage royal une expression de détermination implacable.
— Amenez-moi chez les putes, dit-il.
J’ai d’abord cru que j’avais mal entendu. Ce n’était pas possible. Un homme de cette hauteur ne pouvait pas demander une chose pareille.
— Monsieur Salomon, excusez-moi, mais j’ai entendu des choses que je n’ai sûrement pas entendues et que je ne veux même pas entendre !
— Amenez-moi chez les putes ! gueula monsieur Salomon.
Je n’aurais pas été plus effrayé si monsieur Salomon m’avait demandé l’extrême-onction en tant que Juif.
— Monsieur Salomon, je vous en supplie, ne dites pas des choses pareilles !
— Je veux aller chez les putes ! gueula monsieur Salomon, et il s’est remis à taper sur son bureau.
— Monsieur Salomon, s’il vous plaît, ne faites pas des efforts pareils !
— Quels efforts ? gronda le roi Salomon. Ah, parce que vous aussi, mon petit ami, vous faites des insinuations ?
— Ne gueulez pas comme ça, monsieur Salomon, ça peut claquer à l’improviste !
Le roi Salomon m’a foudroyé de sa hauteur. Enfin, c’était ce que la foudre aurait fait, s’il pouvait en disposer par le regard.
— Qui est le patron, ici ? Qui est le patron de S. O. S. ? J’ai exprimé un souhait. Je suis en excellent état et ça ne va pas claquer à l’improviste ! Je désire être amené chez les putes ? C’est clair ?
Je me suis mis à chialer. Je savais que c’était seulement son angoisse mais je n’aurais pas cru qu’elle pouvait le mener à un tel acte de désespoir. Un homme déjà si auguste, un vieillard qui retourne à la source première… Je lui ai saisi le bras.
— Courage, monsieur Salomon. Rappelez-vous monsieur Victor Hugo !
J’ai gueulé :
Le vieillard qui revient vers la source première
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants…
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.
Monsieur Salomon avait saisi sa canne et j’ai vu qu’il allait me foutre sur la gueule.
— Monsieur Salomon, dans l’œil du vieillard on voit de la lumière ! Le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand ! Vous ne pouvez pas aller chez les putes, de là où vous êtes !
— C’est une tentative d’intimidation, gueula monsieur Salomon. En tant que patron de S. O. S., j’ai donné un ordre ! Je veux qu’on m’emmène chez les putes !
Je me suis précipité dans le standard. Il y avait là la grosse Ginette, Tong, Yoko, Chuck et les deux frères Masselat, dont l’aîné était absent. Ils ont tout de suite vu qu’il s’était passé quelque chose d’épouvantable. J’ai gueulé :
— Monsieur Salomon veut aller chez les putes !
Ils sont restés baba, sauf l’aîné des Masselat, qui n’était pas là.
— C’est de la démence sénile, dit Chuck tranquillement.
— Eh bien, va le lui dire.
— Il paraît que lorsqu’ils sont vieux, ils ont souvent des envies de femme enceinte, dit Ginette.
On l’a tous regardée.
— Enfin, je veux dire…
— Oui, tu veux dire, mais tu ferais mieux de la fermer, gueulai-je. C’est déjà assez effrayant de penser que le malheureux monsieur Salomon veut aller chez les putes sans lui donner des envies de femme enceinte ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Il n’a plus sa tête à lui, dit Chuck. C’est son quatre-vingt-cinquième anniversaire qui lui a causé un choc. Jamais je n’ai vu un mec qui a autant peur de mourir !
— Il n’a pas la sagesse orientale, ça c’est certain ! dit Tong.
— Il a peut-être envie d’aller chez les putes, tout simplement, supposa Yoko.
— Il n’a jamais été chez les putes de sa vie ! gueulai-je. Pas lui ! Pas un homme de sa hauteur.
— On peut appeler le docteur Boudien, proposa le cadet des Masselat, en l’absence de son frère.
— Il n’y a qu’à l’amener chez les putes, dit Tong. Il va peut-être se passer quelque chose.
C’est à ce moment-là que le roi Salomon fit son entrée dans le standard, déjà coiffé de son chapeau proverbial et tenant à la main ses gants et sa canne à tête de cheval hippique.
— Une petite conspiration, hein ! dit-il.
Il n’y avait qu’à le voir pour comprendre qu’il n’était pas bien. Ses yeux avaient un éclat panique. Il serrait les lèvres si fort qu’on ne les voyait pas. Et il avait la tête qui tremblait.
— On y va, on y va ! gueulai-je, et j’ai couru vite voir ce que le roi Salomon avait dans la salle de bains pour lutter contre son angoisse. Rien. Il n’y avait rien. Il faisait face à l’ennemi les mains nues, le roi Salomon. J’avais vu un film comme ça où un chevalier invite la mort, venue le chercher, à lutter au bras de fer. Quand je suis revenu au standard, j’ai trouvé le roi Salomon la tête haute, la canne légèrement levée et en pleine possession de sa colère.
— Je vous préviens que ça ne se passera pas comme ça. Il est exact que je viens d’avoir quatre-vingt-cinq ans. Mais de là à me croire nul et non avenu, il y a un pas que je ne vous permets pas de franchir. Il y a une chose que je tiens à vous dire. Je tiens à vous dire, mes jeunes amis, que je n’ai pas échappé aux nazis pendant quatre ans, à la Gestapo, à la déportation, aux rafles pour le Vél’d’Hiv’, aux chambres à gaz et à l’extermination pour me laisser faire par une quelconque mort dite naturelle de troisième ordre, sous de miteux prétextes physiologiques. Les meilleurs ne sont pas parvenus à m’avoir, alors vous pensez qu’on ne m’aura pas par la routine. Je n’ai pas échappé à l’holocauste pour rien, mes petits amis. J’ai l’intention de vivre vieux, qu’on se le tienne pour dit !
Et il a levé le menton encore plus haut et avec encore plus de défi et c’était la vraie crise d’angoisse, la vraie, la grande angoisse du roi Salomon. Et c’est là qu’il a gueulé encore, avec son air de majesté :
— Et maintenant, je désire aller chez les putes !
Il n’y avait rien à faire. On a laissé au standard le frère Masselat qui ne voulait pas voir une chose pareille, puis on s’est tous entassés dans le taxi, même Ginette, qui était là pour la présence féminine. C’est moi qui conduisais, Tong était assis sur les genoux de la grosse Ginette et on avait placé monsieur Salomon à l’arrière entre Chuck et Yoko. Je voyais son visage dans le rétroviseur et il n’y avait qu’une expression dans le dictionnaire, et c’était implacable. Implacable : dont on ne peut apaiser la fureur, le ressentiment, le violence. Voir : cruel, impitoyable, inflexible. Voir : acharné. On était tous autour de lui comme des gardes du corps. Jamais on n’avait encore vu un homme transporté dans un tel état chez les putes. Pour moi c’était plus terrible que pour les autres, parce que j’aimais monsieur Salomon plus que n’importe qui dans le taxi. Je comprenais ce qu’il avait dû éprouver en se réveillant le matin pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire, vu que c’est ce que j’éprouve moi-même en me réveillant tous les matins. La première chose qu’il aurait dû faire en se réveillant c’est d’aller pisser, parce qu’il y en a à son âge qui ne peuvent plus pisser pour des raisons prostatiques, mais lui il pissait encore comme un roi et ça le rassurait chaque fois. On se taisait tous, on n’avait rien à lui offrir. Qu’est-ce qu’on pouvait lui dire ? Qu’il pissait encore très bien ? Qu’il y en avait à son âge qui étaient déjà morts depuis longtemps ? Il n’y avait pas d’arguments en sa faveur. On ne pouvait même pas accuser les nazis ou les méthodes de torture de la police en Argentine, là-bas il y avait une raison, c’était la Coupe du monde, on était obligé d’y boire. Sous de vagues prétextes démocratiques, on faisait au roi Salomon un coup impardonnable et on le traitait comme n’importe quel mortel. L’argument qu’il avait présenté tout à l’heure était si juste qu’il était sans réponse. Il s’était caché pendant quatre ans dans un cave, il avait échappé triomphalement à l’extermination des nazis et à la police française du même nom, ce n’était pas pour mourir comme un con d’une quelconque mort naturelle. Il avait triomphé par la volonté, la détermination, la ruse, la prudence, la force de lame, le caractère, et maintenant c’était comme si les nazis lui avaient dit qu’il ne perdait rien pour attendre.
— Afin d’encourager les personnes âgées à acquérir une attitude entreprenante dans une nouvelle étape de l’existence ! gueula brusquement monsieur Salomon et c’est seulement lorsqu’il ajouta, en brandissant le poing :
— Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! que j’ai commencé à me méfier et que je me suis demandé s’il n’était pas en train de se marrer et s’il n’y avait pas chez lui des intentions homériques.
— Monsieur Salomon, on a retrouvé le cercueil que Charlie Chaplin s’est fait voler et il est resté intact à l’intérieur, c’est une bonne nouvelle, la justice triomphe.
— Monsieur Salomon, dit Chuck, vous qui aimez la musique, vous devriez aller à New York, il y a Horowitz qui va donner un dernier concert…
— Mais qu’est-ce qui vous dit que ce sera le dernier ? gueula monsieur Salomon. C’est lui qui l’a décidé ? Qu’est-ce qui vous dit qu’il ne sera plus là encore dans vingt ans, Horowitz ? Pourquoi doit-il mourir avant ? Parce qu’il est juif ? On prend toujours les mêmes, hein ?
C’était la première fois que je voyais Chuck le sifflet complètement coupé, il est resté là dans le plus grand étonnement. Je roulais très lentement, j’espérais que monsieur Salomon allait avoir un trou de mémoire, comme c’est souvent le cas chez les grands vieillards, et qu’il oublierait son funeste projet, mais on était déjà rue Saint-Denis et c’est alors que j’ai entendu monsieur Salomon gueuler. Il était penché par la portière et il pointait. C’était une grande blonde, en mini-jupe et bottes de cuir qui s’appuyait contre le mur, avec décontraction. Il y avait là cinq ou six autres putes qui s’appuyaient aussi et je ne sais pourquoi monsieur Salomon avait choisi celle-là. J’ai un peu dépassé mais il m’a donné un coup de canne sur l’épaule et j’ai freiné.
— Faites-moi descendre !
— Monsieur Salomon, vous ne voulez pas qu’on aille lui parler avant ? proposa Yoko.
— Et qu’est-ce que vous comptez lui dire ? gueula monsieur Salomon. Que c’est interdit aux mineurs ? Je vous emmerde. Je suis le roi du prêt-à-porter, je n’ai pas de conseils à recevoir. Attendez-moi ici.
On a tous sauté et on l’a aidé à descendre.
— Monsieur Salomon, le suppliai-je, il y a des maladies blennorragiques !
Il n’écoutait pas. Il avait pris une attitude entreprenante, comme dans Le Monde, le chapeau un peu de travers, l’œil vif et décidé, les gants à la main et la canne déjà levée. On était tous à le regarder. La pute blonde a eu une bonne intuition féminine, elle lui a fait un grand sourire. Monsieur Salomon sourit aussi.
Ginette a commencé à pleurer.
— On va pas le revoir vivant.
C’était terrible, en plein jour, en pleine lumière, un homme aussi auguste. Ça me fend le cœur, mais je suis obligé de dire que le roi Salomon avait un sourire égrillard. Il était là, au ras de terre et pas du tout sur ses hauteurs proverbiales d’où il se penchait avec tant d’indulgence sur nos futilités microscopiques. La pute a pris le roi Salomon sous le bras et elle l’a dirigé vers la porte de l’hôtel en ligne droite. Yoko avait enlevé sa casquette avec respect. Tong était devenu jaune pâle et Chuck avait la pomme d’Adam qui avalait. La grosse Ginette sanglotait. C’était une chose abominable de voir le roi Salomon tomber de si haut dans un lieu pareil.
On a attendu. D’abord sur le trottoir, ensuite, comme ça se prolongeait, dans le taxi. Ginette était en larmes.
— Vous auriez dû faire quelque chose !
Encore vingt minutes.
— Mais c’est de la non-assistance à une personne en danger ! cria Ginette. Elle est en train de le tuer, cette salope ! On devrait monter voir !
— Il ne faut pas s’affoler, dit Tong. Elle a dû l’allonger pour qu’il se repose. Elle essaye peut-être de lui remonter le moral. Ça fait partie des soins qu’elles prodiguent.
Encore dix minutes.
— Moi, je vais appeler les flics, dit Ginette.
C’est alors que monsieur Salomon apparut à la porte de l’hôtel. On avait tous le nez dehors à l’observer. On ne pouvait rien dire, ni oui ni non. Il se tenait là avec sa canne et ses gants dans une main et le chapeau dans l’autre et il n’avait rien perdu de sa dignité proverbiale. Puis il a mis son chapeau d’un petit geste gaillard, un peu de travers, et il s’est dirigé vers nous. On a tous sauté dehors et on a couru vers lui mais on n’a pas eu à le soutenir. J’ai démarré et on a roulé en silence, sauf Ginette qui avait des soupirs et qui lui jetait parfois des regards de reproche. Brusquement, alors qu’on était rue de la Chaussée-d’Antin, monsieur Salomon a souri, ce qui était une bonne chose, après toutes ces émotions, et il a murmuré :
— Le vieillard qui revient à la source première…
Et puis encore :
— De nombreux végétaux et certains poissons ont une durée de vie illimitée…
Après quoi, il est retombé dans un silence noir, et quand on est rentré, on l’a allongé sur son sofa et on a téléphoné au docteur Boudien pour qu’il vienne vite parce que monsieur Salomon avait des envies d’immortalité. On était tous très secoués, sauf Chuck, qui disait que l’angoisse du roi Salomon était typiquement élitiste et aristocratique, et qu’il y a déjà suffisamment de malheurs auxquels on peut remédier au lieu de se perdre en imprécations et en fulminations contre l’irrémédiable. Il nous a informés que déjà sous la Haute-Égypte le peuple était descendu dans les rues et avait organisé un Mai 68, en lapidant les prêtres pour réclamer l’immortalité et que le roi Salomon, avec ses revendications et ses imprécations, était anachronique. Anachronique : qui est déplacé à son époque, qui est d’un autre âge. J’ai haussé les épaules et j’ai laissé tomber. Chuck avait raison et ce n’est pas la peine de discuter avec des gens qui ont raison. Il n’y a rien à faire avec eux. Pauvres types.
J’ai attendu le docteur Boudien qui a trouvé une tension convenable et pas d’autres menaces à l’horizon que ce qui est normal, il n’y avait pas à s’inquiéter outre mesure. Je lui ai fait part de l’indignation et de la juste colère du roi Salomon lorsqu’il avait appris que de nombreux végétaux et certains poissons jouissaient d’une durée de vie illimitée mais pas nous, et le docteur nous a expliqué qu’en France on négligeait la recherche scientifique, on avait encore diminué les crédits et monsieur Salomon avait raison de s’indigner, on ne faisait pas assez d’efforts dans le domaine de la gérontologie. Je me suis assuré que monsieur Salomon ne manquait de rien et qu’il inspirait et expirait normalement et j’ai repris mon Solex.