XI
Je suis rentré à la piaule et j’ai grimpé dans mon pieu au deuxième étage, au-dessus de Tong qui bouquinait au rez-de-chaussée. Nous avons bâti les lits en hauteur l’un sur l’autre pour laisser plus de place ailleurs, Chuck à l’étage supérieur, moi au milieu, Tong en bas et Yoko qui vit ailleurs.
J’aime bien Chuck, ce n’est pas un salaud intégral. Quand il est là-haut, sous le plafond, avec ses longues guibolles ramenées sous le menton, sa maigreur, ses lunettes et ses cheveux qui ont toujours l’air debout sur sa tête sous l’effet de l’angoisse, on dirait une chauve-souris qui a pris des proportions. Il dit que Lepelletier a raison, à S. O. S., et qu’on souffre tous d’un excès d’informations sur nous-mêmes, comme les vieux au Cambodge qu’on élimine à coups de crosse sur la tête pour inutilité alimentaire, ou cette mère dans le journal qui a enfermé ses deux enfants pour les laisser mourir de faim et, au procès, elle a raconté qu’elle était entrée pour voir si c’était fini et il y en a un qui a encore eu la force de dire « maman ». C’est le sentimentalisme. Chuck dit qu’on devrait inventer un karaté spécial pour la sensibilité, en vue de son endurcissement protecteur, ou alors il faut se protéger par la méditation transcendantale et le détachement philosophique, qu’on appelle aussi yoga chez certaines peuplades d’Asie. Il dit que chez monsieur Salomon, ce karaté spécial d’autodéfense, c’est l’humour juif, humour : drôlerie qui se dissimule sous un air sérieux, qui souligne avec cruauté et amertume l’absurdité du monde et juif, qui va ensemble.
J’avais le cafard, comme chaque fois que je n’y peux rien. Je ne devrais même pas essayer, ça induit la frustration. Frustration : état de l’individu dont une tendance ou un besoin fondamental n’a pu être satisfait. Chuck dit qu’on devrait créer un Comité de Salut public, avec le roi Salomon à la tête, qui prendrait la vie en main, on en ferait une autre à la place et on mettrait de l’espoir partout. L’espoir est ce qui compte avant tout quand on est jeune, et quand on est vieux aussi, il faut pouvoir s’en souvenir. On peut tout perdre, les deux bras, les deux jambes, la vue, la parole, mais si on garde l’espoir, rien n’est perdu, on peut continuer.
Je me suis marré, et j’ai voulu revoir un film des Marx Brothers pour recharger mes batteries, mais on ne le donnait plus. Je me disais que j’aurais dû m’occuper seulement de bricolage manuel, le chauffage, la plomberie, le bien-être matériel, des choses que l’on peut dépanner et arranger avec ses mains, au lieu de me laisser gagner par l’angoisse du roi Salomon et sa façon de se pencher avec bienveillance sur l’irrémédiable. Irrémédiable, sans recours, à quoi on ne peut remédier.
Chuck est arrivé alors que je me demandais si je ne pouvais pas trouver une seule personne, une femme si possible, pour m’occuper d’elle et tout lui donner, au lieu de courir à droite et à gauche pour essayer de dépanner des gens que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Il a jeté ses bouquins et il a grimpé sur le pieu au-dessus du mien car il aime avoir une attitude supérieure. J’avais ma tête entre ses baskets.
— Tu sens des pieds.
— C’est la vie.
— Merde.
— Qu’est-ce que tu as encore ? Tu fais une de ces gueules…
— Mademoiselle Cora, tu sais ? L’ancienne chanteuse ? Celle que monsieur Salomon m’a recommandée chaleureusement ?
— Oui, et alors ?
— J’ai dû l’inviter à sortir avec moi.
— Tu n’étais pas obligé, dis donc.
— Il faut bien que quelqu’un soit obligé. Sans ça, c’est le pôle Nord.
— Le pôle Nord ?
— Sans ça, c’est les glaciers, le vide et cent degrés au-dessous de zéro.
— Ça, coco, c’est ton problème.
— On dit toujours ça pour se désintéresser. Quand je lui ai apporté des fleurs, elle a rougi comme une jeune fille. À soixante-cinq piges, tu te rends compte ! Elle avait cru que c’était moi.
— Et c’était lui ?
— C’était lui. C’est sa gentillesse proverbiale.
— Celui-là, alors, comme volonté de puissance… Il se voit en Dieu le Père, il n’y a pas de doute. Bon, tu l’as invitée à sortir, et alors ?
— Rien. Sauf qu’il y a un truc que je n’avais pas pigé, jusqu’à présent.
— Tiens. Et peut-on savoir ce que tu n’as pas pigé spécialement, en dehors de tout ?
— Chuck, c’est pas la peine de faire de l’esprit, c’est pas ça qui manque. Je n’avais pas pigé qu’on peut être vieux et avoir vingt ans comme mentalité.
— Mais, mon pauvre coco, c’est ce qu’on appelle « la jeunesse du cœur » chez les clichés ! Je me demande vraiment ce que tu lis, quand tu traînes dans les bibliothèques publiques.
— Je t’emmerde. Tu es le genre de mec qui m’aide à comprendre. Il n’y a qu’à t’écouter et prendre le contraire, on est sûr de ne pas se tromper. Toi et ton karaté, c’est des chameaux dans le désert, avec rien et personne. C’est pas mademoiselle Cora que j’ai invitée, c’est ses vingt ans. Elle a encore vingt ans quelque part. On n’a pas le droit.
Chuck a lâché un pet et Tong a sauté du lit, il a couru ouvrir la fenêtre et il a commencé à gueuler. Moi je serai toujours étonné par ce mec, après tout ce qu’il a vu au Cambodge, il a encore de la place pour s’indigner à cause d’un pet.
— Tu as eu tort de l’inviter, coco. Elle va prendre ça pour de l’espoir. Qu’est-ce que tu vas lui dire si elle essaye de coucher avec toi ?
J’en ai eu les poings serrés.
— Pourquoi tu dis ça ? Non mais pourquoi tu dis ça ? Pourquoi tu vas toujours chercher des trucs pas possibles ? Mademoiselle Cora est une personne qui a connu beaucoup de succès féminins et elle a encore envie d’être traitée comme une vraie femme, c’est tout. Tu penses bien que le cul, il y a longtemps que ça lui a passé !
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Mais enfin ça ne va pas, non ? J’ai seulement pensé que ça lui ferait plaisir de se souvenir d’elle-même, parce que les gens, quand ils se perdent de vue, qu’est-ce qui leur reste ?
C’est là que Tong y a mis du sien.
— Je ne sais pas ce qui vous reste à vous, en Occident, mais nous, quand il ne nous reste plus rien, nous cherchons refuge dans notre sagesse orientale, dit-il.
Et pour un gars qui s’était fait massacrer toute sa famille dont un grand-père à coups de bâton à Phnom Penh parce qu’il ne pouvait plus servir, c’était à pisser de rire. J’ai sauté de mon pieu et je suis allé chercher à sagesse dans le dictionnaire de Chuck. J’ai trouvé sagesse : connaissance inspirée des choses divines et humaines. Je leur ai lu ça et ça les a fait rigoler, même Tong. Il y avait aussi parfaite connaissance des choses que l’homme peut savoir, et c’était pas mal non plus. Il y avait qualité, conduite de sage, calme supérieur, joints aux connaissances. Il y avait longtemps que je ne m’étais autant marré qu’en lisant ça. J’ai même recopié pour monsieur Salomon, qui avait besoin de tout le calme supérieur qu’on pouvait trouver.