XXII

Dehors, j’ai eu encore un coup de noir, et j’avais une bonne raison. Je m’étais trouvé dans le dictionnaire. Je ne l’avais pas dit à la môme, je ne tenais pas à me faire comprendre, j’avais peur de la décourager. Mais je m’étais trouvé dans le dictionnaire et je m’étais appris par cœur pour me reconnaître la prochaine fois. Amour : disposition à vouloir le bien d’un autre que soi et à se dévouer à lui. J’ai eu un coup de merde comme si j’étais devenu mon propre ennemi public numéro un. Et j’avais même un supplément. Ça ne s’arrêtait pas chez moi à disposition à vouloir le bien d’un autre que soi et à se dévouer à lui, ce qui est déjà assez, comme impossible, lorsqu’on pense à n’importe quelle baleine qu’on ne connaît même pas, aux tigres royaux du Bengale, aux goélands de Bretagne ou à mademoiselle Cora, pour ne pas parler de monsieur Salomon, en état de suspense et d’attente. Mais il y avait un supplément qui m’a sauté dessus comme la vérole sur le bas clergé. Amour : attachement profond et désintéressé à quelque valeur. Ils ne disaient pas quelle valeur, ces salauds-là. Alors, autant revenir chez son père, s’asseoir à sa droite et vénérer son beau, solide et honnête vieux pain de campagne. Attachement profond et désintéressé à quelque valeur…

Je rappliquai dans la librairie illico parce que la valeur n’attend pas le nombre des années. Il me l’a fallu tout de suite. En cherchant bien j’étais sûr de trouver quelque chose, entre a et z et sur près de deux mille pages.

— J’ai oublié le petit Robert.

— Vous le prenez ?

— Oui. Je dois faire des recherches. Je devrais prendre le plus gros en douze volumes, là où on est sûr de trouver, il n’y a qu’à se servir. Mais je suis pressé et c’est l’angoisse, alors je prends le petit, en attendant mieux.

— Oui, dit-elle. Je comprends. Il y a des tas de choses qu’on finit par perdre de vue, et alors un dictionnaire, c’est utile, ça rappelle que ça existe.

Elle m’a accompagné à la caisse. Elle avait une façon de marcher qui faisait plaisir aux yeux. Dommage qu’elle portait les cheveux si courts, plus il y a de femme mieux ça vaut, au lieu de couper, mais avec moins de cheveux il y avait plus de cou, que j’aimais bien chez elle, alors, on ne peut pas tout avoir.

— Mercredi à huit heures et demie, n’oubliez pas.

— À huit heures et demie, les spaghetti, mais si vous voulez décommander vos amis, ne vous gênez pas pour moi.

On a encore ri tous les deux pour faire gag.

De là j’ai enfourché mon Solex et j’ai filé directement chez le roi Salomon pour voir s’il était encore là. Quand il se réveille le matin ça doit être tous les jours la bonne surprise. Je ne sais pas à quel âge on commence à compter vraiment. Je tenais mon dictionnaire sous le bras et je décrivais des arabesques en forme de spaghetti sur mon vélo Solex en pensant à mercredi soir.

Je n’ai pas eu de chance, monsieur Tapu était dans l’escalier avec l’aspirateur et j’ai tout de suite vu qu’il était dans son bon jour. La dernière fois que je l’avais vu aussi heureux, c’était lorsque la gauche allait gagner les élections et ça devait finir comme ça, il l’avait toujours dit, on était foutus et c’était bien fait pour notre gueule. Il ne m’a rien dit d’abord, il triomphait en silence, pour me laisser imaginer le pire. J’avais entendu le matin dans le taxi que les Palestiniens et les Juifs avaient encore eu des centaines de morts ensemble, et c’était la meilleure chose qui pouvait leur arriver, sur la gueule de monsieur Tapu. Mais c’étaient des présomptions. Je me suis mis en position défensive, instinctivement, j’ai rentré la tête dans mes épaules, parce qu’on ne sait jamais ce que la connerie va vous asséner.

— Regardez ça…

Il a tiré de sa poche une page de journal soigneusement pliée et me l’a tendue.

— Il a laissé tomber ça dans l’ascenseur…

Il disait il comme s’il n’y avait qu’un locataire dans l’immeuble.

— Qui ça ?

— Le roi des Juifs, pardi, il n’y a que lui pour se permettre !

Je dépliai la feuille. C’étaient des annonces personnelles. Il y en avait pour deux pages. Jeune blonde dorée cherche amitié durable… Quel homme droit, généreux, cultivé, rêve de moi sans me connaître ? Quarante quarante-cinq ans… Il y en avait qui étaient soulignées au crayon rouge. Jeune femme jolie sans plus rêve d’une main ferme dans la sienne. Jeune femme aimant lecture, musique, voyages… J’ai trente-cinq ans et on me dit jolie, paysages calmes et couleurs pastels, voudrais faire connaissance d’un homme serein pour navigation à deux en eaux tranquilles.

J’ai pas pipé.

— Bon, et alors ?

Tapu se fendait la gueule tellement qu’on voyait ses noires profondeurs.

— Vous vous rendez compte ? Mais il a quatre-vingt-quatre ans, votre roi Salomon ! Et il cherche encore une âme sœur ! Il voudrait… ho ! ho ! ho ! C’est trop fort ! Un homme serein pour navigation à deux en eaux tranquilles ! Oh non ! Oh j’en peux plus !

— Ben lui non plus.

— Non mais vous ne comprenez pas ! Il cherche une âme sœur !

— Qu’est-ce que vous en savez ? On peut lire ça par…

J’allais dire « par amour », mais il n’aurait pas compris et d’ailleurs moi non plus, je ne comprenais pas, ou alors il ne lisait pas ça par défi mais pour cracher sur l’impossible et pour se rassurer, ça rassure de voir que vous n’êtes pas seul à être seul. Il y avait des mecs là-dedans qui avaient cinquante ans de moins que lui et qui en crevaient tellement qu’ils donnaient des petites annonces, des petites annonces qui gueulaient comme des cornes de brume. Quelle jeune femme douce et sachant seulement compter jusqu’a deux partagerait la vie d’un solitaire n’ayant jamais eu de goût pour la solitude… La vie peut-elle encore me sourire dans les yeux d’une jeune femme douée pour l’avenir ? Brune, frisée, fine, enjouée, frêle esquif las des vagues cherche abri sûr…

— On peut lire ça seulement par sympathie, merde !

— Sympathie ? Je vous dis qu’il cherche encore ! Il y en a qu’il a soulignées !

C’était vrai. Soigneusement, au crayon rouge, à côté.

— Vous vous rendez compte ? Non mais vous vous rendez compte ? Qu’est-ce qu’il s’imagine ? Mais enfin c’est pas croyable à son âge ! Et il a même des préférences ! Il les a numérotées !

Il ne me menait même pas aux points, Tapu, il me mettait K. O. ce salaud-là. Parce qu’il n’y avait pas de doute. Monsieur Salomon les avait vraiment numérotées par ordre de préférence. Numéro I : c’était marqué de sa main. Divorcée, sans enfant, trente-cinq ans, cherche à refaire sa vie avec un homme cinquante cinquante-cinq ans, qui rêve lui aussi d’une vie à bâtir…

Tapu était penché sur mon épaule, le doigt en avant.

— Et il veut se faire passer pour un homme de cinquante cinquante-cinq ans, il essaye de tricher, comme il l’a toujours fait en affaires ! Il veut la rouler, c’est plus fort que lui ! La force de l’habitude ! Mais enfin, est-ce qu’il ne sait pas qu’il est au bout du rouleau, ou est-ce qu’il se fout du monde ?

Le numéro deux avait trente-cinq ans, des yeux gais et un rire enchanteur. Toutes les soulignées avaient entre trente et trente-neuf ans. Le roi Salomon n’avait retenu aucune au-delà de la quarantaine. Apparemment, au-dessous de quarante-quatre ans de différence entre lui et elle, il ne voulait pas s’engager. Il avait fait quand même une exception, mais c’était dubitatif. Il ne l’avait pas numéroté, ni soulignée. J’avoue cinquante ans bien qu’on ne veuille pas me croire. Quel homme vraiment adulte prendrait d’une main ferme le gouvernail ? Il y avait un point d’interrogation à la fin. Monsieur Salomon avait tracé à côté un point d’interrogation, lui aussi.

— Regardez celle-là !

Monsieur Tapu m’a arraché la feuille des mains.

Il a cherché en reniflant comme un chien pour pisser et il me l’a fourrée sous les yeux, en pointant son doigt sur une annonce soigneusement encadrée de rouge, au milieu de la page :

Jeune femme indépendante, trente-sept ans, active, aimant choses de l’esprit et l’Auvergne en automne cherche homme tendre ayant loisirs pour faire face à la vie ensemble jusqu’a la fin du parcours. Phallocrates s’abstenir.

Phallocrates s’abstenir était souligné trois fois au crayon rouge…

— Phallocrates s’abstenir, vous mesurez ? Non, mais, est-ce que vous mesurez ? Il l’a souligné, c’est une chance à ne pas louper ! Phallocrates s’abstenir ! Évidemment, à son âge, il risque pas de bander ! Alors là, il a tout de suite vu l’occase ! Hein ? Moi je vous dis que votre roi Salomon, il rêve encore !

J’étais dans les cordes, mais je refusais de baisser les bras.

— C’est pour rire, lui dis-je. Il fait ça pour rigoler.

— Oui, c’est ça, l’humour juif, on connaît ! glapit monsieur Tapu.

— C’est quand même permis à un vieil homme de lire des annonces sentimentales au soir de sa vie, pour le souvenir ! gueulai-je. Il se met dans son fauteuil, il allume son cigare, il lit les annonces sentimentales des âmes sœurs qui se cherchent et puis il sourit, en murmurant ah cette jeunesse ! ou quelque chose comme ça. On se sent toujours plus calme quand on voit qu’il y en a encore qui s’agitent ! C’est bon pour sa sérénité, putain !

Mais Tapu c’est tout juste s’il ne me marchait pas dessus, tellement il m’écrasait.

— Eh bien moi je vous dis qu’il croit au père Noël, votre roi des Juifs ! Et vicelard, avec ça ! Parce que vous remarquerez que ce n’est pas des vieilles peaux qu’il a soulignées ! C’est des jeunesses ! Il devrait avoir honte, à son âge !

Et il a même craché sur son propre escalier. Je lui ai arraché la feuille des pattes et je me suis enfermé dans l’ascenseur. J’étais furieux pendant qu’on montait, je n’avais pas su défendre monsieur Salomon alors que celui-ci se penchait seulement sur tous les cas humains et soulignait de rouge ceux qui lui paraissaient avoir le plus d’intérêt et qui étaient les plus dignes d’être exaucés. Et s’il les numérotait, ce n’était pas parce qu’il s’intéressait encore à lui-même et qu’il avait la prétention de refaire sa vie à quatre-vingt-quatre ans et de rencontrer l’amour, mais parce qu’il y avait dans les petites annonces des cas particulièrement émouvants et qui méritaient toute l’humanité qu’on pouvait mettre à leur disposition. Je crois que Chuck se trompe dans son cynisme quand il déclare que monsieur Salomon se moque de lui-même par déchirement et qu’il est le roi de l’ironie plus encore que du pantalon, et que d’ailleurs s’il n’était pas le roi de l’ironie il ne se serait pas proclamé roi du pantalon sur ses devantures, car pour s’intituler ainsi il fallait aller loin dans la futilité, la dérision et la poussière bibliques. Chuck affirme que monsieur Salomon utilise la futilité et la dérision pour minimiser l’imminence. Je ne peux pas croire que monsieur Salomon, qui a une tête comme on en trouve rarement dans le prêt-à-porter, et qui ne va pas du tout avec le pantalon mais avec les dignitaires comme feu Charles de Gaulle ou Charlemagne, quand ils avaient le même âge, peut être ce que ce tordu de Chuck appelle un « ironiste ». D’abord, ça ne va pas loin, comme moyen d’autodéfense, parce que les arts martiaux ont des limites. Il n’y a qu’à voir Bruce Lee qui était le plus fort et qui n’a pas pu s’empêcher de mourir.

Chuck sait toujours tout mieux que personne et il dit que le grand rêve de l’humanité a toujours été le stoïcisme.

J’ai quand même arrêté l’ascenseur entre deux étages et j’ai ouvert le dictionnaire à stoïcisme car monsieur Salomon avait vécu si longtemps qu’il avait peut-être en effet trouvé quelque chose qui lui permet de s’appuyer, au point où il en est. J’ai trouvé : Stoïcisme : courage pour supporter la douleur, le malheur, les privations avec les apparences de l’indifférence. Doctrine qui professe l’indifférence devant ce qui affecte la sensibilité. Du coup, j’ai oublié monsieur Salomon, parce que c’est vrai que la sensibilité chez moi est l’ennemi du genre humain, si on pouvait s’en débarrasser, on serait enfin tranquille.

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