VIII

Je n’ai pas vu mademoiselle Cora pendant dix jours. Elle m’avait appelé trois fois à S. O. S. mais je voulais laisser passer du temps, pour ne pas trop l’habituer. Il ne fallait pas trop l’encourager à rêver, un peu seulement, parce qu’après on se casse toujours la gueule. Je pensais souvent à elle, j’aurais voulu l’aider à trouver un endroit public pour chanter, remonter sur les planches, ça s’appelle chez eux. Une fois, j’ai été commandé un jour à l’avance par monsieur Salver, le grand producteur qui m’aimait bien, on parlait toujours de cinéphilie pendant le parcours, je venais de revoir au Mac-Mahon La Soupe aux canards, où il y a cette séquence de dédain royal quand le boulet de canon entre par une fenêtre et traverse la pièce et Groucho saute sur une chaise avec le cigare et tire le rideau pour empêcher le boulet suivant d’entrer. C’est vraiment une attitude de mépris invincible, on ne peut pas faire mieux. Il faut un culot inouï et sacré pour traiter ainsi les boulets de canon et le péril mortel et Groucho en avait plus que n’importe qui. S’il y a une chose que la mort doit détester par-dessus tout, c’est qu’on la traite par-dessus la jambe, avec un dédain royal, et c’est ce que Groucho Marx faisait. D’ailleurs, il est mort. Eh bien, quand j’ai eu monsieur Salver dans mon taxi pour Roissy, on a eu le temps de parler, et j’en ai profité pour lui demander s’il connaissait une vedette de la chanson d’avant-guerre qui s’appelait Cora Lamenaire. Monsieur Salver est lui-même d’avant-guerre et il s’est occupé du spectacle toute sa vie.

— Cora Lamenaire ? Ça me dit quelque chose.

— Elle était chanteuse réaliste.

— Elle est morte ?

— Non, mais elle ne chante plus. Je pense que c’est parce qu’il y a trop de malheurs dans ses chansons. Ça fait démodé.

— Cora Lamenaire, Cora… Mais oui, voyons ! C’était dans les années trente, l’époque de Rina Ketty. J’a-tten-drai tou-jours ton retour… Elle existe encore ?

— Elle n’est pas si vieille que ça, monsieur Salver. Soixante-cinq ans à tout casser.

Il rit.

— Plus jeune que moi, en tout cas… Pourquoi ? Vous la connaissez ?

— J’aimerais la faire rechanter, monsieur Salver. Devant un public. Vous pourriez peut-être lui trouver un engagement quelque part.

— Mon petit, la chanson, aujourd’hui, c’est les jeunes. Comme tout le reste, d’ailleurs.

— Je pensais que le genre rétro était à la mode.

— C’est passé aussi.

— Ça coûte cher, de louer une salle ?

— Il faut la remplir, et ce n’est pas une vieille dame que personne ne connaît plus que le public irait voir.

— Une petite salle en province, juste une fois, ça ne doit pas coûter des millions. J’ai des économies. Et j’ai un ami qui a des moyens, le roi Salomon, vous savez…

— Le roi Salomon ?

— Oui, il était roi du pantalon, avant. Le prêt-à-porter. Il est très large. Il aime faire pleuvoir ses bienfaits, comme on dit.

— Tiens. On dit ça où ? Je ne connaissais pas cette expression.

— C’est un homme qui est d’une grande largesse. On pourrait peut-être louer une salle et réunir un public. C’est dégueulasse, monsieur Salver, d’oublier les gens qui ont existé, comme Rita Hayworth, Hedy Lamar ou Dita Parlo.

Monsieur Salver paraissait frappé.

— Eh bien, dites donc, vous avez de la piété, comme cinéphile !

— On pourrait peut-être la faire chanter encore, au moins une fois, je suis prêt à payer la location.

Je voyais le visage de monsieur Salver dans le rétroviseur. Il faisait des yeux ronds.

— Mon ami, vous êtes le plus étonnant chauffeur de taxi que j’aie jamais rencontré !

J’ai rigolé.

— Je fais exprès, monsieur Salver. Ça me fait des clients.

— Je ne plaisante pas. Étonnant ! Déjà que vous connaissiez les noms de Hedy Lamar et… l’autre…

— Dita Parlo.

— Oui. Mais laissez cette pauvre femme tranquille. Elle va faire un bide épouvantable et ne s’en remettra pas. Laissez-la à ses souvenirs, c’est bien mieux. C’était une chanteuse de deuxième ordre, d’ailleurs.

Je me suis tu pour ne pas l’antagoniser, mais je n’ai pas aimé ça. Il connaissait à peine le nom de mademoiselle Cora et ne pouvait donc pas savoir si elle était du premier, du deuxième ou du troisième ordre. Quand on a oublié quelqu’un complètement, on n’a qu’à fermer sa gueule. Et mademoiselle Cora avait encore toute sa voix, une drôle de voix, avec de la rocaille dedans, marrante. Je ne voyais pas sur quoi il se permettait de juger.

Ça m’a vraiment démoralisé de ne pas pouvoir rattraper mademoiselle Cora et de penser qu’elle ne pouvait plus redevenir. Monsieur Salver était peut-être un grand producteur mais ce n’était pas un vrai cinéphile, puisqu’il ne s’était même pas souvenu de Dita Parlo. J’étais furieux et je ne lui ai plus parlé. Je l’ai laissé à l’aéroport et après j’ai laissé la voiture au garage pour Tong, j’ai pris mon solex et j’ai été à la bibliothèque municipale d’Ivry où je me suis fait donner un gros dictionnaire. J’ai passé quatre bonnes heures à lire des mots pleins de sens. Je suis un fana des dictionnaires. C’est le seul endroit au monde où tout est expliqué et où ils ont la tranquillité d’esprit. Us sont complètement sûrs de tout, là-dedans. Vous cherchez Dieu et vous le trouvez avec des exemples à l’appui, pour moins de doute : être éternel, créateur et souverain, maître de l’univers (en ce sens, prend une majuscule), être supérieur à l’homme, chargé de la protection bienveillante de toutes choses vivantes, c’est là en toutes lettres, il suffit de regarder à D entre diététique et diffa, nom donné en Afrique du Nord à la réception des hôtes de marque, accompagnée d’un repas. Ou un autre mot que j’aime beaucoup et dont je me délecte souvent dans mon Budé de poche que j’ai sous la main dans le taxi, immortel, qui n’est pas sujet à la mort, c’est un mot qui me fait toujours plaisir, il est bon de savoir que c’est là, dans le dictionnaire. C’est ce que je voudrais procurer à mademoiselle Cora et à monsieur Salomon et je pense que pour les quatre-vingt-cinq ans de ce dernier, je lui offrirai un dictionnaire.

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