XXXIII
Je me suis réveillé avec du soleil, le café qui souriait, les croissants qui brillaient gras et un baiser sur le bout du nez. Les meilleurs moments sont toujours les petits.
— Il y a un chat que j’ai vu dans le journal, il s’est perdu et il a retrouvé la maison après avoir marché mille kilomètres. Il y a des instincts d’orientation étonnants. L’année dernière, ils ont eu un chien, un chow, qui a pris tout seul le train pour aller rejoindre sa maîtresse. C’est affectif, chez eux.
J’ai pris encore un croissant. Elle préférait les tartines. C’est vrai que la France est coupée en deux. Il y a ceux qui préfèrent les tartines et ceux qui préfèrent les croissants.
— Tu me diras quand…
— Je dois être à la librairie à neuf heures trente. Mais tu peux rester ici.
Elle n’a même pas hésité :
— Tu peux venir habiter ici pour de bon.
Je n’ai pas pu parler.
— Tu ne me connais pas assez. Je suis toujours chez les autres. C’est ce qu’ils appellent délit de vagabondage.
— Eh bien, tu seras chez moi.
Calme, assurée, croquant sa tartine. Je me suis d’abord dit merde elle doit être vachement seule pour se jeter à l’eau comme ça, mais c’était encore une idée à moi.
— J’ai vu un film à la cinémathèque, Le facteur sonne toujours deux fois, c’est ce que je connais de plus vrai comme titre. Au-delà de deux, c’est plus le même facteur. C’est un autre. C’est un facteur sociologique.
Elle riait dans sa tartine. Elle avait des petites dents animales et un nez un peu en l’air.
— Et tu vis de quoi, à part ça ?
— J’ai un tiers de taxi, et je peux dépanner n’importe quoi. Enfin non, pas n’importe quoi, seulement la plomberie, l’électricité, la petite mécanique. Bricoleur. C’est très demandé aujourd’hui. Je me suis un peu arrêté il y a quelques mois, j’ai un copain qui me remplace. J’ai trop de boulot chez monsieur Salomon. C’est du bricolage aussi, des dépannages…
Elle m’écoutait. Au bout d’une heure je me suis aperçu que je parlais depuis une heure. Les voix qui appellent jour et nuit, les gens qu’on veut dépanner, tout ça. Et monsieur Salomon qui se levait parfois la nuit pour répondre aux appels lui-même puisqu’il n’y a personne d’autre. Et qui m’envoyait sur les lieux pour les cas d’urgence, comme mademoiselle Cora.
— Le bricolage et le dépannage, voilà.
Je lui expliquais comment le roi Salomon vivait seul depuis trente-cinq ans pour punir mademoiselle Cora qui n’était pas venue le voir dans sa cave pendant l’occupation.
— Il paraît que les Juifs ont un Dieu très sévère.
Je lui ai parlé des vieux qu’il fallait aller trouver tous les jours pour voir s’ils étaient encore là. Je me suis arrêté juste avant la vieille clocharde qui poussait devant elle son tandem vide.
— J’ai un ami, Chuck, qui doit bien avoir raison. Il paraît que si je suis tout le temps chez les autres, c’est que je manque d’identité. Je n’ai pas assez d’identité pour m’occuper de moi-même, vu que je ne sais pas qui je suis, ce que je veux et ce que je peux faire pour moi. Tu vois ?
— Je vois surtout que ton ami Chuck, apparemment, se suffit à lui-même. La suffisance. Enfin, ce n’est pas beau chez moi non plus. La première chose que j’ai sentie chez toi…
— Quoi ?
Elle a ri mais ce n’était pas tellement gai.
— La première chose que j’ai sentie chez toi, c’est qu’il y a beaucoup à prendre.
Elle s’est levée et elle m’a tourné le dos pour s’habiller, mais c’était plutôt parce qu’elle ne s’aimait pas en disant ça.
— C’est pour toi maintenant, Aline. Tout ce que j’ai. Prends.
— Oh, ça va. Mais tu peux venir habiter ici. Tu l’as déjà un peu fait sans me demander, mais maintenant je te le demande. Parfois, on se trompe, et alors la meilleure façon pour se débarrasser l’un de l’autre, c’est d’habiter quelque part ensemble. Je me suis assez trompée comme ça. Je suis le genre de dévoreuse qui se contenterait des miettes.
Elle portait une espèce de blouson et de pantalon olive clair. Je ne l’ai jamais vue autrement. Elle s’est tournée vers moi.
— Si c’est encore pour me casser la gueule, il vaut mieux le faire vite. Je ne suis même pas sûre que je pourrai t’aimer, que je sois capable d’aimer quelqu’un. Il faut vraiment avoir la foi. Alors, viens habiter chez moi.
— Aline.
— Oui ?
— De quoi on a tous peur ?
— Que ça ne dure pas.
Je suis resté un moment à la regarder pendant quelle était encore là.
— Aline.
— Oui ?
— Il n’y a plus que toi. Les autres, c’est fini.
Ce qui m’a fait penser à monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, dans sa mansarde.
— À propos, j’ai un ami qui a soixante-douze ans, et qui écrit. Il a sorti un livre de sa poche.
— À compte d’auteur ?
— C’est ça. Il a mis toute sa vie à le finir. Est-ce qu’on ne pourrait pas l’inviter dans ta librairie, lui faire un peu la fête, tu sais, comme quand on a écrit un livre et qu’on est célèbre ?
Elle m’observait avec une sorte de… est-ce que je sais, moi, d’amitié, ou même peut-être de tendresse, allez savoir avec des yeux qui sourient toujours quand il fait clair.
— Tu voudrais l’aider ?
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
— Je croyais que tu ne voulais plus t’occuper des autres ?
— C’est pour finir, quoi.
— Pour solde de tout compte.
— Si tu veux. Il m’est un peu resté sur l’estomac dans sa mansarde et le livre qu’il a publié de sa poche. Il n’a pas de famille, rien que des assistances sociales et il ressemble à Voltaire. J’ai vu Voltaire à la télé, l’autre jour, et il lui ressemble. Voltaire, c’était quand même quelqu’un, non ?
Elle allumait une cigarette en m’examinant.
— Je ne sais pas si tu te moques du monde par désespoir, Jeannot, ou si c’est Dieu qui t’a fait comme ça et que c’est ce qu’on appelle une nature comique…
J’ai réfléchi.
— C’est possible. Ou j’ai peut-être attrapé ça du roi Salomon. Ou alors c’est peut-être cinéphilique, chez moi. Moi je trouve qu’il n’y a rien de plus agréable que d’être assis dans le noir et de rire pour le soulagement.
Je lui ai pris la main.
— Mais ça n’empêche pas le sentiment, lui dis-je.
Elle paraissait effrayée. Elle a même eu un petit frisson.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a comme ça un petit vent glacial qui est passé, dit-elle. Un petit vent de néant et de poussière…
Alors là, je l’ai étonnée. Je l’ai étonnée vraiment. Je me rappelais bien les vers du poète immortel que monsieur Salomon m’avait récités pour la même occasion et j’ai récité, à propos du vent susmentionné :
Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre…
Elle buvait du café mais elle avait oublié et tenait la tasse à mi-air, en me regardant. Je ne me suis même pas arrêté pour souffler et j’ai récité :
Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain,
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie !
— Merde alors, dit-elle, et j’étais content que c’était enfin quelqu’un d’autre qui le disait et pas moi.
J’ai levé un index instructif et j’ai fait :
— Ah !
— Où diable es-tu allé chercher ça, Jeannot ?
— C’est le roi Salomon qui me l’a appris. Il me fait de l’enseignement, histoire de rire un peu. Il m’enseigne pour l’exemple. Il paraît qu’il y a une école de clowns quelque part, mais je ne sais pas où. Partout, peut-être. Il vaut mieux se tordre que de se mordre. Je lui ai dit une fois que j’étais un autodidacte, ça l’a beaucoup amusé et puis il a ajouté pieusement, nous le sommes tous, nous le sommes tous. Nous mourrons tous autodidactes, mon petit Jean, même les plus agrégés d’entre nous. Tu sais, Aline, agrégé, c’est un mot marrant. Le contraire de désagrégé. J’ai regardé. La personne dont je te parle et qui vit dans une mansarde avec l’œuvre de sa vie, monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, est désagrégée, il est tout seul, il a de l’arthrite, il est coronaire, la vie s’est couverte de dettes contre lui et il ne peut plus se faire rembourser, sauf par la Sécurité sociale. Il est complètement désagrégé. Agrégé : unir en un tout, adjoindre, rattacher à une compagnie. Désagrégé : détruire par séparation des parties agrégées. Désagrégation : morcellement, pulvérisation, décomposition, désintégration, dépouillement. Mademoiselle Cora est désagrégée et monsieur Salomon tient un standard téléphonique pour se réagréger à quelqu’un et il cherche même dans les petites annonces, coiffeuse, vingt-quatre ans, ravissante. Je n’ai jamais vu un vieux schnock aussi combatif, aussi résolu à ne pas se laisser désagréger. Il s’habille d’un costume élégant d’une étoffe de longue durée et il va chez une voyante avec défi, pour se prouver qu’il a encore un avenir. Le combattant suprême, on appelle ça en Tunisie. Seulement, les combattants combattent pour avancer, et monsieur Salomon combat pour reculer. Je pense que si on lui donnait quarante ans, il les prendrait. Je pense qu’on devrait tous pratiquer les arts martiaux, Aline, pour nous défendre. Ah.
— Oui, ah, dit-elle.
Elle mettait ses collants.
— C’est ce qu’on appelait un cordial, autrefois, lui dis-je. On vous offrait ça pour vous remonter le moral. Quand je te vois mettre tes bas, ça me remonte le moral.
Je l’ai embrassée sur la cuisse.
— Tolstoï a pris la fuite à quatre-vingt-dix ans, dit-elle, mais il est mort avant d’y arriver, à une station de chemin de fer.
— Oui, à Astapovo, lui dis-je.
Je n’aurais pas dû. Ça l’a frappée. J’aurais pas dû la frapper.
— Où diable as-tu appris ça, animal ? demanda-t-elle doucement.
— Il n’y a pas que l’école, Aline. Il y a aussi l’enseignement public obligatoire, tu sais. C’est ce qu’on appelle l’œuvre de sa vie, chez les autodidactes.
Elle a mis ses chaussures et elle s’est levée. Elle ne m’a plus regardé une seule fois.
J’ai demandé, pour changer :
— Alors, qu’est-ce qu’on fait pour monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier ?
— On peut lui organiser une séance de signature.
— Il faut faire vite, alors. Il est presque terminé.
Elle prit son sac et sa clé. Elle a hésité. C’est ce qu’on appelle l’indépendance, chez les femmes.
— Je te laisserai la clé sous le paillasson.
— Il paraît qu’il y a des coins aux Antilles, mais il faut connaître.
Elle s’est tournée vers moi. Sans trace de rien. Seulement jolie. Ou même belle, ça dépend de l’état dans lequel on se trouve, quand on regarde.
— Jean, dit-elle, ça commence où et ça finit où, chez toi ? Nous ne pouvons jouer Dieu que pour les chiens.
— On ne va pas commencer à discuter, Aline. On n’est pas en affaires. Et puis, c’est trop tard. Neuf heures vingt. Le meilleur moment, c’est le petit matin. Après, le jour s’organise.
Elle a répété :
— Jean.
— Jeannot Lapin, c’est comme ça qu’on m’appelle chez les chasseurs. Remarque, il y a un lapin qui s’est rendu célèbre en Amérique, un certain Harvey, qui mordait tout le monde. Tu as lu ?
— J’ai lu.
— Tu vois qu’il y a même des lapins dans les Brigades rouges.
— Je mets la clé sous la porte.
— Et pour mademoiselle Cora, qu’est-ce que tu me conseilles ?
— Je refuse de te conseiller. Je n’ai pas le droit.
— Est-ce qu’il vaut mieux que je continue et que j’amortisse en douceur, ou est-ce que c’est mieux d’un seul coup ?
— Ça ne changera rien. À ce soir, peut-être. Si tu ne reviens plus jamais, je comprendrai. Nous sommes quatre milliards, je crois, j’ai de la concurrence. Mais je voudrais que tu reviennes. Au revoir.
— Ciao.
C’est un joli mot ciao. Je me demande si les étudiants des Brigades rouges l’ont dit à Aldo Moro. Chez eux non plus, ce n’est pas personnel, c’est général. Amour, c’est en train de changer de dictionnaire, ça passe dans le médical.