VII

Je n’ai pas revu mademoiselle Cora un bout de temps, deux ou trois semaines. Je pensais à elle parfois, c’est dur pour une femme de se laisser dépouiller par la vie, et surtout pour quelqu’un qui avait connu les faveurs du public. Un soir elle a téléphoné à S. O. S. pour m’avoir comme taxi mais ce n’était pas mon tour et quand c’est Tong qui y est allé, il m’a dit qu’elle n’était pas contente et ne lui avait pas adressé la parole, sauf pour l’interroger sur ce que je faisais dans la vie, si c’était vrai que j’étais dépanneur et qu’est-ce que j’avais à voir avec S. O. S., où il fallait des compétences de psychologie et intellectuelles que je ne possédais pas. Ça m’a fait rire et je me suis rappelé que monsieur Salomon m’avait demandé si j’avais fait de la prison. On me jugeait sur ma bonne mine, quoi. Tong lui avait expliqué que j’étais le genre de mec qui ne pouvait pas se fixer sur lui-même et que j’avais des problèmes avec l’environnement. C’était vrai, et aussi que je m’intéressais beaucoup aux autres espèces et surtout à celles qui étaient en voie d’extinction, et que je m’étais pris d’amitié pour monsieur Salomon pour cette raison. Il avait essayé de parler à mademoiselle Cora de la religion orientale où la vie est considérée comme sacrée et pas seulement chez les vaches du même nom comme en Inde mais jusqu’au moindre moucheron. Ça n’avait pas intéressé mademoiselle Cora, elle pensait à autre chose et il avait laissé tomber la conversation pour ne pas l’embêter. Nous en avons parlé après dans la piaule et Chuck, qui faisait des études sur la table près de la fenêtre, nous a demandé de quoi il s’agissait. Je lui ai expliqué un peu.

— C’est une personne qui va sur ses soixante-cinq piges ou plus et qui a été quelqu’un autrefois. Elle est marrante parce qu’elle a encore gardé ses habitudes.

— Quelles habitudes ?

— D’être jeune et belle. De plaire, quoi. Il y en a chez qui tout passe mais pas ça.

— Il n’y a rien de plus triste qu’une femme qui s’accroche.

— Alors là tu es à côté de la plaque. Mademoiselle Cora ne s’accroche pas, elle ne minaude pas, elle a toute sa dignité. Elle a un visage un peu ravagé, bien sûr, le temps lui a marché dessus, comme il se doit, et c’est sans doute pour ça que monsieur Salomon lui a envoyé des fruits confits de Nice. Il paraît qu’elle lui a sauvé la vie comme Juif sous l’occupation.

— Celui-là, alors ! dit Chuck, que monsieur Salomon aimait beaucoup comme phénomène. Ils m’ont dit à la centrale qu’il en a au moins pour une brique de munificence, chaque mois, et c’est toujours pour les vieux, les ci-devant, comme il les appelle. Il ne pense qu’à lui-même.

— Si tu veux dire qu’il sait ce que c’est d’être très vieux et seul…

— C’est de la volonté de puissance, chez lui. C’est toujours le besoin de régner, chez les bienfaiteurs. Il a été roi du pantalon pendant si longtemps que maintenant il se prend pour un roi tout court. Le roi Salomon. Comme l’autre, celui des temps bibliques.

Quand Chuck est parti, j’ai cherché dans le dictionnaire. J’ai trouvé que l’autre roi Salomon était le successeur de David, qui construisit des forteresses, équipa son armée de chars et s’assura des alliances, mais qu’il est mort quand même et est devenu rien et personne. Le petit Larousse disait que sa sagesse était restée légendaire dans tout l’Orient et dans l’Ancien Testament. Il était aussi connu pour ses fastes et c’est là qu’il ressemblait encore à monsieur Salomon, qui faisait pleuvoir ses largesses, lui aussi. Je pensais à cela parfois en allant porter de sa part des cadeaux à quelqu’un qui n’attendait plus rien. Il y en avait qui étaient tellement habitués à être oubliés que lorsqu’on déposait à leur porte des dons anonymes, ils croyaient que c’était tombé du ciel et qu’il y avait Quelqu’un qui s’était souvenu d’eux, là-haut. Moi je ne trouve pas que c’est de la volonté de puissance et de la folie des grandeurs mais peut-être que Chuck a raison lorsqu’il dit que c’est chez monsieur Salomon une façon polie de critiquer le ciel et de lui causer des remords.

Un jour, j’ai fait des courses avec mademoiselle Cora qui m’avait commandé la veille et je l’ai aidée à monter les paquets. J’ai encore eu droit au cidre et comme j’allais partir, elle m’a dit :

— Assieds-toi. J’ai à te parler.

Je me suis assis sur une chaise, elle sur le pouf blanc et j’ai attendu, pendant qu’elle buvait son cidre à petits coups, en réfléchissant d’un air préoccupé et même grave, comme si elle allait me proposer une affaire.

— Écoute-moi, Jeannot. Je t’ai bien observé. C’est pour ça que je t’ai fait venir plusieurs fois, pour être sûre. Tu as le physique. Je l’ai tout de suite toujours où te joindre, s’il y a une occasion qui se présente. Tu gagneras des millions et tu auras ta photo partout. Crois-moi, j’ai du flair pour ces choses-là.

Elle était contente.

— J’ai tout de suite vu. T’as ce qu’on appelle une gueule d’amour.

— Il y a un film comme ça avec Jean Gabin, Gueule d’amour.

— Gabin, je l’ai connu avant la guerre, quand il tournait Pépé le Moko. Mireille Balin, c’était une copine. On l’a oubliée aussi, celle-là, elle est morte inconnue. Tu es bien tombé, va. Tu ne pouvais pas mieux tomber. T’as la baraka.

J’ai dit prudemment, pour faire plus réaliste :

— Il faut voir.

Et j’ai même ajouté, pour bien montrer que j’y croyais :

— Vingt pour cent, vous y allez un peu fort.

— J’aurai des frais. Pour commencer, il faudra te faire faire de bonnes photos. Et pas par n’importe qui.

Elle est allée chercher son sac à main. Quand elle marchait sur ses hauts talons, elle était encore très féminine. Elle n’était pas raide des jambes, comme une personne de son âge, et elle tenait une main sur une hanche, en remuant. C’est seulement au visage que ça se voyait. Elle a pris des billets dans son sac et elle me les a tendus, comme ça, sans même les compter. J’en ai eu mal au ventre et c’est tout juste si j’ai pu garder mon sourire bien connu sur ma gueule. C’était vraiment la panique, chez elle, et n’importe quoi, pour y croire encore un peu.

— Tiens. Je connais un bon photographe, Simkin. Je crois qu’il vit encore. C’est le meilleur. Il les a tous faits. Raimu, Gabin, Harry Baur.

Elle avait la voix qui tremblait. C’était presque comme si elle me demandait l’aumône, en me tendant le pognon. Je l’ai empoché.

— Je ne vais pas te faire prendre des leçons de diction, ça non. T’as la voix. La vraie, celle qui sent encore Paris, qui vient de la rue, faut qu’elle y reste. La diction, c’est comme si on te les coupait. Sauve-toi, maintenant. Et sois tranquille…

C’est là qu’elle a dit quelque chose d’énorme.

— Je ne te laisserai pas tomber.

Je suis parti. Je suis entré dans un bistro et je me suis tapé deux fines, pour me remonter le moral, et, si ça pouvait se matérialiser, j’aurais saigné sur le comptoir. C’était comme un chien à la fourrière qui vous regarde à travers la grille. Ils ont ça dans le regard. Suppliant. C’est ce qu’on appelle sentimentalisme, chez les salauds.

Загрузка...