XXXVI
Il y avait un message pour moi au standard, rappeler d’urgence mademoiselle Cora. J’ai rappelé et elle s’est tout de suite exclamée.
— Jeannot ! C’est gentil de m’appeler.
— Justement, j’allais le faire.
— Il fait si beau, alors j’ai pensé à toi. Tu vas rire mais…
Elle a ri.
— Je me suis dit que ce serait bien d’aller canoter au bois de Boulogne !
— Ça quoi ?
— Canoter. C’est une belle journée pour faire du canotage au Bois.
— Nom de Dieu !
Ça m’est parti comme ça, j’ai même gueulé.
Elle était contente.
— Oui, tu n’y aurais jamais pensé, n’est-ce pas ?
Je regardai les autres au standard, Ginette, Tong et les deux frères Masselat, qui étaient étudiants dans la vie ordinaire.
— Mademoiselle Cora, vous êtes sûre que ça existe ? Je n’ai jamais entendu parler de ça de nos jours.
— Le canotage ? Mais j’ai souvent canoté au bois de Boulogne.
J’ai bouché le micro. Je leur ai dit d’une voix sourde, tellement j’étais ému :
— Elle veut canoter. Au bois de Boulogne. Nom de Dieu !
— Ben va canoter, quoi ! dit Ginette.
— Non mais sans blague, elle est devenue dingue, ou quoi ? Je ne vais quand même pas canoter en plein jour ! Elle est folle à lier.
Je lui ai proposé avec tact :
— Mademoiselle Cora, je peux vous amener au Zoo, si vous préférez. Ça vous fera du bien. Et puis on ira manger une glace.
— Pourquoi veux-tu aller au Zoo, Jeannot ? Quelle idée !
— Vous pourriez vous habiller gentiment, avec une ombrelle, on irait voir les jolis zanimaux ! Les jolis lions et les jolis zéléphants et les jolies girafes et les jolis zhippopotames. Hein ? Les jolis zoiseaux.
— Mais enfin, Jeannot ! Qu’est-ce que c’est que cette façon de me parler comme à une petite fille ! Qu’est-ce qui te prend ? Si je t’embête, il faut le dire…
Sa voix s’est cassée.
— Excusez-moi mademoiselle Cora, mais je suis sous le coup de l’émotion.
— Mon Dieu, il t’est arrivé quelque chose ?
— Non, je suis toujours sous le coup de l’émotion. Eh bien, c’est entendu, nous n’irons pas au Zoo, mademoiselle Cora. Merci d’y avoir pensé. À bientôt, mademoiselle Cora !
— Jean !
— Je vous assure, mademoiselle Cora, c’est vraiment gentil d’y avoir pensé !
— Je-ne-veux-pas-aller-au-zoo, na ! Je veux aller canoter au bois de Boulogne ! J’avais un ami qui m’y emmenait toujours. Tu n’es pas gentil !
Bon, il faut ce qu’il faut.
— Dis donc Cora, tu as fini, oui ? Ou je vais à la maison et je te fous une de ces raclées !
Et j’ai coupé. Elle devait être tout heureuse. Il y avait encore un mec qui se souciait vraiment d’elle. Je regardais les autres, qui me regardaient.
— Est-ce qu’il y a parmi vous un enfoiré qui a déjà canoté ? Il paraît que ça se faisait autrefois.
Il y a l’aîné des Masselat qui s’est rappelé vaguement quelque chose.
— C’est chez les Impressionnistes, dit-il.
— Où ça ?
— Ça doit être à l’Orangerie. Elle veut sûrement aller voir les Impressionnistes.
— Elle veut aller canoter au bois de Boulogne, gueulai-je. Y a pas à chier, c’est ça qu’elle veut. C’est pas les Impressionnistes.
— C’est vrai, dit le cadet des Masselat. Les Impressionnistes, c’était sur la Marne. Maupassant et tout ça. Ils déjeunaient sur l’herbe et après ils allaient canoter.
Je me suis assis là et je me suis caché le visage dans les mains. J’aurais jamais dû aller sur place. C’est une chose que de répondre au téléphone et une autre que d’aller sur les lieux, là où ça se passe. J’ai pris les écouteurs de Ginette pour me changer les idées. Le premier appel que j’ai reçu était Dodu. Bertrand Dodu. On le connaissait par cœur à S. O. S. Il appelait depuis des années, plusieurs fois par jour et la nuit. Il ne vous demandait rien et ne disait rien. Il avait besoin de s’assurer qu’on était là. Qu’il y avait là quelqu’un. Il n’en demandait pas plus.
— Bonjour, Bertrand.
— Ah, vous me reconnaissez ?
Le bonheur.
— Mais bien sûr, Bertrand. Bien sûr qu’on te reconnaît. Ça va ?
Il ne répondait jamais ni oui ni non. Je l’imaginais toujours bien habillé, gris sur les tempes.
— Vous m’entendez ? C’est bien vous, ami S. O. S. ?
— Tout ce qu’il y a de plus, Bertrand. On est là. Et comment ! On est vraiment là.
— Merci. Au revoir. Je vais vous rappeler plus tard.
Je me demandais toujours ce qu’il faisait le reste du temps. Quand il n’appelait pas. Ça devait être quelque chose.
J’ai eu encore deux ou trois malheurs au bout du fil et ça m’a calmé. Ça me sortait, quoi. J’étais moins. J’ai appelé Aline dans la librairie pour lui parler. Je n’avais rien à lui dire, je voulais entendre sa voix, c’était tout. Elle avait reçu l’accord de la direction pour organiser une séance de signature lundi. J’ai téléphoné à monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier.
— Voilà, ça y est, c’est pour lundi en huit. Ils ont sauté sur l’occasion, vous pensez.
— Mais c’est trop court, lundi. Il faut faire de la publicité avant !
— Monsieur Geoffroy, il ne faut pas trop attendre. Vous avez déjà assez attendu comme ça. Il faut vous dépêcher. N’importe quoi peut arriver !
— Qu’est-ce que vous voulez qu’il arrive ?
J’en suis resté con. C’était toujours moi qui y pensais, jamais eux.
— Je ne sais pas, monsieur Geoffroy, ce qui peut arriver. N’importe quoi. Vous pouvez être tué par un terroriste, la librairie peut brûler, ils ont maintenant des systèmes nucléaires qui peuvent frapper en quelques minutes. Il faut vous dépêcher, quoi.
— J’ai soixante-seize ans, j’ai attendu toute ma vie, je peux encore attendre un peu !
— Je vous souhaite de tout cœur d’attendre un peu, monsieur Geoffroy. C’est toujours à la fin qu’on gagne. Vous avez le bon esprit. Mais c’est lundi en huit. Ils feront la publicité. On préparera ça mieux pour votre prochain livre, mais on ne peut rien changer. C’est comme ça. C’est votre tour. Il faut vous préparer.
— C’est l’instant le plus important de ma vie, mon cher ami.
— Je le sais bien. Il faut vous y préparer avec courage. Il y aura un service.
— Un service de presse ?
— Je ne sais pas quel service, je n’y connais rien, mais il y en a toujours un !
— Et comment je vais m’y rendre ?
Là je me suis marré. Cette idée qu’il lui fallait avoir des moyens de transport.
— Vous n’aurez à vous occuper de rien, monsieur Geoffroy, on viendra vous chercher.
Je me marrais encore quand j’ai raccroché. J’aurais dû m’occuper des naissances, des nativités, des promesses d’avenir, des trucs gais et roses qui commencent au lieu de finir. C’est vraiment dommage que monsieur Salomon ne soit pas dans les pouponnières.
— Merde, leur dis-je. La prochaine fois, je m’occuperai des bébés.
J’ai rappelé mademoiselle Cora.
— Mademoiselle Cora, on va canoter, c’est entendu.
Elle s’est écriée :
— Jeannot Lapin, tu es un amour !
— Je vous prie de ne pas m’appeler Jeannot Lapin, mademoiselle Cora. Ça me fait chier et c’est Marcel. Marcel Kermody. Tu te le notes quelque part.
— Ne te fâche pas.
— Je ne me fâche pas, mais j’ai le droit de m’appeler comme tout le monde.
— Tu viens me chercher à quelle heure ?
— Pas aujourd’hui, j’ai des états d’urgence. La prochaine fois qu’il fait beau.
— C’est promis ?
— Voui.
J’ai coupé. Il faisait chaud à crever mais on ne pouvait pas ouvrir la fenêtre du standard à cause des bruits extérieurs. J’écoutai un moment le cadet des Masselat qui se dépensait sans compter.
— Je sais, je comprends. J’ai vu le programme. Oui, bien sûr, c’était horrible. Je n’ai pas dit qu’on n’y peut rien, Maryvonne. Il y a des organisations puissantes qui s’en occupent. Il y a Amnesty International et la Ligue des Droits de l’Homme. Attends une seconde…
Il a pris une cigarette et l’a allumée.
— Elle a vu les horreurs au Cambodge à la télévision, hier, dit-il.
— Elle n’avait qu’à ne pas regarder, dit Ginette.
— Je pense que ça ne sert à rien de protester contre les programmes de la deuxième chaîne, Maryvonne, étant donné que ce n’était pas différent de la première. Si ce n’est pas au Cambodge, c’est au Liban. Je sais que tu voudrais faire quelque chose. Nous voulons tous faire quelque chose. Tu as quel âge ? Eh bien, à quatorze ans, il ne faut pas rester seule. Tu dois te réunir avec des jeunes de ton âge et discuter de tout ça, tu te sentiras beaucoup mieux après. J’ai là une liste des amicales spécialement prévues dans ce but. Prends un crayon, je vais te la dicter. Je sais, je sais. Je sais qu’en discutant on ne change rien aux massacres mais au moins on a les idées plus nettes et on apprend la géographie. On se sent toujours beaucoup mieux quand on a les idées nettes. Tu ne veux pas te sentir mieux ? Oui, je comprends cela, je comprends cela. C’est toujours ainsi quand on est sensible et qu’on a du cœur. Mais il faut te réunir avec d’autres jeunes, c’est très important. Vous n’y pourrez rien, en premier temps, bien sûr, tu as raison. Mais en deuxième ou troisième temps, avec des idées nettes, avec de la patience, de la persévérance, on y arrive peu à peu et on se sent beaucoup mieux. L’important est de ne pas rester seule et de se réunir avec d’autres et se rendre compte que d’autres ont du cœur aussi et qu’il y a beaucoup de bonnes volontés. Je sais que j’ai l’air de te consoler et que ce n’est pas ce que tu cherches. Est-ce que je peux te parler franchement ? Tu m’appelles parce que tu te sens isolée et malheureuse. Oui, et parce que tu voudrais faire quelque chose pour le Cambodge ou contre, enfin, contre le Cambodge – tu vois que tu n’as pas les idées nettes – et que tu ne sais pas comment t’y prendre. Tu as donc deux problèmes : un, tu es isolée et tu es malheureuse, deux, tu as le Cambodge. Les deux problèmes sont liés. Mais il faut commencer par le premier. Tu peux ne pas te sentir isolée et malheureuse, en un premier temps, et c’est très important, parce que ça te donnera du courage. Et en un deuxième temps, tu passeras aux autres problèmes qui te préoccupent. De toute évidence, si tu nous appelles, c’est que tu ne sais pas à qui t’adresser. Alors prends un crayon et note la liste des organisations qui peuvent t’aider… Les noms, attends… T’aider toi à aider les autres…
On avait la liste des organisations mise à jour chaque semaine. Je commençais à sentir que j’avais fait le tour. Aider les autres pour s’oublier un peu soi-même, pour se perdre de vue. On recevait tout le temps des demandes de personnes qui voulaient venir travailler comme bénévoles.
Ginette donnait à quelqu’un l’adresse de l’organisation des femmes battues.
J’ai appelé Aline.
— Il y a mademoiselle Cora qui veut faire du canotage. Elle a vu ça chez les Impressionnistes.
— Eh bien, c’est sympa. Elle a des goûts simples.
— Tu te fous de moi, toi aussi.
— Je t’ai laissé la clé sous le paillasson, Marcel Kermody.