XXXVII
J’avais encore plus la marée noire que jamais, je me sentais englué des pieds à la tête et je ne savais pas comment m’en tirer. J’avais envie de disparaître, mais alors vraiment, ne plus être là du tout. Je suis allé à la bibliothèque et j’ai demandé L’Homme invisible, de H. G. Wells, mais ce n’était pas du tout ce que je croyais et même si je pouvais me rendre invisible, je continuerais à les voir tous, avec mademoiselle Cora aux premières loges. Et puis j’ai eu un sursaut d’indignation parce qu’enfin quoi, j’ai ma vie à moi, il y en a marre de Jeannot Lapin. C’est Chuck qui a raison lorsqu’il dit que j’ai la névrose des autres, je ne suis jamais chez moi, toujours chez eux. Et si mademoiselle Cora voulait canoter au bois de Boulogne, je pouvais lui arranger ça. Je suis sorti, fort de ma résolution, j’ai sauté sur mon vélomoteur et je suis revenu boulevard Haussmann. Je suis monté, j’ai traversé la petite salle d’attente et j’ai frappé à la porte de monsieur Salomon. Il était vêtu avec sa dernière élégance et donnait une interview à un journaliste qui s’intéressait.
— Vous n’insisterez jamais assez sur cette question du téléphone, monsieur. Vous pensez bien qu’un homme isolé ne va pas aller au tabac à côté pour nous appeler, surtout la nuit. Si la France avait un réseau téléphonique digne de sa mission spirituelle et de ses traditions humanitaires, ce serait un pas considérable dans la lutte contre l’isolement et la solitude. C’est tout ce que j’ai à dire.
— Je voudrais vous poser une question délicate. On peut se demander s’il n’y a pas dans votre démarche un certain côté paternaliste.
— Peut-être paternel. Pas paternaliste.
Et là il m’a étonné. Vraiment étonné de la part d’un homme de son âge et déjà si bien habillé. Il y eut dans ses yeux sombres un éclair qui ne les rendait pas plus clairs, au contraire, et c’est tout juste si je n’ai pas entendu un coup de tonnerre.
— De toute façon, cher monsieur, paternaliste ou pas, c’est quand même mieux que de rester tout seul dans son coin à bouffer de la merde.
Le journaliste était resté percuté. C’était un tantinet. J’appelle des tantinets ceux qui le sont un tantinet mais ne veulent pas l’être à part entière. Le gars a remercié et il est parti. Monsieur Salomon l’a accompagné à la porte avec sa grande courtoisie.
Je m’étais assis dans le fauteuil pour plus d’assurance.
— Alors, Jeannot, des problèmes ?
— C’est vous qui allez en avoir, monsieur Salomon. Vous allez canoter avec mademoiselle Cora.
— Quoi ?
— Elle a envie de canoter comme chez les Impressionnistes.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Elle vous aime et vous aussi. Assez de faire le con.
Jamais je ne lui avais parlé comme ça depuis que le monde existe.
— Mon petit Jean…
— C’est Marcel.
— Depuis quand ?
— Depuis que Jeannot Lapin est mort écrasé.
— Mon petit Jean, je ne te permets pas de me parler sur ce ton-là…
— Monsieur Salomon, j’ai déjà pas assez de courage pour vous oser, alors foutez-moi la paix et ne faites pas le con. Mademoiselle Cora vous aime.
— Elle vous l’a dit ?
— Non seulement elle me l’a dit, mais elle me l’a confirmé. Vous devriez vous marier et avoir une longue vie heureuse ensemble.
— C’est elle qui t’envoie ?
— Non. Elle a sa dignité.
Monsieur Salomon s’assit. Il s’est assis comme je ne l’ai encore jamais vu faire. Je peux même dire qu’il s’était assis alors qu’il était encore debout. Et quand il a atteint le fond du fauteuil, il s’est passé sur les yeux sa main manucurée. C’est Ariette du coiffeur en face qui le manucure.
— Ce n’est pas possible. Je ne peux pas lui pardonner.
— Elle vous a sauvé la vie.
Il a encore eu un éclair noir.
— Parce qu’elle ne m’a pas dénoncé ?
— Parfaitement, elle ne vous a pas dénoncé, il n’y a pas à chier. Elle vous savait pendant quatre ans dans cette cave aux Champs-Élysées comme Juif, elle ne vous a pas dénoncé par amour. Elle aurait pu vous dénoncer par amour pour le julot de la Gestapo avec qui elle vivait mais elle a préféré ne pas vous dénoncer par amour pour vous, monsieur Salomon.
Là, je l’avais écrasé.
— Oui, c’est une femme au grand cœur, murmura-t-il, mais il n’avait pas la voix de l’ironie.
— Et maintenant, elle veut canoter avec vous.
Il s’est révolté.
— Je n’irai pas.
— Monsieur Salomon, il ne faut pas vous priver pour le principe. C’est pas gentil. C’est pas gentil pour elle, pour vous, pour la vie et même pour le principe.
— Et qu’est-ce que c’est que cette idée de canoter, à son âge, enfin ? Elle va avoir soixante-six ans vendredi prochain.
— Soixante-quatre, je croyais.
— Elle ment. Elle essaye de gratter. Vendredi prochain, c’est son soixante-sixième anniversaire.
— Eh bien, allez la canoter, justement.
Il se tapotait le front. J’ai demandé :
— Est-ce que vous l’aimez encore, monsieur Salomon ? C’est pour savoir.
Il fit un geste de la main et puis la main revint sur son front.
Et il sourit.
— Ce n’est même plus une question d’amour, maintenant, dit-il. C’est beaucoup plus.
Je n’ai jamais su ce qu’il voulait dire. Chez un homme qui vivait avec ses timbres-poste depuis trente-cinq ans et qui collectionnait des cartes postales qui ne lui étaient même pas adressées, et qui se levait la nuit pour répondre à des S. O. S. des autres, il avait peut-être des besoins tellement grands et désespérés que je devais attendre d’avoir quatre-vingt-quatre ans pour le comprendre.
Il eut encore un geste fatigué de la main.
— J’irai canoter, dit-il.
Alors là, je n’ai pas pu me retenir. J’ai sauté et je l’ai embrassé. C’était quand même un sacré poids qui me tombait des épaules.