XXI

Il était presque dix heures et je suis allé à la librairie et Aline était là. Quand elle m’a vu entrer, elle est tout de suite allée me chercher un dictionnaire. Elle sentait bon chaque fois qu’elle bougeait. J’ai pris le dictionnaire mais ce n’était pas celui-là.

— Vous n’auriez pas un dictionnaire médical ?

Elle m’en a apporté un. J’ai regardé à amour mais il n’y avait rien.

— Ça n’y est pas.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

— Je cherche amour.

J’avais voulu la faire rire, car lorsqu’on rit de quelque chose c’est moins sérieux. Mais ce n’était pas une môme facile à tromper. Et ça devait se voir. Ça devait se voir que j’en étais malade. Je voulais lui dire, écoutez, j’aime une femme que je n’aime pas du tout, ce qui fait que je l’en aime encore plus, est-ce que vous pouvez me l’expliquer ? Je ne l’ai pas dit, quand on ne se connaît pas assez, ce n’est pas facile d’être ridicule.

— Vous ne trouverez pas amour dans le dictionnaire médical. C’est généralement considéré comme une aspiration naturelle de l’âme humaine.

Je n’ai pas ri, moi non plus.

J’ai repris le Robert.

J’ai lu à haute voix pour la faire profiter :

Amour : disposition à vouloir le bien d’un autre que soi et à se dévouer à lui… Ah ! Vous voyez bien que c’est pas normal.

Elle se taisait et me regardait avec encore moins d’ironie que possible. J’espérais qu’elle ne prenait pas ça pour religieux de ma part. Une grande fille blonde qui ne se maquillait même pas.

— Vous n’auriez pas un dictionnaire plus grand ?

— C’est un peu résumé, évidemment, dit-elle. C’est pour l’usage courant. Pour l’avoir sous la main. En cas de besoin.

J’ai fait, comme Chuck :

— Ah !

— Pour la rapidité. J’ai le grand Robert en six volumes et l’Encyclopédie universelle en douze. Et encore plusieurs autres.

— Chez vous à la maison, en cas de besoin, ou seulement ici ?

— Vous ne me faites pas rire… C’est comment, déjà ?

— Marcel. Marcel Kermody. On m’appelle Jeannot, chez les lapins.

— Venez.

Elle m’a emmené dans une pièce au fond, où il n’y avait que ça sur les murs. Des dictionnaires, du commencement à la fin.

Elle les a enlevés les uns après les autres, toutes les lettres a et elle a mis les volumes devant moi sur la table. Elle les a jetés, plutôt. Un peu durement, presque. Elle n’était pas en colère, non, seulement un peu énervée.

— Cherchez.

Je me suis assis et j’ai cherché.

Aline m’a laissé seul mais elle revenait de temps en temps.

— Vous êtes heureux ? Vous avez ce qu’il vous faut ? Ou est-ce que vous en voulez d’autres ?

Elle portait les cheveux très courts et c’était vraiment du gaspillage. Ils étaient doux à voir. Les yeux étaient marron clair, plutôt ambrés quand ils devenaient gais.

— Ah !

J’avais mis le doigt dessus.

— Là, au moins, il y en a pour quatre pages au total, d’amour.

— Oui, ils ont miniaturisé, dit-elle.

On a ri tous les deux, pour que ce soit drôle.

— Et ils donnent même des exemples, pour prouver que ça existe, dis-je. Tenez. En peinture, amour : un certain duvet qui rend la toile très propre à recevoir la colle.

Cette fois elle riait pour de bon et sans tristesse. J’étais content, je rendais encore une femme heureuse. Il paraît qu’ils ont des écoles de clowns en U. R. S. S., où ils vous apprennent à vivre.

J’ai continué sur ma lancée :

Amour : en maçonnerie, espèce d’onctuosité que le plâtre laisse sous les doigts…

Elle riait tellement que je me sentais vraiment d’utilité publique.

— Ce n’est pas vrai… Vous me faites marcher…

Le gag.

Je lui ai montré le Littré.

— Lisez vous-même.

Amour :… espèce d’onctuosité que le plâtre laisse sous les doigts…

Elle en avait des larmes dans les yeux.

Je faisais feu de tout bois :

Amour en cage : terme de botanique. Terme de fauconnerie : voler d’amour se dit des oiseaux qui volent en liberté afin qu’ils soutiennent les chiens…

— C’est pas vrai !

Je mis le doigt.

— Regardez vous-même… afin qu’ils soutiennent les chiens. Et ça, tenez : amour au féminin n’est singulier qu’en poésie…

Plus bas, il y avait : Il n’y a pas de belles peines ni de laides amours, mais je l’ai gardé pour moi, je ne l’ai pas lu à haute voix, ça n’aurait pas été gentil pour mademoiselle Cora.

— Qu’est-ce que vous préférez ? L’espèce d’onctuosité que le plâtre laisse sous les doigts ou un certain duvet qui rend la toile très propre à recevoir la colle ?

— C’est vraiment très drôle ? dit-elle, mais elle en avait de moins en moins l’air.

— Oui, dans mon métier on a besoin de gags.

— Vous faites quoi ?

— Je suis à l’école des clowns.

— Tiens. Je ne savais pas que ça existait.

— Bien sûr que ça existe. Je suis en vingt-cinquième année. Et vous ?

Elle avait beaucoup d’amitié dans le regard.

— En vingt-sixième, dit-elle.

— J’ai une amie qui est en soixante-cinquième, et un ami, monsieur Salomon, le roi du pantalon, qui est en quatre-vingt-quatrième.

J’ai hésité un moment, pour ne pas avoir l’air de croire.

— On pourrait peut-être faire un numéro de clown tous les deux. Demain soir ?

— Venez à la maison mercredi prochain. J’ai quelques amis. Des spaghetti.

— On ne peut pas plus tôt ?

— Non, on ne peut pas.

Je n’ai pas insisté. Je n’aime pas tellement les spaghetti.

Elle m’a écrit là-dessus l’adresse sur un bout de papier et je suis parti. Vous aurez remarqué que c’est mon expression favorite, partir.

Загрузка...