XVIII
Je soutenais mademoiselle Cora, chez qui c’était l’émotion encore plus que le champagne.
— Ouf ! fit-elle en portant la main à son cœur, pour montrer qu’elle était à bout de souffle.
Elle m’a embrassé et puis elle s’est penchée en arrière en gardant les deux mains sur mes épaules pour mieux me regarder, elle a arrangé un peu mes cheveux, elle avait fait ça pour moi et elle voulait voir si j’étais fier d’elle. Elle avait tellement l’air d’une petite fille espiègle qui savait quelle n’aurait pas dû faire ça que j’ai failli lui foutre une tarte. Chuck dit que la sensibilité est une des sept plaies de l’Egypte.
— Vous avez été formidable, mademoiselle Cora. C’est dommage de rester à la maison, avec une voix pareille.
— Les jeunes, ils ont perdu l’habitude. C’est quand même autre chose que ce qu’on chante aujourd’hui. Ils gueulent, et c’est tout.
— Ils ont besoin de gueuler et même plus, mademoiselle Cora.
— Je pense que la vraie chanson va revenir. Il faut être patient et savoir attendre. Ça va revenir. Pour moi ça s’est arrêté à Prévert. Marianne Oswald a été la première à le chanter, en 1936.
Elle a commencé :
La houle
Saoule
Roule…
Je lui ai mis la main sur la bouche, mais gentiment. Elle a ri gaiement et puis elle a respiré un bon coup et elle est devenue triste.
— Prévert est mort et Raymond Queneau aussi et Marianne Oswald vit toujours, je l’ai vue l’autre jour à la brasserie Lutetia…
Je n’ai jamais rencontré personne qui connaissait plus de noms que je ne connaissais pas. Et puis elle a pris un air têtu :
— Mais ça va revenir. C’est un métier où il faut savoir attendre.
Je la fis monter dans le taxi et je démarrai à toute pompe. Elle ne disait plus rien et regardait devant elle. Je lui jetais un coup d’œil de temps en temps et ça devait arriver. Elle pleurait. Je lui ai pris la main, pour dire quelque chose.
— J’ai été ridicule.
— Mais non, quelle idée !
— C’est très difficile de m’habituer, Jeannot.
— Ça va revenir, mademoiselle Cora, vous êtes dans le creux, en ce moment, il faut savoir attendre. Ils ont tous été dans le creux à un moment ou à un autre, ça fait partie du métier.
Elle ne m’écoutait pas. Elle a répété encore une fois :
— C’est très difficile de s’habituer, Jeannot.
J’ai failli lui dire oui, je sais, cet âge est sans pitié, mais je pouvais l’aider beaucoup mieux en la laissant parler.
— On commence à être jeune beaucoup trop tôt, Jeannot, et après, quand on a cinquante ans et qu’il faut changer d’habitudes…
Elle avait des larmes partout. J’ai ouvert son sac, j’ai pris le mouchoir et je le lui ai donné. J’étais à bout d’arguments. J’aurais fait n’importe quoi pour elle, n’importe quoi, parce que ce n’était même pas personnel, c’était beaucoup plus grand, c’était beaucoup plus général, un vrai tour du monde.
— Ce n’est pas vrai qu’on vieillit, Jeannot, c’est seulement les gens qui exigent ça de vous. C’est un rôle qu’on vous fait jouer et on vous demande pas votre avis. J’ai été ridicule.
— On s’en fout, mademoiselle Cora. Si on n’avait pas le droit d’être ridicule, ce serait pas une vie.
— Le troisième âge, ils appellent ça, Jeannot.
Elle se tut un moment. J’aurais fait n’importe quoi.
— C’est très injuste. Quand vous êtes un musicien, le piano ou le violon, vous pouvez continuer jusqu’à quatre-vingts ans, on vous compte pas, mais quand vous êtes une femme c’est d’abord et toujours des chiffres. On vous compte. La première chose qu’ils font avec une femme, c’est de la compter.
— Ça va changer, mademoiselle Cora. Il faut savoir attendre.
Mais je n’avais pas les moyens. Et puis il faut avoir le moral pour mentir.
— C’est vrai que les années, c’est des preneurs d’otages, mademoiselle Cora. Vous ne devriez pas vous laisser habituer. Tenez, il y a une madame Jeanne Liberman qui a écrit un livre d’autodéfense, La vieillesse ça n’existe pas, dans la collection « Vécu », comme son nom l’indique. C’est une personne qui pratique le couteau à l’âge de soixante-dix-neuf ans. En 1972, elle était ceinture noire d’aïkido et elle fait du kung fu, elle pratique les arts martiaux à quatre-vingt-deux ans, vous pouvez vous renseigner. C’était dans France-Soir.
Elle continuait à pleurer mais elle souriait aussi.
— Tu es un drôle de numéro, Jeannot. Et encore plus gentil. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi. Tu me fais beaucoup de bien. J’espère que ce n’est pas seulement bénévole.
Je ne sais pas ce qu’elle avait contre les bénévoles, mais elle a recommencé à sangloter. C’était peut-être parce que le champagne s’est arrêté et l’a laissée seule. Je lui ai serré la main.
— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora, lui dis-je.
Elle a appuyé sa tête contre mon épaule.
— C’est tellement plus difficile pour une femme de rester jeune…
— Mademoiselle Cora, vous n’êtes pas vraiment vieille. Soixante-cinq ans aujourd’hui, avec les moyens qu’on a, c’est plus la même chose. C’est même remboursé par la sécurité sociale. On n’est plus au dix-neuvième siècle. Aujourd’hui, on va dans la lune, merde.
— C’est fini, fini…
— Ce n’est pas du tout fini. Qu’est-ce qui est fini ? Pourquoi fini ? Il y a une pensée célèbre qui dit que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Il faut vous faire écrire des chansons nouvelles et vous ferez encore un malheur.
— Je ne parle pas de ça.
— De Gaulle était roi de France à quatre-vingt-deux ans et madame Simone Signoret, qui a presque votre âge, a jouté le rôle principal dans quel film ? Dans La Vie devant soi. Oui, La Vie devant soi, à près de soixante ans, et ça a même eu un Oscar, tellement c’est vrai ! On a tous la vie devant soi, même moi et pourtant j’ai pas de prétentions, je vous jure.
Je la tenais tendrement contre moi, les bras autour de ses épaules, il faut savoir se limiter. Personne n’a jamais eu le bras assez long. Elle me faisait même du bien, je me réduisais à une seule personne, au lieu de toutes les espèces animales.
— Vous n’avez rien signé, mademoiselle Cora. Vous n’avez pas donné votre signature, vous n’avez pas donné votre accord pour avoir l’âge que la vie vous donne.
— Il faut être deux, dit-elle.
— Deux ou par groupe de trente, c’est comme on veut.
— Par groupe de trente ! Quelle horreur !
— C’est la radio et la télé qui conseillent de faire ça par groupe de trente, ce n’est pas moi, mademoiselle Cora.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Jeannot ? Ce n’est pas possible !
— Il paraît que si on faisait ça individuellement, chacun de son côté, ce serait le vrai bordel. Il y a la moitié de la Bretagne à nettoyer.
— Ah, tu parles de la marée noire…
— Oui. J’ai voulu y aller moi aussi mais je ne peux pas être partout. Et puis là-bas ils ont des milliers de bénévoles et même cinq mille soldats pour aider.
Je tenais un bras autour de ses épaules et conduisais de l’autre, mais les rues étaient vides et il n’y avait pas de risque. Elle ne pleurait plus mais c’était encore tout mouillé dans mon cou. Elle ne bougeait presque pas, comme si elle avait enfin trouvé une place où elle était bien et qu’elle avait peur de la perdre. Il valait mieux ne pas lui parler pour ne pas la déranger. C’est le moment où les chats se mettent à ronronner. Le plus injuste, c’est qu’il y a des gens qui diraient une vieille chatte en parlant d’elle. Tous les feux sont à l’orange la nuit mais je roulais très doucement, comme si elle me l’avait demandé. Je n’avais encore jamais entendu une femme se taire si fort. Quand j’étais môme, j’avais moi aussi creusé un trou dans le jardin et je venais me cacher là-dedans avec une couverture au-dessus de ma tête, pour faire le noir, et je jouais à être bien. C’est ce que mademoiselle Cora faisait, le visage caché dans mon cou, me tenant dans ses bras, elle jouait à être bien. C’est animal. On se fait de la chaleur physique et ce n’est pas déjà si mal non plus. C’était la première fois que je tenais ainsi une dame âgée. Il y a une terrible injustice dans tout ça, alors que tout a été prévu pour le reste, pour la soif, la faim, le sommeil, comme si la nature avait oublié le plus important. C’est ce qu’on appelle les trous noirs, qui sont des espèces de trous de mémoire, l’oubli, alors que la lumière répond à la vue, l’eau à la soif et le fruit à la faim. Il faut ajouter aussi que nous avons des tendances obéissantes et soumises, une vieille femme est une vieille femme, elle doit tenir cela pour acquis et c’est considéré comme nul et mon avenu. C’est fou ce qu’on accepte. Même moi, en sentant le souffle et la joue de mademoiselle Cora dans mon cou et ses bras autour de moi, je me tenais raide pour ne pas avoir l’air de répondre et j’ai été gêné parce qu’elle avait soixante-cinq ans et enfin, quoi, merde, c’était de la cruauté envers les animaux de ma part. Quand vous avez une vieille chienne qui vient se faire caresser vous trouvez ça normal et vous ne faites pas la différence, mais avec mademoiselle Cora pelotonnée contre moi, j’avais de la répulsion comme si sa situation numérique faisait que ce n’était plus une femme qui se pelotonnait contre moi mais un mec et que j’avais des répugnances homosexuelles. Je me suis senti un vrai dégueulasse quand elle m’a donné un baiser dans le cou, un petit baiser rapide, comme pour ne pas que je m’aperçoive, et j’ai eu la chair de poule, tellement j’étais obéissant sur toute la ligne, alors que le premier devoir c’est de ne pas accepter et d’être contre nature quand la nature c’est des conventions numériques, le nombre d’années qu’elle vous marque sur l’ardoise, la vieillesse et la mort comme c’est pas permis. J’ai voulu me tourner vers elle et l’embrasser sur la bouche comme une femme mais j’étais bloqué et pourtant en Russie même les hommes s’embrassent sur la bouche sans répugner. Mais ça vient de loin et c’est le patrimoine. Les cellules héréditaires. Chuck dit qu’il n’y a pas pire comme régime policier que les cellules, c’est toutes des fourgons cellulaires. Ce n’est pas la peine de gueuler aux armes citoyens, la nature s’en fout, tout ce que ça lui fait c’est des graffiti sur le mur. J’ai été pris d’un tel refus d’obéissance que je me suis mis à bander. J’ai arrêté le taxi, j’ai pris mademoiselle Cora dans mes bras comme si c’était quelqu’un d’autre et je l’ai embrassée sur les lèvres. C’était pas pour elle, c’était pour le principe. Elle s’est collée à moi de tout son corps avec une sorte de cri ou de sanglot on ne sait jamais avec le désespoir.
— Non, non, il ne faut pas… Il faut être sage…
Elle s’est penchée un peu en arrière en me caressant les cheveux avec des larmes, le maquillage, le champagne et tout ce que la vie lui a fait au passage, et elle avait encore vieilli de dix ans sous l’effet de l’émotion, j’ai vite collé mes lèvres sur les siennes, pour ne pas voir. C’était encore le sentimentalisme, avec cette photo de tueur norvégien ou canadien qui tient le gourdin au-dessus de la tête du bébé phoque qui le regarde, c’était tout à fait le même regard.
— Non, Jeannot, non, je suis beaucoup trop vieille… Ce n’est plus possible…
— Qui c’est qui a décidé cela, mademoiselle Cora ? Qui c’est qui a fait la loi ? Le pape ? Le temps est une belle ordure et il y en a marre.
— Non, non… On ne peut pas…
Je démarrai. Elle s’était jetée contre moi et elle cachait son visage dans mon épaule et, chaque fois qu’elle respirait, c’était comme si elle luttait avec l’air. Une petite fille qu’on avait déguisée en vieille peau et qui ne comprenait pas comment, quand, pourquoi. C’est terrible, de ne pas vieillir.
Elle pleurait maintenant tout doucement. Elle s’était écartée de moi et elle pleurait dans le noir, comme c’est toujours le cas.
Le journal a raison quand il réclame les réformes du régime cellulaire.
J’ai rangé mon taxi sur le trottoir. Dans l’ascenseur, elle a murmuré :
— Je dois avoir une tête épouvantable.
Et puis elle a vraiment fait quelque chose. Je savais bien qu’elle avait besoin de se défendre. Elle a ouvert son sac, elle a pris trois billets de cent francs et elle me les a tendus.
— Tiens, Jeannot, prends ça. Tu as eu des frais.
J’ai failli rigoler, mais quoi, elle tenait à sa chanson réaliste. Le marlou, le surin, les Bat’d’Af’, Sidi-bel-Abbès, il sentait bon le sable chaud mon légionnaire. Je ne sais pas ce qu’elles chantaient, Fréhel et Damia, mais j’allais me renseigner. J’ai pris le fric. Elle avait besoin d’être rassurée, mademoiselle Cora. Tant que je lui prenais du fric, c’était en règle. Elle se sentait sur la terre ferme.
Je ne lui ai même pas laissé le temps d’allumer. Je l’ai prise dans mes bras, elle a tout de suite dit non, non, et puis grand fou, et elle s’est collée à moi de tout son corps. Je ne l’ai pas déshabillée, ça valait mieux. Je l’ai soulevée, je l’ai portée dans la chambre à coucher en me heurtant aux murs, je l’ai jetée sur le lit et je l’ai baisée deux fois de suite sans me retirer et pas seulement elle mais le monde entier avec tous ses fourgons cellulaires, parce que c’est ça, l’impuissance. Après quoi, je suis resté complètement vidé d’injustice et de colère. Elle a continué à gémir pendant un moment et puis elle est tombée dans le silence. Elle avait crié mon nom pendant, très fort, et mon chéri, mon chéri, mon chéri, elle croyait que c’était seulement personnel, alors que c’était beaucoup plus. Quand elle s’est tue et qu’elle n’a plus bougé et qu’il ne restait plus d’elle qu’un peu de souffle, j’ai continué à la serrer tendrement dans mes bras et à chercher ses lèvres et je ne sais pas pourquoi je pensais à ce que Chuck m’avait dit, qu’il y a partout des tombeaux du Christ à libérer. On était dans le noir, ce qui faisait que mademoiselle Cora était belle et jeune et elle avait dix-huit ans dans mes bras et en mon âme et conscience. J’ai pensé aussi au roi Salomon qui se rendait encore la tête haute à quatre-vingt-quatre ans chez une voyante extra-lucide pour montrer qu’il n’y avait pas de limite. Je sentais le corps de mademoiselle Cora qui battait des ailes comme l’oiseau englué à la télé dans la marée noire pour s’envoler. On massacre un peu partout et je ne peux pas être partout à la fois. Il n’y a pas de correspondant au numéro que vous avez demandé. Les Cambodgiennes, je m’en fous, on ne peut pas les baiser toutes. Marcel Kermody, ex-Jeannot Lapin. Il y a une quête dans les rues de Paris contre la faim dans le monde. Chuck dit qu’ils ne tueront jamais Aldo Moro, ce serait trop littéraire. Prima délia Revoluzione. Il faudrait devenir tellement cinéphile que les espèces détruites ne soient plus que du spectacle. Ils ont inventé un requin qui semait la terreur dans Les Dents de la mer parce que là enfin c’était quelqu’un d’autre que nous, c’était le requin, pour une fois, on n’était pas responsables. Le roi Salomon s’est trompé d’étage. Il en faudrait un cent millions d’étages plus haut, avec un standard téléphonique cent millions de fois plus fort. Mais il n’y a pas de correspondant au numéro que vous avez demandé. J’ai encore caressé et recaressé mademoiselle Cora comme c’est pas possible. C’était enfin quelque chose à portée de la main. Chuck dit qu’il ne faut pas se décourager car il y a dans chaque homme un être humain qui se cache et tôt ou tard ça finira par sortir. Après je l’ai aidée à se déshabiller, à enlever sa robe et à rester nue, même quand elle a allumé, parce que je n’ai pas froid aux yeux. J’étais beaucoup moins catastrophé que tout à l’heure, quand elle murmurait oh oui mon chéri, oui, oui maintenant, oui, oui, je t’aime, et pas à cause des mots qui ne sont à personne et qui font toujours de la présence, mais à cause de la voix qui avait vraiment perdu la tête. Je n’avais encore jamais rendu quelqu’un heureux comme ça. Mon père me racontait qu’on manquait de tout pendant l’occupation, mais on pouvait tout se procurer au noir. On disait « au noir » pour montrer que c’était illégal, qu’on n’avait pas le droit. Mademoiselle Cora n’y avait pas le droit à cause de l’ardoise qu’on lui avait collée sur le dos, mais elle était heureuse au noir.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ris-tu ?
— Rien, mademoiselle Cora, c’est comme si vous et moi on faisait du marché noir…
Je crois qu’elle était trop chavirée pour rire.
— Oh, ne faites pas attention, mademoiselle Cora, je suis bien, alors, n’importe quoi.
— C’est vrai ? C’est vrai que tu es bien avec moi ?
— Mais oui.
Elle m’a encore caressé les cheveux.
— Je t’ai rendu heureux ?
Là alors j’en suis resté comme deux ronds de flan car enfin quoi quand même.
— Mais bien sûr, mademoiselle Cora.
Elle s’est réanimée un peu et sa main a commencé à me chercher comme si elle voulait me prouver qu’elle me plaisait, et puis elle s’y est mise tout entière, nerveusement, comme si c’était la panique et qu’elle avait besoin de se rassurer. Je l’ai rassurée. C’est toujours émouvant quand une môme qui n’a pas d’expérience veut se prouver qu’elle vous plaît et mademoiselle Cora n’avait plus d’expérience. Elle le faisait maladroitement et en catastrophe, comme si elle avait les flics sur le dos. Je l’ai écartée doucement, ce n’est pas de ce côté-là que j’ai besoin d’aide. Il n’y a rien de plus injuste qu’une femme qui a peur de ne plus être bandante. Ce sont des idées qu’on leur met en tête, à cause des lois du marché auxquelles elles sont soumises. Elle a de nouveau tendu la main dans le noir et je me suis tout de suite remis à bander pour ne pas faire durer le suspense, je n’allais pas me lever et la quitter, excusez-moi, je ne faisais que passer. Je ne pouvais pas effacer son ardoise, mais elle n’avait pas à s’excuser et à se sentir coupable parce qu’elle en avait une. La Comptabilité sur les livres de la nature, c’est toujours des faux en écriture. Faux et usage de faux et ça devrait être passible des tribunaux et des instances supérieures. Chuck a raison plus que n’importe qui quand il dit que tout ça c’est de l’esthétique, et qu’une femme peut se permettre la peau flapie, des fesses molles et de niches vides uniquement dans l’art, mais que, dans la vie, ça ne peut que lui nuire, à cause de la déclaration des droits de l’homme. Mademoiselle Cora a collé ses lèvres contre mes lèvres et puis elle a murmuré mon trésor adoré, mon joli amour, et c’était plutôt touchant et chaud, ce ne sont pas les nanas d’aujourd’hui qui vous diront mon trésor adoré, mon joli amour. C’est plus la même poésie. Après, elle est restée comme morte encore plus longtemps, sauf qu’elle me tenait toujours la main, comme pour être sûre que je n’allais pas m’envoler. Elle aurait dû savoir que les tentatives de fuite, ce n’est pas mon genre. C’est comme le roi Salomon qui est tourné vers l’avenir et qui le regarde droit dans les yeux et qui s’est même fait un costume en étoffe pour encore cinquante ans, tranquillement, il ne connaît pas la peur, et quand il dit « on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve », c’est en souriant de plaisir, tellement c’est plein de bonnes choses. Tout était si silencieux qu’on n’entendait même pas les voitures dehors. Il y a comme ça des moments de vrai bol quand personne ne pense à personne et c’est la paix dans le monde. C’était si calme et tranquille que je suis vraiment content d’avoir connu ça. J’étais claqué et ça fait toujours du bien à l’angoisse. C’est ce qu’on appelle l’effort physique et les bienfaits du dur labeur. Mon père me disait : si tu travaillais tous les jours huit heures au fond d’une mine… C’est quelque chose, le métier qu’on fait faire aux mineurs.
Elle s’est levée pour aller dans la salle de bains comme c’est parfois indispensable. J’ai tendu la main pour chercher la lampe, il n’y a pas de raison.
— Non, non, n’allume pas…
J’ai allumé. Ce n’était pas de sa faute, nom de Dieu, elle n’avait pas à se sentir coupable. J’ai allumé. C’était une petite lampe rouge, orange et rose, mais je l’aurais regardée tout aussi tendrement si ç’avait été un projecteur’. On ne voit jamais la môme de dix-huit ans quand le temps s’en est occupé, le temps est le plus grand travelo que je connaisse.
— Ne me regarde pas comme ça, Jeannot.
— Pourquoi ? C’est des droits de l’homme, tout ça.
Le seul truc qu’elle n’aurait pas dû laisser c’était le bas-ventre. C’était tout gris. Il m’a fallu quelques secondes et puis j’ai compris qu’elle n’avait pas teint ses poils et les avait laissés gris parce qu’elle n’y croyait plus. Elle se disait que de toute façon personne n’allait plus jamais les voir.
Je me suis levé d’un bond, je l’ai prise dans mes bras en la berçant un peu et puis je suis allé pisser. Je lui ai laissé la salle de bains, j’ai pris une cigarette dans son sac et je me suis recouché. Je me sentais bien. Et c’était très féminin, la chambre à coucher de mademoiselle Cora. Il y avait le grand polichinelle noir et blanc qui était tombé du lit. Je l’ai ramassé. On pouvait le plier dans tous les sens. Il y avait des fleurs peintes sur les murs et des objets comme on en voit dans les vitrines à souvenirs. Il y avait l’ours koala en peluche dans un fauteuil, les bras ouverts. Il y avait de vrais tableaux avec des chats et des arbres et une photo d’un meneur de revue avec des filles qui levaient la jambe et c’était signé : « À ma grande ». Il y avait des photos de Raimu, de Henri Garat et de Jean Gabin que je reconnus dans Gueule d’amour. Un vrai musée. Sur le mur en face du lit, entre deux miroirs, il y avait une grande photo de mademoiselle Cora dans un cadre de velours grenat. Qu’est-ce qu’elle a pu être jeune et belle alors ! On la reconnaissait très bien, il y avait un air de famille. Elle avait dû faire soupirer des tas de mecs, mais c’était moi qui l’avais décrochée.
La petite lampe de chevet me faisait du bien, avec la lumière douce. J’avais souvent dit à Tong qu’on aurait pu faire un effort dans notre piaule, au lieu de faire comme si ça ne servait à rien. On voit partout dans les magasins de jolies lampes et il n’y a pas de raison de s’en priver.
Mademoiselle Cora revenait. Elle avait mis un peignoir rose à flonflons. Elle s’est assise au bord du lit et on s’est tenu la main pour se prouver.
Elle s’était démaquillée. Il n’y avait pas tellement de différence avec le visage des autres femmes. Et c’était même plutôt mieux maintenant, sans maquillage, c’était plus confiant. On voyait tout. C’était signé. La vie, ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est de donner son autographe.
— Tu veux boire quelque chose ?
Merde, elle n’allait pas recommencer avec son cidre.
— Si vous avez un Coca…
— Je n’ai pas ça, mais je te promets que j’en aurai la prochaine fois…
Je me suis un peu tu. J’allais sûrement revenir la voir. Il n’y avait pas de raison. J’espérais qu’on allait rester amis.
— Tu prendras bien un peu de cidre ?
Ça devait être un truc religieux chez elle.
— Avec plaisir, merci.
J’ai eu un coup de cafard, pendant que mademoiselle Cora était à la cuisine. L’envie de tout laisser tomber et de filer, à quoi ça sert.
Je suis allé dans la salle de bains et j’ai bu de l’eau au robinet.
Je suis revenu dans la chambre et mademoiselle Cora était là avec une bouteille de cidre et deux verres sur le plateau. Elle a rempli les verres.
— Tu vas voir, Jeannot, ça va marcher.
— Moi je ne suis pas pour les projets, mademoiselle Cora.
— J’ai encore des relations. Je connais pas mal de monde. Ce qu’il faut, c’est que tu prennes des leçons. Le chant et un peu de danse. Pour la diction, on n’y touche pas. Tu as exactement ce qu’il faut, un peu gouape, un peu canaille… La rue, quoi. Quand on te compare aujourd’hui à ce qu’on voit au cinéma ou à la télé, on voit tout de suite que tu as une vraie chance. Il y a Lino Ventura, mais il n’est plus tout jeune. Et les chanteurs, il n’y en a pas un qui a une vraie gueule de mec. Il y a une place à prendre. Tu es une nature.
Elle ne s’arrêtait plus de parler, comme si elle avait peur de me perdre. La première chose à faire, c’était d’avoir ma photo dans l’annuaire des comédiens. Elle allait s’en occuper.
— J’ai toujours voulu m’occuper de quelqu’un, en faire une grande vedette. Tu vas voir.
— Écoutez, mademoiselle Cora, vous n’avez pas à me donner de garanties. Je m’en fous. Vous n’avez même pas idée à quel point je m’en fous. C’est pas tellement que j’avais envie d’être acteur, c’était surtout que j’avais pas envie d’être moi-même, c’est toujours beaucoup trop. Et d’abord…
J’allais lui dire c’est moi qui vais m’occuper de vous, mais ça faisait soigneur. Je me suis levé et elle a tout de suite eu peur, c’était peut-être la dernière fois qu’elle me voyait. Elle ne comprenait rien. Rien à rien. C’est ce qu’on appelle l’instinct de conservation.
— Mademoiselle Cora, je ne vous demande rien. Vous voulez que je vous dise ? Vous n’êtes pas gentille avec vous-même.
Je me suis penché et je lui ai donné un baiser, un tout bête, léger, à peine posé déjà envolé. Je suis resté un moment penché à la regarder tendrement. Elle n’avait rien compris du tout, mademoiselle Cora. Elle croyait que c’était personnel. Elle n’avait pas compris que c’était un acte d’amour.
— Au revoir, mademoiselle Cora.
— Au revoir, Jeannot.
Elle m’a mis les bras autour du cou.
— Je n’arrive pas encore à y croire, dit-elle. La chose la plus dure pour une femme, c’est de vivre sans tendresse…
— C’est pour tout le monde, mademoiselle Cora. Il n’y en a pas, alors il faut s’arranger entre nous. C’est même pour ça que les mères donnent tant de tendresse à leurs enfants, pour que plus tard ils aient de bons souvenirs.
Je l’ai soulevée et je l’ai serrée contre moi. J’avais peur de rebander, chez moi c’est automatique, et si je lui refaisais l’amour, elle croirait que c’est pour éviter les sentiments.
— Tu m’as rendue si heureuse… Est-ce que je te rends un peu heureux, moi aussi, Jeannot ?
— Oui, bien sûr, vous me rendez heureux, il n’y a qu’à vous voir…
Je l’ai reposée sur le lit et je suis parti.
Je pensais qu’il n’était pas nécessaire d’aimer quelqu’un pour l’aimer encore plus.