IV
Je ne savais toujours pas pourquoi monsieur Salomon m’avait choisi et pourquoi il continuait parfois à m’observer en souriant, comme s’il avait pour moi quelque chose en tête. Il semblait m’avoir pris en amitié et aimait quand je venais le voir sans raison, car avec lui il n’y avait pas de fin à tout ce que je pouvais apprendre. Il faut dire surtout qu’il me rassurait par son exemple, si on pouvait vivre si vieux, je n’avais pas encore du mouron à me faire. Je m’asseyais en face de lui et je me rassurais, pendant qu’il examinait ses timbres-poste.
Je me suis vite aperçu que, bien que très riche, monsieur Salomon était seul au monde. La plupart du temps, je le trouvais assis devant son grand bureau de philatéliste, une loupe dans l’œil, et il regardait les timbres avec plaisir, comme de vrais amis, et aussi les cartes postales qui lui parvenaient du passé et de tous les coins de la terre. Elles ne lui avaient pas été adressées personnellement, car il y en avait qui avaient été mises à la poste au siècle dernier, quand monsieur Salomon existait à peine, mais c’est chez lui qu’elles sont arrivées pour finir. Je l’ai plusieurs fois conduit aux puces et chez les brocanteurs où il les achète et les commerçants lui mettent tout spécialement de côté celles qui sont les plus personnelles et qui ont été écrites avec le plus d’émotion. J’en ai lu quelques-unes par indiscrétion, car monsieur Salomon les cache plutôt, à cause de leur caractère privé. Il y en avait une qui représentait une jeune fille habillée comme au début des temps modernes, avec quatre petits garçons en costumes de matelots et en chapeaux de paille canotiers, qui disait chéri chéri nous pensons à toi jour et nuit reviens vite et surtout couvre-toi bien et mets ta ceinture de flanelle, ta Marie. Et le plus bizarre est que monsieur Salomon a lu cette carte et puis il est allé s’acheter une ceinture de flanelle. Je n’ai rien demandé, j’ai fait celui qui n’a rien remarqué, mais j’en ai eu froid dans le dos comme solitude, rien et personne. C’était une carte de 1914. Je ne sais pas si monsieur Salomon avait mis la ceinture de flanelle à la mémoire de cette Marie ou du mec qu’elle a aimé, ou s’il faisait semblant que c’était à lui qu’elle avait pensé si tendrement, ou s’il faisait ça pour la tendresse tout court. Je ne savais pas que monsieur Salomon ne pouvait pas souffrir l’oubli, les oubliés, les gens qui ont vécu et aimé et qui sont passés sans laisser de traces, qui ont été quelqu’un et qui sont devenus rien et poussière, les ci-devant, comme je sais maintenant qu’il les appelait. C’est contre ça qu’il protestait avec la plus grande tendresse et la plus terrible colère, que l’on appelait courroux chez les personnes bibliques. Parfois, j’avais l’impression que monsieur Salomon voulait y remédier, qu’il voulait prendre les choses en main et changer tout ça. Évidemment, quand on est déjà pas loin de ne plus laisser de trace soi-même, il y a de quoi. Sur le coup, donc, je n’ai pas voulu demander, mais je n’en suis jamais revenu. Et pas seulement ça, mais alors là vous n’allez pas me croire, sauf que je ne suis pas capable d’inventer plus fort que la vie, qui n’a pas à se gêner et à se faire croire. Monsieur Salomon avait trouvé chez Dupin frères, impasse Saint-Barthélemy, une carte postale avec la photo d’une odalisque qu’ils avaient alors en Algérie qui était encore française, et au dos il y avait des mots d’amour je ne peux pas vivre sans toi tu es ce qui me manque le plus au monde je serai à sept heures vendredi sous l’horloge place Blanche, je t’attends de tout mon cœur, ta Fanny. Monsieur Salomon a tout de suite mis cette carte dans sa poche et puis il a regardé l’heure et le jour sur sa montre suisse de grande valeur. Il a froncé les sourcils et il est rentré à la maison. Le vendredi suivant, à six heures trente, il s’est fait conduire place Blanche et il a cherché l’horloge, sauf qu’il n’y en avait pas. Il parut mécontent et il s’est renseigné dans le quartier. On a trouvé une concierge qui se souvenait de l’horloge et de l’endroit. Il est ressorti vite pour ne pas être en retard et à sept heures pile il était à l’emplacement, et là encore je n’ai pas su s’il faisait ça à la mémoire de ces amants disparus ou si c’était pour protester contre le vent biblique qui emporte tout comme des futilités et des poussières. Une chose est sûre, selon Chuck, et là je crois qu’il a raison : c’était un homme qui protestait, c’était un homme qui manifestait. À la fin, je me suis enhardi, et quand il est allé se recueillir et déposer un bouquet de roses rouges devant l’immeuble qui donnait dans sa carte postale avec sapeur-pompier son nom et adresse en 1920, avec de bons baisers et bonheur de se revoir dimanche prochain, je lui ai demandé, quand il est entré dans le taxi :
— Monsieur Salomon, excusez-moi, mais pourquoi faites-vous ça ? Cette môme, il n’y a plus rien qui en reste, alors enfin quoi ?
Il a incliné la tête comme pour dire bien sûr, bien sûr.
— Mon petit Jean, on va bien se recueillir sur les lieux où ont vécu Victor Hugo, Balzac ou Louis XIV, n’est-ce pas ?
— Mais c’étaient des gens très importants, monsieur Salomon. Victor Hugo, c’était quelqu’un. C’est normal qu’on pense à eux et qu’on se recueille avec émotion à leur mémoire. Ils étaient historiques !
— Oui, tout le monde se souvient des hommes illustres et personne ne se soucie des gens qui n’ont été rien, mais qui ont aimé, espéré et souffert. Ceux qui ont reçu humblement notre prêt-à-porter commun à leur naissance et qui l’ont traîné humblement jusqu’au terminus. Et cette expression même, « ceux qui n’ont été rien » est odieuse, vraie et intolérable. Je ne puis l’accepter, dans toute la mesure de mes modestes moyens.
Là, il a souri un peu mystérieusement, et il a levé la tête, le visage devenu soudain sévère, en serrant fortement dans sa main sa canne à pommeau hippique.
— Je ne le fais pas seulement pour cette « môme », comme vous dites. Je le fais pour l’honneur de la chose.
J’ai rien compris. Je ne voyais pas quelle était la chose et quel honneur elle pouvait avoir. Et ce n’est pas en se penchant sur ces traces postales des vies depuis longtemps effacées et des amours évanouies que monsieur Salomon pouvait les faire revivre. Peut-être qu’il n’avait jamais été aimé personnellement et qu’il prenait un peu pour lui les mots mon chéri mon amour écrits d’une encre qui était déjà elle-même en cours de disparition, pour recueillir de la tendresse. Allez savoir. Plus tard, Chuck, quand je lui ai parlé de ces cartes postales que monsieur Salomon ne cessait d’accueillir à son domicile comme si c’étaient des S. O. S. que les gens depuis longtemps oubliés avaient envoyés et qui pour lui étaient toujours valables, Chuck s’est donc lancé dans une théorie. D’après lui, mon employeur avait un problème avec l’éphémère, avec le temps qui passe et l’usage qu’il fait de nous en passant, vu qu’il se sentait lui-même menacé d’imminence et qu’il exprimait sa protestation à son opposition dans toute l’étendue de ses moyens.
— Il gesticule, voilà. C’est comme s’il brandissait le poing et faisait des signes pour protester et pour faire comprendre à Jéhovah que c’est injuste de tout faire disparaître, de tout emporter, et, en premier lieu, lui-même. Imagine-le debout sur une montagne, vêtu de lin blanc, il y a cinq mille ans, il regarde le ciel et il gueule que la Loi est injuste. Tu ne comprendras jamais le vieux tant que tu ne sauras pas qu’il a avec son Jéhovah des rapports personnels. Ils discutent, ils s’engueulent. C’est très biblique, chez lui. Les chrétiens, dans leurs rapports avec Dieu, ils ne vont jamais jusqu’à l’engueulade. Les juifs si. Ils Lui font des scènes de ménage.
J’avais présenté Chuck au roi Salomon qui l’a fait tester par des spécialistes psychologiques, ce qui lui a permis, grâce à leurs chaleureuses recommandations, de devenir bénévole à S. O. S., car c’est un des grands mystères que Chuck, qui n’a que des idées en tête, se met à avoir du cœur dès que quelqu’un s’adresse à lui dans le malheur. Et il a un léger accent américain, ce qui rassure beaucoup, car c’est une grande puissance. Il est devenu en quelques semaines le meilleur soutien moral à S. O. S., et il a même réussi à empêcher une fille de se suicider, en lui prouvant que ce serait encore pire après.
Les cartes postales, monsieur Salomon en avait des milliers et des milliers. Il les classait soigneusement dans des albums qui occupaient tout un mur. Il en avait toujours un d’ouvert sur son bureau, jamais le même, car chacun son tour. Un matin, je l’ai trouvé penché sur la photo d’un poilu français 14-18, fièrement photographié de son vivant, avec au dos des mots qui ont dû être émouvants à l’époque. Ma chère femme j’espère que vous allez bien tous car ici c’est la guerre. Embrasse les enfants. Ils me manquent plus qu’il n’est possible de dire. Ton Henri. En bas dans le coin, il y avait tombé au champ d’honneur le quatorze août 1917. J’étais venu ce jour-là avec Tong qui devait conduire monsieur Salomon chez son dentiste à ma place. Monsieur Salomon l’aimait bien, ils parlaient ensemble de la sagesse orientale qui leur est d’un grand secours, là-bas, quand on ne les a pas tués avant. Il avait fait admirer à Tong son album, où il y avait des cartes postales des pays aussi éloignés que possible de monsieur Salomon, comme par exemple Manille et les Indes, ce qui lui permettait de se rapprocher encore plus loin.
— Pourquoi collectionnez-vous des messages qui ne vous sont pas adressés de gens qui ne sont rien pour vous ? Comme ce soldat tué que vous n’avez pas connu ?
Monsieur Salomon leva les yeux vers Tong et retira de l’un d’eux sa loupe de philatéliste.
— Je crois que vous ne pouvez pas comprendre, monsieur Tong.
C’était la première fois que j’entendais monsieur Salomon faire une remarque raciste.
— Vous ne pouvez pas comprendre. Vous avez perdu toute votre famille au Cambodge. Vous avez à qui penser. Mais moi je n’ai jamais perdu personne. Je n’ai eu personne, pas un quelconque cousin, parmi les six millions de Juifs exterminés sous les Allemands. Même mes parents n’ont pas été tués, ils sont morts prématurément, en tout bien tout honneur, avant Hitler. J’ai quatre-vingt-quatre ans et je n’ai personne à déplorer. C’est une terrible solitude de perdre un être aimé, mais c’est une solitude encore plus terrible de n’avoir jamais perdu personne. Alors, quand je feuillette cet album…
Il tourna une page de sa belle main un peu roussie, car la vieillesse donne des taches de rouille. Il détacha une photo de famille, père, mère et six enfants en tout. Dans un coin, c’était imprimé : 1905. Une famille bretonne.
J’en suis resté baba. L’idée que monsieur Salomon, Esq., s’était fait adopter par une famille bretonne et se penchait parfois sur elle avec amitié était ce que je connaissais de plus triste, comme comique. Il replaça sa famille bretonne dans l’album de ses belles mains qui font plaisir.
Les mains de monsieur Salomon cachent une tragédie.
Quand il avait quatre ans, ses parents avaient pour lui une vocation de virtuose. Il y a encore sur la commode de sa chambre à coucher la photo de monsieur Salomon enfant dans lequel personne n’aurait reconnu le futur roi du pantalon. Sur la photo, il était écrit d’une plume qui ignorait encore le stylo : Le petit Salomon Rubinstein devant son piano à l’âge de quatre ans. Il y avait aussi une personne au buste maternel qui se penchait sur l’enfant avec un sourire heureux. Lorsque monsieur Salomon me traduisit l’inscription, qui était encore en russe, il a ajouté :
— Mes parents comptaient sur moi pour être un wunderkind, ce qui signifie enfant prodige. Le piano jouissait dans le ghetto d’une grande réputation.
Il y avait aussi une photo de monsieur Salomon à sept ans, le pied posé sur une trottinette. C’était dans un autre ghetto, en Pologne, celui-là. Les photos allaient jusqu’à douze et quinze ans, après elles disparaissaient, peut-être parce que les parents de monsieur Salomon s’étaient découragés, ils avaient dû comprendre qu’il n’y avait rien à tirer de lui du point de vue enfant prodige. Ils lui avaient pourtant fait porter des culottes courtes jusqu’à l’âge de vingt ans, dans l’espoir d’en faire un wunderkind. Monsieur Salomon riait beaucoup là-dessus.
— Je me sentais terriblement coupable, me dit-il. À l’âge de quinze ans j’écrivis une lettre à un philatéliste japonais, car je me consolais déjà avec les timbres-poste, pour lui demander de se renseigner auprès des jardiniers japonais qui connaissaient l’art d’arrêter la croissance des plantes. Je voulais à tout prix m’arrêter de grandir pour ne pas décevoir mes parents, en restant dans les limites de taille permises à un enfant prodige. Je passais onze heures par jour au piano. La nuit je me rassurais en me disant que je manquais de précocité et que ça pouvait encore venir. L’espoir dans le ghetto, autrefois, était toujours de chercher le génie de virtuose chez leurs enfants, qui permettait d’en sortir. Le grand Arthur Rubinstein qui avait les traits exigés par les antisémites, s’en était sorti, et il était reçu comme virtuose par les plus grands aristocrates, il a même écrit un livre pour le prouver. Le génie excuse tout.
Je commençais à savoir reconnaître dans l’œil sombre de mon ami les petites lueurs moqueuses. C’était comme s’il y avait à l’intérieur quelque chose de douloureusement drôle qui s’allumait.
— J’avais déjà seize et dix-huit ans et je ne faisais que grandir. Mon professeur de piano devenait de plus en plus triste. Mon père, qui était depuis des générations tailleur, d’abord à Berditchev en Russie et puis à Swieciany en Pologne, se montrait tellement affectueux avec moi que j’avais envie de me noyer. Ils n’avaient pas d’autres enfants et ne pouvaient avoir d’autre virtuose. Puis finalement vint le jour. Mon père est entré dans le salon où j’étais assis en culottes courtes devant le piano. Il tenait un pantalon sur son bras. J’ai tout de suite compris. C’était la fin des grandes espérances. Mon père se rendait à l’évidence. Je me suis levé, j’ai ôté ma culotte et j’ai mis le pantalon. Je n’allais plus jamais être un enfant prodige. Ma mère pleurait. Mon père faisait semblant d’être de bonne humeur. Il m’a même embrassé et il m’a dit en russe « nou, nitchevo, ça ne fait rien ». Mes parents ont vendu le piano. Je me suis placé chez un marchand de tissus à Bialystok. Quand mes parents sont morts, je suis venu à Paris pour voir les lumières de l’Occident. Je suis devenu un bon coupeur et j’ai fait de la confection. J’ai quand même continué à regretter un peu. Sur la vitrine de mon premier magasin, rue Thune, j’avais mis Salomon Rubinstein, le virtuose du pantalon, puis simplement L’autre Rubinstein, mais, de toute façon, mes parents étaient morts et ce n’était plus la peine. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, je suis devenu roi du pantalon, d’abord au Sentier, puis un peu partout. J’ai eu une chaîne de magasins connus de tous et je me suis étendu jusqu’à l’Angleterre et la Belgique. Je ne me suis pas étendu à l’Allemagne, pour mémoire. Je crois que j’étais destiné au prêt-à-porter, voyez-vous, car ce rêve de mes parents de faire de moi un virtuose n’était guère autre chose. Un rêve tout prêt qu’on se transmettait de génération en génération dans le ghetto, pour qu’il vous tienne chaud.
Monsieur Salomon avait en tout cas fait une belle fortune et il se dépensait en bienfaisance, et s’il pouvait être élu et mis à sa vraie place, il aurait fait bénéficier l’humanité entière de ses bontés et peut-être obtenu pour elle de meilleures conditions.