XXXIX

Mademoiselle Cora a ri en me voyant avec mon canotier et le maillot de corps d’époque. J’ai eu du plaisir à m’habiller ainsi comme il y a quatre-vingts ans et j’aurais voulu y être vraiment, garanti d’époque, quand on ne vous mettait pas encore les cadavres à domicile par satellites et qu’on pouvait ignorer, ce qui faisait beaucoup pour la joie de vivre. J’avais téléphoné à Tong pour qu’il vienne nous chercher à domicile, et avant je me suis arrêté à l’Orangerie pour voir si j’étais ressemblant. Il y avait en effet un gars qui me ressemblait sur un tableau, à table avec une jolie môme et une moustache et c’est tout juste si le tableau ne chantait pas de bonheur. Ça m’a remonté le moral, d’avoir plaisir à l’œil, et je roulais à travers les rues en dessinant des spaghetti sur la chaussée entre les bagnoles.

Mademoiselle Cora avait mis une jolie robe qui ne se voyait pas trop, avec des couleurs qui étaient rose et bleu pâle et son turban blanc proverbial, avec la mèche de cheveux tout mignons sur le front, des talons hauts et son sac en vrai crocodile. Elle m’a pris le bras et on est descendus. C’était un crève-cœur de la voir si gaie et encore si prête à être heureuse, alors que je me préparais à lui dire que je ne pouvais plus l’assurer. Elle avait gardé sa silhouette jeune et quand on nous regardait il y avait des expressions comme « une petite vieille » et « elle pourrait être sa grand-mère » qui ne lui allaient pas du tout et ne pouvaient même pas venir à l’esprit de personne, ce qui faisait qu’on était tranquilles. Elle était vraiment très bien entretenue. Je ne savais pas quels étaient les projets de durée de monsieur Salomon, mais ils pouvaient avoir un joli coucher de soleil ensemble, à Nice, et une vie calme comme la mer du même nom. J’avais de la chance d’être tombé sur mademoiselle Cora, au lieu de quelqu’un qui n’aurait que moi au monde. Je crois que Yoko a raison lorsqu’il prétend que les personnes âgées ont des tas de choses que nous n’avons pas, la sagesse, la sérénité, la paix du cœur, un sourire pour l’agitation de ce monde, sauf monsieur Salomon, qui a un côté mal éteint, indigné et furax, et qui se fait du mouron comme si la vie le concernait encore au premier chef. Mais c’est parce qu’il a raté sa vie sentimentale, c’est plus triste de s’éteindre quand on a brûlé pour rien.

On a attendu en bas, Yoko est arrivé avec le taxi et j’ai vu qu’il y avait aussi Tong, Chuck et la grosse Ginette, ils ne voulaient pas rater mon canotage, ces salauds-là, sous prétexte qu’il faisait beau. On s’est entassés là-dedans, Yoko au volant, Tong, qui était le plus petit, sur les genoux de Ginette à l’avant et Chuck, mademoiselle Cora et moi à l’arrière. Il faut reconnaître que Chuck a été plutôt correct et il nous a fait un cours sur les Impressionnistes qui ont été suivis par la peinture cubaine, dont le principal était braque. J’ai loué un canot et on s’est lancés sur les eaux pendant que Chuck, Yoko, Tong et la grosse Ginette s’étaient alignés au bord pour nous admirer, et Chuck a pris des photos parce que c’est un grand documentaire. Mademoiselle Cora se tenait bien sagement en face de moi, elle avait ouvert son ombrelle blanche au-dessus d’elle.

J’avais déjà fait toutes sortes de boulots mais c’était la première fois que je ramais. J’ai ramé une demi-heure et même plus, en silence, j’avais décidé de le faire d’un seul coup, mais au moins qu’elle profite avant.

— Mademoiselle Cora, je vais vous quitter.

Elle s’inquiéta un peu.

— Tu dois partir ?

— Je vais vous quitter, mademoiselle Cora. J’aime une autre femme.

Elle n’a pas bougé, elle est même devenue encore plus immobile, sauf les mains qui battaient des ailes en serrant le sac sur ses genoux.

— J’aime une autre femme.

Je l’ai répété exprès parce que j’étais sûr que cela lui ferait moins de peine si elle savait que je la quittais par amour.

Elle s’est tue longuement sous son ombrelle. Je continuais à ramer et c’était lourd.

— Elle est jeune et jolie, n’est-ce pas ?

C’était injuste, même avec le sourire.

— Mademoiselle Cora, vous n’y êtes pour rien, ce n’est pas à cause de vous que je vous quitte. Et vous êtes jolie à voir. Vous êtes jolie sous votre ombrelle blanche. Je ne vous quitte pas à cause de vous. Je vous quitte parce qu’on ne peut pas aimer deux femmes à la fois quand on aime quelqu’un.

— Qui est-ce ?

— Je l’ai rencontrée.

— Ben ça, je m’en doute. Et… tu lui as dit ?

— Oui. Elle vous connaissait des chansons, mademoiselle Cora.

Ça lui a fait plaisir.

— J’ai pas fait exprès, mademoiselle Cora. Je l’ai rencontrée. C’est arrivé tout seul, je n’ai pas cherché. Et j’ai une bonne nouvelle pour vous.

— Encore une ?

— Non, vraiment. Monsieur Salomon, il voudrait bien que vous lui pardonniez.

Elle s’est réanimée. Elle eut même plus d’émotion que pour moi, tout à l’heure. Allez donc comprendre.

— Il te l’a dit ?

— Comme je vous vois. Il m’a téléphoné ce matin pour que je vienne le voir. D’urgence. Oui, c’est ce qu’ils m’ont dit au téléphone, monsieur Salomon veut vous voir d’urgence. Il était couché dans sa robe de chambre magnifique. Les rideaux fermés, tout. La vraie déprime. Il était très pâle et il n’avait pas touché à un timbre-poste depuis deux jours. Je ne l’ai encore jamais vu aussi descendu, mademoiselle Cora, il en avait perdu sa valeur-refuge…

— Quelle valeur-refuge ? Il a perdu à la Bourse ?

— L’humour juif, mademoiselle Cora. Ça leur sert de refuge encore plus qu’Israël. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a toujours des petites lueurs dans le noir, dans ses yeux noirs, qui s’allument dans ses yeux quand il se penche de ses hauteurs sur nos futilités. Eh bien, rien. L’œil sombre, mademoiselle Cora, et qui regardait comme s’il n’y avait plus rien à voir nulle part. Je me suis assis et j’ai attendu et comme il se taisait encore plus profondément, j’ai demandé : « Monsieur Salomon, qu’est-ce qu’il y a ? Vous savez bien que je ferais n’importe quoi pour vous et vous m’avez souvent dit vous-même que je suis un bon bricoleur. » Alors il a soupiré comme pour fendre le cœur. C’est une expression proverbiale, mademoiselle Cora, je l’ai tout de suite reconnue, c’était bien elle. Et alors notre roi Salomon m’a dit : « Je ne peux pas vivre sans elle. Ça fait trente-cinq ans que j’essaye, à cause de cette histoire dans la cave, tu sais, quand mademoiselle Cora m’a sauvé la vie… » Et puis il m’a regardé comme c’est pas possible et il a murmuré : « Laissera-moi, Jeannot ! »

Mademoiselle Cora ouvrait de grands yeux, comme l’expression l’exige.

— Mon Dieu, il est au courant ?

— Il est au courant de tout, le roi Salomon. Il n’y a rien qui lui échappe dans le prêt-à-porter, depuis le temps qu’il se penche sur tout ça de ses hauteurs augustes. Il m’a posé la main sur l’épaule d’un geste ancestral et il a murmuré : « Laisse-la-moi ! »

Mademoiselle Cora ouvrit son sac en vrai crocodile et prit un petit mouchoir. Elle le déplia et le porta à ses yeux. Elle ne pleurait pas encore et j’ai dû répéter :

— Laisse-la-moi.

Là elle s’essuya une larme et respira profondément.

— Il y a une chanson comme ça, dit-elle. En 1935. Rosalie. C’était avec Fernandel.

Elle a chantonné :

— Rosalie, elle est partie, si tu la vois, ramène-la-moi !

— Il y a toujours une chanson pour tout, mademoiselle Cora.

— Et après ? Qu’est-ce qu’il t’a dit après ?

— Il a gardé la main sur mon épaule le temps qu’il faut et il a répété : « Je ne peux pas vivre sans elle. J’ai essayé, Dieu sait que j’ai essayé, mais c’est au-dessus de mes moyens, Jeannot. Je ne suis pas le genre qui aime deux fois. J’aime une fois. Quand j’ai aimé une fois, ça me suffit. Ça me suffit pour toujours. Jamais plus. Une seule fois, toujours la même, il n’y a pas de plus grande richesse. Va la voir, Jeannot. Va lui parler délicatement, comme tu sais le faire. Quelle me pardonne d’être resté quatre ans dans cette cave sans aller la voir ! »

Mademoiselle Cora avait le choc.

— Il a pas dit ça !

— Je vous jure sur la tête de tout ce que j’ai de plus saint, mademoiselle Cora, vous n’avez qu’à choisir ! Et il a même versé une larme, ce qui demande beaucoup, à son âge, à cause de leur état glandulaire. Une larme grosse comme je ne l’aurais jamais cru, si je n’avais pas mon témoignage.

— Et après ? Et après ?

Bon enfin quoi quand même.

J’ai ramé encore un petit peu.

— Et après, il a murmuré des choses douces et tendres à votre égard, tellement que j’en étais gêné.

Mademoiselle Cora était heureuse.

— Quel vieux fou, dit-elle avec plaisir.

— Justement, il n’a qu’une peur, c’est que vous le trouviez trop vieux.

— Il n’est pas si vieux que ça, dit mademoiselle Cora, énergiquement. Les temps ont changé. Ce n’est plus le même âge.

— Ça c’est juste. On n’est plus sous les Impressionnistes.

— Ces histoires d’âge, ça rime à quoi, à la fin ?

— À rien, à la fin, mademoiselle Cora.

— Il peut encore vivre vieux, monsieur Salomon.

J’ai failli lui dire la cave, ça conserve, mais il fallait garder quelque chose pour une autre fois. J’ai seulement pris la fausse moustache dans ma poche et je me la suis mise pour plus de bonne humeur.

Mademoiselle Cora a ri.

— Oh toi alors ! Un vrai Fratellini !

Je connaissais pas, mais ça pouvait attendre.

Je donnai encore quelques coups de rame. Maintenant que j’avais fait du bien, j’y prenais même du plaisir.

Mademoiselle Cora réfléchissait.

— Il peut encore vivre longtemps, mais il a besoin de quelqu’un pour s’occuper de lui.

— C’est ça. Ou il a besoin de s’occuper de quelqu’un. C’est pareil.

Je n’avais encore jamais ramé mais je m’en tirais bien. Mademoiselle Cora m’avait oublié. Je me suis mis à ramer plus doucement pour ne pas la déranger et pour qu’elle ne se souvienne pas de moi. C’était pas le moment de me faire sentir. Elle fronçait les sourcils, elle était préoccupée, elle faisait comprendre à monsieur Salomon qu’elle n’était pas du tout décidée.

— Je voudrais rentrer, maintenant.

J’ai atteint la côte et on s’est trouvés sur la terre ferme. On s’est tous embarqués dans le taxi, Yoko au volant, la grosse Ginette à côté avec Tong sur ses genoux et mademoiselle Cora à l’arrière, entre Chuck et moi. Elle était radieuse, comme si elle ne m’avait pas perdu. Les autres se taisaient et je sentais que j’étais aussi haut dans leur estime que c’est possible à mon égard. Ils devaient se demander, comment il a fait, ce salaud-là, pour s’en dépatouiller. Moi je les méprisais de toute ma hauteur comme le roi Salomon et c’était presque comme si j’étais moi-même le roi du prêt-à-porter. Mademoiselle Cora était tellement en forme qu’elle nous a offert un verre à une terrasse, et moi j’allais proposer les Champs-Élysées mais elle nous a informés qu’elle ne mettait jamais les pieds aux Champs-Élysées, à cause de ce qu’ils avaient fait souffrir à monsieur Salomon. Elle avait les yeux qui brillaient, mademoiselle Cora, et c’était la première fois de ma vie que je rendais une femme heureuse.

Quand on l’a ramenée devant chez elle, après trois fines et une demi-champagne, elle a commencé à nous parler d’une grande vedette d’autrefois qu’elle était trop jeune pour connaître elle-même, Yvette Guilbert, et elle a même commencé à chanter sur le trottoir et ça m’est resté gravé sous l’effet de l’émotion, car il n’y a pas mieux pour le soulagement que l’émotion. On est tous sortis du taxi, Yoko, Tong, Chuck, la grosse Ginette et elle a chanté pour nous :

Ermite hypocrite sortir veux-tu du couvent


Retourne chez ton père et redeviens mon galant !

Je l’ai aidée à monter, et elle ne m’a même pas fait entrer, elle m’a dit au revoir dans l’escalier. Elle m’a tendu la main, de loin.

— Merci pour la promenade, Jeannot.

— C’est toujours avec plaisir.

— Tu diras à monsieur Salomon que j’ai besoin de réfléchir. C’est trop soudain, tu comprends.

— Il ne peut plus sans vous, mademoiselle Cora.

— Je ne dis pas non, bien sûr, vu le passé qui nous unit, mais je ne peux pas me lancer comme ça dans l’aventure. J’ai besoin de réfléchir. J’avais ma petite vie bien tranquille, bien organisée, je ne peux pas, comme ça, d’un seul coup… J’ai fait assez de folies, dans ma vie. Je ne veux pas recommencer à perdre la tête.

— Il comprendra ça très bien, mademoiselle Cora. Vous pouvez faire confiance au roi Salomon pour comprendre. C’est sa spécialité, comme qui dirait.

Quand je suis redescendu, les autres m’attendaient.

— Comment tu as fait ?

Je leur ai fait le doigt à l’italienne, j’ai repris mon Solex et je suis rentré chez moi. Je me suis jeté sur le lit. J’ai enlevé ma fausse moustache. J’ai demandé à Aline :

— Qui c’était, Fratellini ?

— Une famille de clowns.

J’ai essayé de lui raconter mais elle ne voulait pas parler de mademoiselle Cora. Elle avait un vrai talent pour le silence, on pouvait se taire avec elle sans jamais sentir qu’on n’avait rien à se dire. Lorsqu’elle ne m’avait pas encore, elle mettait parfois la radio qui est toujours mieux pour les états d’urgence que la télé, mais à part ça elle recevait peu de monde extérieur. On s’est donc à peine parlé et je suis resté une bonne heure à la regarder pendant qu’elle allait et venait pour s’occuper de ses affaires, son deux pièces avec quatre-vingts mètres carrés et c’était bien assez. Elle m’a bien posé une question, une vraiment drôle qui m’a beaucoup étonné, elle m’a demandé si je n’avais tué personne.

— Non, pourquoi ?

— Parce que tu te sens toujours coupable.

— C’est pas personnel. C’est en général.

— Mais c’était toujours toi, à cause de ton caractère humain, c’est ça ?

— Quel caractère humain ? Tu te fous de moi ou quoi ?

Elle s’est taillé une belle tranche de tarte à la framboise et elle est venue la manger à côté de moi au lit, ce qui était même vexant pour ce que j’avais à offrir.

— Tu sais, Jeannot Lapin, en France, on avait autrefois le juste milieu.

— C’est où ça ? Moi, la géographie, c’est pas mon fort.

— Le juste milieu. Quelque part entre s’en foutre et en crever. Entre s’enfermer à double tour et laisser entrer le monde entier. Ne pas se durcir mais ne pas se laisser détruire non plus. Très difficile.

Je restais là à la regarder et à m’habituer à être pour deux. Quand vous n’avez personne dans votre vie, ça fait beaucoup de monde. Et quand vous avez quelqu’un ça fait moins. Je me contentais et je ne foutais plus le camp tous azimuts chez les autres. Elle me dit qu’elle n’avait jamais vu un mec plus insuffisant en lui-même et que les chiens auraient fait avec moi la meilleure affaire de leur vie. Elle ne disait d’ailleurs rien mais c’est ce qu’elle voulait dire. Parfois elle plaquait les occupations auxquelles elle vaquait et venait m’embrasser en réponse aux regards de ma part. Vaquer. Je vaque, tu vaques, il vaque. Exemple : elle vaquait aux soins du ménage. Vaquer : du latin vacare, être vacant, sans titulaire. Il y a des mots qu’on a sur le dos sans même le savoir. J’en ai trouvé un très joli en cherchant au hasard, pronoas, portique qui précède le sanctuaire, que j’ai mis de côté, et potlatch, don ou destruction de caractère sacré et qu’on peut trouver entre potiron et potomètre. Je n’ai jamais lu le dictionnaire d’un bout à l’autre, comme je devrais le faire au lieu de rester vacant, du latin vacare, sans titulaire. C’était la première fois que j’étais avec quelqu’un à moi à part entière et la nuit j’étais un peu inquiet, personne ne savait où j’étais et en cas de besoin on ne pouvait pas m’atteindre au téléphone. Mais enfin, ça gueulait moins autour de moi dans le silence, je n’entendais plus les voix d’extinction, ce qui prouve que j’étais heureux. Je ne me faisais pas de reproche, j’essayais de ne pas y penser mais j’étais vraiment amoureux. Du point de vue de la moralité, les malheureux sont plus heureux que les heureux, on ne leur prend que leur malheur. Je pensais au roi Salomon et j’ai trouvé qu’il était dur avec mademoiselle Cora. S’il y a une chose impardonnable, c’est de ne pas pardonner. Ils pourraient aller à Nice où il y a beaucoup de retraités qui vivent encore.

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